Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2300900
jeudi 31 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lyon |
| Section | Tribunal Administratif de Lyon |
| N° Dossier | TA69-2300900 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 7ème chambre |
| Avocat requérant | SELARL MDMH |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés le 6 février 2023, les 30 mai et 19 juin 2024, M. B A, représenté par la Selarl MDMH (Me Moumni), demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision par laquelle le directeur de l'établissement national de la solde a implicitement rejeté sa contestation formée contre le titre de perception émis à son encontre le 15 juin 2022, ainsi que le titre de perception du 15 juin 2022 par lequel le directeur de l'établissement national de la solde lui demande le remboursement d'un trop-versé de solde d'un montant de 8 751,03 euros ;
2°) de prononcer la décharge de l'obligation de payer la somme de 8 751,03 euros ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision attaquée est dépourvue de base légale ;
- elle est entachée d'erreurs de droit ;
- il est fondé à demander la décharge de la somme à payer à hauteur des préjudices qu'il estime avoir subis du fait des fautes commises par l'administration.
Par des mémoires en défense, enregistrés le 13 mai et le 14 juin 2024, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.
Par un courrier du 3 octobre 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions de M. A tendant à l'annulation de la décision implicite de l'établissement national de la solde rejetant sa contestation du titre de perception émis le 15 juin 2022 en tant qu'elles portent sur la période du 30 novembre au 31 décembre 2021, en l'absence de liaison du contentieux sur cette période.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la défense ;
- le décret n° 2012-1246 du 7 novembre 2012 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Leravat,
- et les conclusions de M. Gueguen, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. Par un arrêté de la ministre des armées du 23 novembre 2021, M. A, médecin principal du service de santé des armées affecté à l'hôpital d'instruction des armées Desgenettes à Lyon, a été radié des cadres à compter du 28 octobre 2021. Par un courrier du 2 février 2022, l'établissement national de la solde a informé M. A d'un trop-versé de solde pour la période du 28 octobre 2021 au 31 décembre 2021 d'un montant de 8 751,03 euros. Le directeur départemental des finances publiques de la Moselle a émis à son encontre un titre de perception le 15 juin 2022. Le 30 juin 2022, M. A a formé une contestation à l'encontre de ce titre de perception, rejetée implicitement au terme du silence gardé par le directeur de l'établissement national de la solde pendant une durée de 6 mois. M. A demande au tribunal l'annulation de ces décisions.
Sur la recevabilité des conclusions en tant qu'elles portent sur la période du 30 novembre au 31 décembre 2021 :
2. Aux termes de l'article 118 du décret du 7 novembre 2012 relatif à la gestion budgétaire et comptable publique : " Avant de saisir la juridiction compétente, le redevable doit adresser une réclamation appuyée de toutes justifications utiles au comptable chargé du recouvrement de l'ordre de recouvrer. / La réclamation doit être déposée, sous peine de nullité : 1° En cas d'opposition à l'exécution d'un titre de perception, dans les deux mois qui suivent la notification de ce titre ou du premier acte de poursuite qui procède du titre en cause ; 2° En cas d'opposition à poursuites, dans les deux mois qui suivent la notification de l'acte de poursuite. L'autorité compétente délivre un reçu de la réclamation, précisant la date de réception de cette réclamation. Elle statue dans un délai de six mois dans le cas prévu au 1° et dans un délai de deux mois dans le cas prévu au 2°. A défaut d'une décision notifiée dans ces délais, la réclamation est considérée comme rejetée. ".
3. Il ressort de la réclamation adressée le 30 juin 2022 à la direction départementale des finances publiques de la Moselle, transmise par cette dernière à l'établissement national de la solde, que M. A a contesté le titre de perception émis le 15 juin 2022 en tant qu'il lui est demandé de rembourser la solde perçue entre la date de radiation des cadres le 28 octobre 2021 et la date de notification de l'arrêté prononçant sa radiation des cadres le 29 novembre 2021. Dans ces conditions, les conclusions de M. A tendant à l'annulation du titre de perception du 15 juin 2022, en tant qu'elles portent sur les sommes perçues sur la période du 30 novembre 2021 au 31 décembre 2021, sont irrecevables à défaut de liaison du contentieux.
Sur le surplus des conclusions :
4. En premier lieu, le requérant soutient que le titre de perception émis le 15 juin 2022 par le directeur départemental des finances publiques de la Moselle doit être annulé en raison de l'illégalité dont serait entaché l'arrêté du 23 novembre 2021 par lequel la ministre des armées l'a radié des cadres de manière rétroactive. Toutefois, cet arrêté, qui est dépourvu de caractère réglementaire et qui ne forme pas, avec le titre de perception attaqué, des éléments d'une opération complexe, était devenu définitif à la date d'enregistrement de la requête. Dès lors, le requérant n'est pas recevable à exciper de son illégalité contre le titre de perception émis le 15 juin 2022.
5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 4132-1 du code de la défense : " Nul ne peut être militaire : / () / 3° S'il ne présente les aptitudes exigées pour l'exercice de la fonction ; () ". Aux termes de l'article L. 4139-12 de ce code : " L'état militaire cesse, pour le militaire de carrière, lorsque l'intéressé est radié des cadres, pour le militaire servant en vertu d'un contrat, lorsque l'intéressé est rayé des contrôles. ". Aux termes de l'article L. 4139-14 du même code : " La cessation de l'état militaire intervient d'office dans les cas suivants : / () / 4° Pour réforme définitive, après avis d'une commission de réforme dont les modalités d'organisation et de fonctionnement sont fixées par décret en Conseil d'Etat ; () ". Aux termes de l'article R. 4139-59 du code de la défense : " L'avis de la commission de réforme des militaires est communiqué au ministre de la défense () et notifié à l'intéressé. " Enfin, aux termes de l'article R. 4139-60 de ce code : " Le ministre de la défense, () prend, par arrêté, une décision conforme à l'avis de la commission de réforme des militaires. ".
6. Il résulte de l'instruction que la date de radiation des cadres et d'admission à la retraite du requérant a été fixée rétroactivement par la ministre des armées au 28 octobre 2021, à la date de notification de l'avis de la commission de réforme des militaires, alors que ni les dispositions citées aux points précédents, ni aucune autre disposition législative ou réglementaire ne fixent la date à compter de laquelle un militaire reconnu inapte à l'exercice effectif des fonctions afférentes aux emplois de son grade doit être radié des cadres et ainsi bénéficier de ses droits à la retraite tout en cessant de percevoir sa rémunération.
7. En outre, un arrêté portant mise à la retraite ne peut entrer en vigueur qu'à partir de sa notification à l'intéressé. En l'espèce, il résulte de l'instruction que M. A n'a reçu la notification de l'arrêté du 23 novembre 2021 portant radiation des cadres et admission à la retraite que le 29 novembre suivant par courriel et le 6 décembre 2021 par lettre recommandée avec accusé de réception. Dans ces conditions, cet arrêté ne pouvait produire ses effets qu'à compter du 29 novembre 2021.
8. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 4123-1 du code de la défense : " Les militaires ont droit à une rémunération comportant notamment la solde dont le montant est fixé en fonction soit du grade, de l'échelon et de la qualification ou des titres détenus, soit de l'emploi auquel ils ont été nommés. Il peut y être ajouté des prestations en nature. ". Aux termes de l'article L. 4138-11 de ce code : " La non-activité est la position temporaire du militaire qui se trouve dans l'une des situations suivantes : / 1° En congé de longue durée pour maladie ; / () ". Aux termes de l'article L. 4138-12 du même code : " Le congé de longue durée pour maladie est attribué, après épuisement des droits de congé de maladie ou des droits du congé du blessé prévus aux articles L. 4138-3 et L. 4138-3-1, pour les affections dont la liste est fixée par décret en Conseil d'Etat. / Lorsque l'affection survient du fait ou à l'occasion de l'exercice des fonctions ou à la suite de l'une des causes exceptionnelles prévues à l'article L. 27 du code des pensions civiles et militaires de retraite, ce congé est d'une durée maximale de huit ans. Le militaire perçoit, dans les conditions fixées par décret en Conseil d'Etat, sa rémunération pendant cinq ans, puis une rémunération réduite de moitié les trois années qui suivent. / Dans les autres cas, ce congé est d'une durée maximale de cinq ans et le militaire de carrière perçoit, dans les conditions définies par décret en Conseil d'Etat, sa rémunération pendant trois ans, puis une rémunération réduite de moitié les deux années qui suivent. () ".
9. Il résulte de ces dispositions que lorsque le militaire est placé en congé de longue durée pour maladie, il a droit au versement de sa rémunération pendant une durée de 3 à 5 ans. La circonstance que la décision prononçant la reprise d'activité, le reclassement, la mise en disponibilité ou l'admission à la retraite rétroagisse à la date de fin des congés de maladie n'a pas pour effet de retirer le caractère créateur de droits du maintien du traitement prévu par les dispositions de l'article L. 4138-12 du code de la défense. Par suite, la solde versée au titre de cet article ne présente pas un caractère provisoire et reste acquise au militaire alors même que celui-ci a, par la suite, été placé rétroactivement dans une position statutaire n'ouvrant pas par elle-même droit à ce versement. Il s'ensuit que lorsque le militaire est admis rétroactivement à faire valoir ses droits à la retraite et qu'à ce titre il bénéficie effectivement d'un versement d'arriérés de pension, son employeur n'est pas pour autant en droit de demander le reversement de ces soldes qui restent acquises au militaire.
10. Pour édicter le titre de perception en litige, le directeur de l'établissement national de la solde s'est fondé sur le motif tiré de ce que le requérant ne pouvait plus prétendre à son droit à la solde à compter du 28 octobre 2021, date à laquelle il a été radié des cadres pour réforme définitive et admis à faire valoir ses droits à la retraite par la ministre des armées, M. A ne pouvant légalement cumuler, sur la même période, sa solde et sa pension.
11. Il résulte de l'instruction que M. A a été placé en congé de longue durée pour maladie du 9 mars au 8 septembre 2021 inclus et a été renouvelé du 9 septembre 2021 au 8 mars 2022 inclus et que l'arrêté du 23 novembre 2021 de la ministre des armées, notifié le 29 novembre suivant, a fixé rétroactivement la date de radiation des cadres et d'admission à la retraite du requérant. Toutefois, même si une pension de retraite a été versée rétroactivement à M. A à compter du 28 octobre 2021, la solde qui lui avait été servie par le ministère des armées à compter de cette même date, en application des dispositions précitées de l'article L. 4138-12 du code de la défense, lui était définitivement acquise en application de ce qui a été dit au point 9. Le ministère des armées était donc redevable de cette somme dès lors qu'aucune disposition législative ou règlementaire ne permet d'adapter la règle mentionnée au point 9 dans l'hypothèse où un militaire bénéficierait, sur une même période et de manière cumulative d'une pension de retraite, versée rétroactivement après admission à la retraite et d'une solde servie par l'administration sur le fondement de l'article L. 4138-12 précité.
12. Il résulte de ce qui a été analysé aux points 5 à 11 que le directeur de l'établissement national de la solde n'était pas fondé à émettre l'avis des sommes à payer en litige à l'encontre de M. A pour la période du 28 octobre 2021 au 29 novembre 2021, dès lors que cette somme était légalement acquise à l'intéressé en vertu des dispositions citées au point 8 et que l'arrêté du 23 novembre 2021 n'entrait en vigueur qu'à compter du 29 novembre 2021, date de sa notification à M. A.
13. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que M. A est seulement fondé à demander l'annulation du titre de perception du 15 juin 2022 en tant qu'il lui demande le remboursement d'un trop-versé de solde pour la période du 28 octobre 2021 au 29 novembre 2021 ainsi que de la décision implicite du directeur de l'établissement national de la solde ayant rejeté sa contestation dans cette même mesure. Il est également fondé à demander la décharge de l'obligation de payer la somme correspondante.
Sur les frais liés au litige :
14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. A d'une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : Le titre de perception du 15 juin 2022 est annulé en tant qu'il demande à M. A le remboursement d'un trop-versé de solde pour la période du 28 octobre 2021 au 29 novembre 2021.
Article 2 : La décision implicite du directeur de l'établissement national de la solde est annulée en tant qu'elle rejette la contestation de M. A dans cette mesure.
Article 3 : M. A est déchargé de l'obligation de payer la somme demandée pour la période du 28 octobre 2021 au 29 novembre 2021.
Article 4 : L'Etat versera à M. A une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au ministre des armées et des anciens combattants.
Copie en sera adressée pour information au directeur de l'établissement national de la solde et au directeur départemental des finances publiques de la Moselle.
Délibéré après l'audience du 11 octobre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Vaccaro-Planchet, présidente,
Mme Leravat, première conseillère,
Mme de Tonnac, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 octobre 2024.
La rapporteure,
C. LERAVAT
La présidente,
V. VACCARO-PLANCHET
La greffière,
E. GROS
La République mande et ordonne au ministre des armées et des anciens combattants en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition,
Un greffier,
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