Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2505235

lundi 3 août 2026

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2505235
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème Chambre
Avocat requérantMOWENA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 27 juin 2025 et le 2 octobre 2025, M. C... A... B..., représenté par Me Mowena, demande au tribunal :

1°) d’annuler l’arrêté du 26 mai 2025 par lequel le préfet du Bas-Rhin a refusé de l’admettre au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourrait être éloigné ;

2°) d’enjoindre au préfet du Bas-Rhin, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour, dans un délai d’un mois à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 50 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai d’un mois à compter de la notification du présent jugement ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 2 000 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :
- la décision portant refus d’admission au séjour est entachée d’un défaut d’examen de sa situation personnelle ;
- la décision portant refus d’admission au séjour méconnaît les dispositions de l’article L. 423-23 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, dès lors qu’il travaille en contrat à durée indéterminée depuis 2023, qu’il est intégré, que deux de ses frères et sœurs résident en France et sont titulaires d’une carte de résident et que son oncle est de nationalité française ;
- la décision portant refus d’admission au séjour méconnaît les dispositions de l’article L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, dès lors qu’il justifie d’une expérience professionnelle de plus de trois ans et que la circonstance que son emploi ne soit pas un métier en tension ne pouvait lui être opposée puisqu’il est déjà en poste ; il parle français et a signé le contrat d’engagement au respect des principes de la République ;
- la décision portant refus d’admission au séjour est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation, pour les mêmes motifs ;
- la décision portant refus d’admission au séjour méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, dès lors qu’il travaille en contrat à durée indéterminée depuis 2023, qu’il est intégré, que deux de ses frères et sœurs résident en France et sont titulaires d’une carte de résident et que son oncle est de nationalité française ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être annulée en conséquence de l’annulation de la décision portant refus d’admission au séjour, laquelle est illégale ;
- la décision portant fixation du pays de destination doit être annulée en conséquence de l’annulation de la décision portant refus d’admission au séjour, laquelle est illégale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 août 2025, le préfet du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu’aucun des moyens soulevés par le requérant n’est fondé.

Par une lettre du 24 juin 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l’article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d’être fondé sur un moyen relevé d’office tiré de ce que, l’article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n’étant pas applicable aux ressortissants tunisiens, il y a lieu de substituer à cette base légale celle tirée du pouvoir discrétionnaire de régularisation du préfet, dès lors que cette substitution n'a pour effet de priver l'intéressé d'aucune garantie et que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation dans l'exercice de son pouvoir général de régularisation.

M. A... B... et le préfet du Bas-Rhin ont présenté des observations à la suite de cette communication, enregistrées le 24 juin 2026.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- l’accord franco-tunisien en matière de séjour et de travail du 17 mars 1988 ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Le rapport de Mme Foucher a été entendu au cours de l’audience publique.



Considérant ce qui suit :

M. A... B..., ressortissant tunisien, né le 21 août 1990, est entré en France au cours de l’année 2018. Par un arrêté du 26 mai 2025, le préfet du Bas-Rhin a refusé de l’admettre au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourrait être éloigné. Par la présente requête, M. A... B... demande au tribunal d’annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d’annulation :

En ce qui concerne la décision portant refus d’admission au séjour :

En premier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet du Bas‑Rhin n’aurait pas procédé à un examen de la situation personnelle du requérant.

En deuxième lieu, aux termes de l’article L. 423-23 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ».

Il ressort des pièces du dossier que le requérant est entré irrégulièrement en France en 2018, qu’il travaille en contrat à durée indéterminée depuis le mois de mars 2023 sans autorisation de travail, qu’il est célibataire et sans charge de famille, que l’un de ses oncles est français et que si un de ses frères et une de ses sœurs bénéficient d’une carte de résident en France, ses parents et deux de ses frères résident en Tunisie. Les documents produits par le requérant, lesquels concernent essentiellement son activité professionnelle, ne suffisent pas à considérer, eu égard aux conditions du séjour de l’intéressé en France, que le préfet du Bas-Rhin aurait commis une erreur dans l’appréciation de sa situation au regard des dispositions de l’article L. 423-23 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile en refusant de l’admettre au séjour sur ce fondement.

En troisième lieu, aux termes de l’article 3 de l’accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République de Tunisie en matière de séjour et de travail, du 17 mars 1988 : « Les ressortissants tunisiens désireux d’exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d’un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l’article 1er du présent Accord, reçoivent, après contrôle médical et sur présentation d’un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an et renouvelable et portant la mention ‘‘salarié’’(…) ». Aux termes de l’article 11 du même accord : « Les dispositions du présent accord ne font pas obstacle à l’application de la législation des deux Etats sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l’accord ».
Lorsqu’il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d’appréciation, sur le fondement d’un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut, d'office ou à la demande de l'administration, substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l’intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Il ressort des pièces du dossier que, pour refuser de délivrer un titre de séjour à M. A... B..., le préfet du Bas-Rhin s’est fondé sur les dispositions de l’article L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Eu égard à la circonstance que ces dispositions, qui prévoient au titre de l’admission exceptionnelle au séjour la délivrance d’une carte de séjour temporaire portant la mention « salarié », ne sont pas applicables aux ressortissants tunisiens, dont la situation professionnelle est entièrement régie par les stipulations de l’article 3 de l’accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République de Tunisie en matière de séjour et de travail, du 17 mars 1988, elles n’étaient pas applicables à la situation de l’intéressé. Cependant, il y a lieu de substituer à cette base légale celle tirée du pouvoir discrétionnaire de régularisation du préfet, dès lors que cette substitution n’a pour effet de priver le requérant d’aucune garantie et que l’administration dispose du même pouvoir d’appréciation.

Au regard notamment des éléments mentionnés au point 4, il ne ressort pas des pièces du dossier, compte tenu de la durée et des conditions de séjour du requérant sur le territoire français, que le préfet du Bas-Rhin aurait commis, dans l’exercice de son pouvoir de régularisation, une erreur manifeste d’appréciation.

En dernier lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : « Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».

Au regard notamment des éléments mentionnés au point 4, il ne ressort pas des pièces du dossier, compte tenu de la durée et des conditions de séjour du requérant sur le territoire français, que le préfet du Bas-Rhin aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale, au sens de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels la décision attaquée a été prise.

Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation de la décision portant refus d’admission au séjour doivent être rejetées.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

Compte tenu de ce qui a été dit précédemment, le requérant n’est pas fondé à soutenir que la décision portant obligation de quitter le territoire français aurait été prise sur le fondement d’une décision portant refus d’admission au séjour illégale. L’exception d’illégalité soulevée par le requérant ne peut, dès lors, pas être accueillie.

Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées.

En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de destination :

Compte tenu de ce qui a été dit précédemment, le requérant n’est pas fondé à soutenir que la décision portant fixation du pays de destination aurait été prise sur le fondement de décisions portant refus d’admission au séjour et obligation de quitter le territoire français illégales. L’exception d’illégalité soulevée par le requérant ne peut, dès lors, pas être accueillie.

Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation de la décision portant fixation du pays de destination doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d’injonction sous astreinte :

Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d’annulation, n’appelle aucune mesure d’exécution. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d’injonction sous astreinte présentées par le requérant doivent être rejetées.


Sur les frais liés au litige :

En vertu des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, le tribunal ne peut pas faire bénéficier la partie tenue aux dépens ou la partie perdante du paiement par l’autre partie des frais qu’elle a exposés à l’occasion du litige soumis au juge. Les conclusions présentées à ce titre par le requérant doivent, dès lors, être rejetées.



D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A... B... est rejetée.

Article 2 :
Le présent jugement sera notifié à M. C... A... B... et au préfet du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l’intérieur.

Délibéré après l’audience du 1er juillet 2026, à laquelle siégeaient :

Mme Haudier, présidente,
Mme Foucher, première conseillère,
M. Muller, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 août 2026.


La rapporteure,

A.-V. Foucher
La présidente,


G. Haudier
La greffière,

B. Delage


La République mande et ordonne au préfet du Bas-Rhin en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière,