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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2300425

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2300425

mercredi 8 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2300425
TypeDécision
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantZIMMERMANN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées les 19 et 25 janvier 2023, M. D A, représenté par Me Zimmermann, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 16 novembre 2022 par lequel la préfète du Bas-Rhin a ordonné son transfert aux autorités lituaniennes ;

3°) d'annuler l'arrêté du 16 novembre 2022 par lequel la préfète du Bas-Rhin l'a assigné à résidence ;

4°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de le convoquer aux fins d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale sous astreinte de 100 euros par jour de retard dans un délai de 15 jours ;

5°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros hors taxe en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Sur la décision de transfert :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- il n'a pas reçu d'information complète sur le déroulement de la procédure dans une langue qu'il comprend en méconnaissance de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il n'a pas bénéficié de l'entretien individuel dans les conditions prévues à l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il n'est pas établi que les autorités lituaniennes ont accepté de le reprendre en charge ;

- la décision attaquée méconnaît l'article 3-2 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et l'article L. 742-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ce que la Lituanie présente des défaillances systémiques dans les conditions d'accueil et l'accès à la procédure d'asile ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste dans l'appréciation de la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et à l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

Sur la décision portant assignation :

- la décision attaquée est entachée d'une exception d'illégalité de la décision portant transfert aux autorités lituaniennes ;

- elle a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un examen sérieux et particulier ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 janvier 2023, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens soulevés par M. A n'est fondé.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. E B en application des dispositions des articles L. 572-6 et L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gros, magistrat désigné ;

- les observations de Me Zimmermann représentant M. A, présent à l'audience, qui soutient en outre que la décision portant transfert est entachée d'un examen sérieux et particulier ;

- les observations de Mme C, représentant la préfète du Bas-Rhin ;

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D A, ressortissant camerounais âgé de 26 ans, a déposé auprès du guichet unique de la préfecture du Bas-Rhin une demande tendant au bénéfice du statut de réfugié le 9 septembre 2022. La consultation du fichier " Eurodac " a révélé qu'il avait préalablement déposé une demande d'asile auprès des autorités lituaniennes. Saisies le 13 septembre 2022 d'une demande de reprise en charge sur le fondement de l'article 18-1 du règlement (UE) n°604/2013 les autorités lituaniennes ont accepté sa reprise en charge le 21 octobre 2022. Par arrêtés du 16 novembre 2022, dont il demande l'annulation, la préfète du Bas-Rhin a prononcé son transfert aux autorités lituaniennes et l'a assigné à résidence.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi n°91-647 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".

3. En raison de l'urgence résultant de l'application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire sur le fondement de l'article 20 de la loi du

10 juillet 1991.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. Aux termes de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Les Etats membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux (). La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable. / 2. () / Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'Etat membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet Etat membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'Etat membre procédant à la détermination de l'Etat membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre Etat membre peut être désigné comme responsable () ".

5 La Lituanie est partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il doit dès lors être présumé que le traitement réservé aux demandeurs d'asile dans cet Etat membre est conforme aux exigences de la convention de Genève ainsi qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Cette présomption est toutefois réfragable lorsqu'il y a lieu de craindre qu'il existe des défaillances systémiques de la procédure d'asile et des conditions d'accueil des demandeurs d'asile dans l'Etat membre responsable, impliquant un traitement inhumain ou dégradant. Dans cette hypothèse, il appartient à l'administration d'apprécier dans chaque cas, au vu des pièces qui lui sont soumises et sous le contrôle du juge, si les conditions dans lesquelles un dossier particulier est traité par les autorités lituaniennes répondent à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile.

5.

En l'espèce, M. A soutient que les conditions d'examen de sa demande d'asile en Lituanie ont été particulièrement traumatisantes et qu'il n'y a pas eu d'examen sérieux de sa demande par les autorités de ce pays.

6. Dans un arrêt du 30 juin 2022 (C-72/22 PPU) la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE) a jugé que le droit européen s'opposait au placement en rétention d'un demandeur d'asile prévu par la législation lituanienne en cas d'afflux massif de migrants. Elle a également jugé que cette législation prévoyant qu'un ressortissant d'un pays tiers se trouvant en situation de séjour irrégulier serait de ce seul fait privé, après son entrée sur le territoire lituanien, de la possibilité de présenter une demande de protection internationale sur ce territoire, empêche ledit ressortissant de jouir effectivement du droit d'asile. En effet, dans le cadre de cette loi, la République de Lituanie a déclaré les 2 juillet 2021 et 10 novembre 2021 une proclamation d'urgence sur une partie du territoire en raison d'un afflux massif de migrants en provenance, notamment, de Biélorussie.

7. A l'aune de cet arrêt de la CJUE, dont il n'est pas contesté par la préfète qu'il vise une situation similaire à celle qu'a pu connaître M. A dans le cadre de cet afflux massif d'étrangers en provenance de Biélorussie, il ressort des pièces du dossier un faisceau d'indices concordants indiquant que les conditions d'accueil et l'accès à la procédure d'asile en Lituanie, dans les circonstances de l'espèce, ne satisfont pas aux garanties exigées par le respect du droit d'asile.

8. En effet, d'une part, le requérant précise qu'à son arrivée en Lituanie en provenance de Biélorussie, il a été contraint de vivre dans un camp situé dans une forêt pendant trois mois et demi dans des conditions ne respectant pas des règles d'hygiène, voire d'alimentation, élémentaires. Il soutient également avoir subi des conditions de détention particulièrement dégradantes au sein de la prison de Kibartai où il a passé une année. D'autre part, le requérant fait valoir, sans être sérieusement contesté par la préfète, que le traitement de sa demande d'asile par les autorités lituaniennes a été expéditif, notamment en ce qu'il a été conduit de façon uniquement dématérialisée sans que l'intéressé puisse avoir accès à des documents traduits, à un conseil juridique ou un avocat préalablement à une audience. La teneur de ces constats est corroborée par des articles ou rapports récents d'ONG, telles que Médecins Sans Frontières ou Amnesty International, qui soulignent par ailleurs des pratiques discriminatoires à l'encontre notamment des demandeurs d'asile originaires d'Afrique.

9. Au demeurant, le requérant, par les pièces qu'il produit, justifie souffrir d'un trouble stress post-traumatique contre-indiquant un déplacement dans un autre pays.

10. Au vu de ces éléments, il existe des doutes suffisamment sérieux induisant une présomption forte que les autorités lituaniennes ne garantissent pas les conditions d'accueil et d'accès à la procédure d'asile telles que prévues par les textes de l'Union européenne. Par suite, M. A est fondé à soutenir qu'il y a lieu de craindre qu'il existe en Lituanie des défaillances systémiques au titre des garanties exigées par le respect du droit d'asile.

11. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 16 novembre 2022 par lequel la préfète du Bas-Rhin a prononcé son transfert aux autorités lituaniennes.

12. Il y a lieu, par voie de conséquence, d'annuler l'arrêté du même jour par lequel la préfète du Bas-Rhin l'a assigné à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. Eu égard au motif d'annulation de la présente décision, il y a lieu d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de convoquer M. A aux fins d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale dans un délai d'un mois. Il n'y pas lieu d'assortir cette injonction d'une mesure d'astreinte.

Sur les frais liés au litige :

14. M. A a obtenu, à titre provisoire, le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que M. A soit admis définitivement à l'aide juridictionnelle et que Me Zimmermann, avocat de ce dernier, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement de 1 200 euros hors taxe à Me Zimmermann.

D E C I D E :

Article 1er:M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2:Les arrêtés du 16 novembre 2022 par lesquels la préfète du Bas-Rhin a prononcé le transfert de M. A aux autorités lituaniennes et l'a assigné à résidence sont annulés.

Article 3:Il est enjoint à la préfète du Bas-Rhin de convoquer M. A aux fins d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente décision.

Article 4 :L'État versera à Me Zimmermann, conseil de M. A, une somme de 1 200 (mille deux cents) euros hors taxe en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Zimmermann renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 5: Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. D A, à Me Zimmermann et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre mers et au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Strasbourg.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 février 2023.

Le magistrat désigné,

T. BLe greffier,

C. Bohn

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin, en ce qui la concerne ou à

tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les

parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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