Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2208327

mardi 3 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2208327
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lyon a examiné la demande de Mme B visant à obtenir un permis de visite pour M. A, détenu au centre pénitentiaire de Bourg-en-Bresse, après le refus initial du directeur et le rejet de son recours hiérarchique par le garde des sceaux. La requérante invoquait sa relation amoureuse et sa grossesse, ainsi que la levée de l'interdiction de contact par la cour d'appel de Grenoble. Le tribunal a rappelé que le refus de permis de visite est une mesure de police administrative fondée sur les articles L. 341-7 et R. 341-2 du code pénitentiaire, visant à garantir le bon ordre, la sécurité et la prévention des infractions. Il a jugé que la décision contestée était légale et proportionnée, rejetant ainsi la requête de Mme B.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 9 novembre 2022, Mme D B doit être regardée comme demandant au tribunal d'annuler la décision du 11 octobre 2022 par laquelle le directeur du centre pénitentiaire de Bourg-en-Bresse a refusé de lui délivrer un permis de visite à l'endroit de M. C A, ainsi que la décision du garde des sceaux, ministre de la justice, du 26 octobre 2022 rejetant son recours hiérarchique formé à l'encontre de cette décision.

Elle soutient qu'elle est toujours amoureuse de M. A, dont elle est enceinte, qu'elle désire lui donner une nouvelle chance de fonder une famille ensemble face aux remords qu'il a exprimés, dès lors qu'il s'agissait de faits isolés, et que la mesure d'interdiction d'entrer en contact avec elle a été levée par la cour d'appel de Grenoble.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 octobre 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requête ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 20 septembre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 30 novembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code pénitentiaire ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Le Roux, conseillère,

- et les conclusions de M. Borges-Pinto, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B a sollicité auprès du directeur du centre pénitentiaire de Bourg-en-Bresse la délivrance d'un permis afin de pouvoir rendre visite à M. C A, qui était incarcéré dans cet établissement, et qu'elle présente comme son compagnon. Par une décision du 11 octobre 2022, le directeur de cet établissement a refusé de faire droit à sa demande. Mme B a formé un recours hiérarchique à l'encontre de cette décision le 19 octobre 2022, qui a été rejeté par une décision du garde des sceaux, ministre de la justice, du 26 octobre 2022. Par la présente requête, Mme B doit être regardée comme demandant au tribunal d'annuler la décision du directeur du centre pénitentiaire de Bourg-en-Bresse du 11 octobre 2022, ainsi que celle du garde des sceaux, ministre de la justice, du 26 octobre 2022.

2. D'une part, aux termes de l'article L. 341-3 du même code : " Les personnes détenues condamnées peuvent recevoir la visite des membres de leur famille ou d'autres personnes au moins une fois par semaine ". Aux termes de l'article L. 341-7 du code pénitentiaire : " L'autorité administrative ne refuse de délivrer, suspend ou retire un permis de visite aux membres de la famille d'une personne condamnée, que pour des motifs liés au maintien du bon ordre et de la sécurité ou à la prévention des infractions. () ". Aux termes de l'article R. 341-2 du même code : " Pour des motifs de bon ordre, de sécurité et de prévention des infractions, et spécialement en cas de crime ou de délit relevant des dispositions de l'article 132-80 du code pénal, le permis de visite délivré en application des dispositions des articles L. 341-5, R. 341-4 à R. 341-6 et R. 341-13 peut être refusé à la personne victime de l'infraction pour laquelle la personne prévenue ou condamnée est détenue, y compris si la victime est membre de la famille de la personne détenue. / () Lorsque l'autorité compétente pour accorder le permis de visite est informée que la personne détenue, prévenue ou condamnée, fait l'objet d'une interdiction d'entrer en relation avec une personne, qui a été prononcée par l'autorité judiciaire et qui est toujours en cours d'exécution, elle ne peut délivrer le permis de visite à cette personne / Le permis de visite peut cependant être délivré si l'interdiction de contact est expressément levée, le cas échéant à cette seule fin, par, selon les cas, le juge d'instruction en application des dispositions de l'article 139 du code de procédure pénale, la juridiction compétente en application des dispositions de l'article 702-1 du même code, le juge de l'application des peines en application des dispositions des articles 712-8 et 739 du même code, ou le juge aux affaires familiales en application des dispositions de l'article 515-12 du code civil. ".

3. D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

4. Il résulte de l'ensemble de ces dispositions que la décision refusant la délivrance d'un permis de visite d'une personne détenue ne constitue pas une sanction ayant le caractère d'une punition, mais une mesure de police administrative tendant à assurer le maintien de l'ordre public et de la sécurité au sein de l'établissement pénitentiaire ou, le cas échéant, la prévention des infractions. Cette décision affectant directement le maintien des liens des détenus avec leurs proches, elle est susceptible de porter atteinte à leur droit au respect de leur vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il appartient, en conséquence, à l'autorité compétente de prendre les mesures nécessaires, adaptées et proportionnées à assurer le maintien du bon ordre et de la sécurité de l'établissement pénitentiaire ou, le cas échéant, la prévention des infractions, sans porter d'atteinte excessive au droit des détenus et des membres de leur famille.

5. Mme B, qui invoque son état de grossesse ainsi que son désir de donner une nouvelle chance à M. A, doit être regardée comme soutenant que la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale, en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. A a été condamné par un jugement du tribunal correctionnel de Vienne du 9 mai 2022, à une peine d'emprisonnement de trente-six mois, assortie d'un sursis probatoire de six mois pendant deux ans, pour des faits de violences commis dans la nuit du 5 au 6 mai 2022 sur Mme B, ayant entraîné une incapacité totale de travail supérieure à huit jours par une personne étant conjoint, et relevant notamment des dispositions de l'article 132-80 du code pénal. Si, par un arrêt de la cour d'appel de Grenoble du 6 septembre 2022, la peine d'emprisonnement prononcée à l'encontre de M. A a été réduite à une peine de trente mois d'emprisonnement sans sursis, et si les interdictions d'entrer en relation avec Mme B et de se présenter à son domicile, dont était assortie cette peine, ont été implicitement abandonnées, l'extrême gravité des faits de violences commis par M. A à l'encontre de la requérante, tels qu'ils sont qualifiés par la cour d'appel, ainsi que leur caractère récent à la date de la décision attaquée, suffisent à établir le risque que l'octroi d'un permis de visite à la victime de ces faits au profit de son agresseur puisse être à l'origine d'incidents ou de tensions, quand bien même Mme B soutient que ces faits n'avaient jamais eu lieu auparavant. Par ailleurs, si Mme B précise que " le fait d'être enfermé fait beaucoup réfléchir " son conjoint, il ressort toutefois des termes de l'arrêt précité du 6 septembre 2022, que M. A ne s'était engagé que très récemment dans une démarche de suivi psychologique et de compréhension de son comportement. En outre, la décision en litige n'a, ni pour objet, ni pour effet, de priver la requérante de tout contact avec M. A, compte tenu de leur possibilité de maintenir des liens familiaux par courrier, dans les conditions prévues à l'article R. 345-3 du code pénitentiaire, ou par téléphone, dans les conditions prévues par l'article R. 345-5 du même code. Dans ces conditions, malgré la circonstance que Mme B établisse qu'elle était enceinte à la date de la décision attaquée, et qu'elle souhaitait renouer avec M. A, elle n'est pas fondée à soutenir que la décision lui refusant la délivrance d'un permis de visite serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions des articles L. 341-7 et R. 341-2 du code pénitentiaire, ni qu'elle aurait porté une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale, en violation des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales, au regard des buts poursuivis de prévention des infractions et de lutte contre les violences conjugales.

6. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 19 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Bour, présidente ;

Mme Jorda, conseillère ;

Mme Le Roux, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 décembre 2024.

La rapporteure,

J. Le Roux

La présidente,

A-S. Bour

La greffière,

C. Delmas

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,