Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2302986

mardi 17 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2302986
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJU 6ème chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lyon, statuant en tant que juge unique, a rejeté la requête de M. C. Il s'est déclaré incompétent pour connaître de la demande d'annulation de l'amende, relevant de l'ordre judiciaire. Sur le fond, il a jugé que la suspension du permis de conduire pour six mois, fondée sur l'article L. 224-2 du code de la route, était légale, le dépistage salivaire ayant révélé la présence de stupéfiants. Le moyen tiré de ce que le cannabidiol (CBD) ne serait pas un stupéfiant a été écarté, le tribunal considérant que le produit en cause était du cannabis, classé comme stupéfiant par l'arrêté du 22 février 1990.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 13 avril 2023, M. B C, représenté par Me Morel, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 29 mars 2023 par lequel la préfète de l'Ain a suspendu son permis de conduire pour une durée de six mois ;

2°) d'annuler l'amende d'un montant de 350 euros prononcée à son encontre ;

3°) d'enjoindre à la préfète de l'Ain de lui restituer son titre de conduite valide ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 4 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée prise sur le fondement du 2° l'article L. 224-2 du code de la route a été prise en violation de la loi dès lors que le cannabidiol (A) n'est pas un stupéfiant au regard de la jurisprudence du Conseil constitutionnel, de la Cour de jurisprudence de la Cour de justice européenne du 19 novembre 2020, Kanavape qui établit que le cannabidiol (A) n'est pas un stupéfiant, de la jurisprudence des juridictions judiciaires et du Conseil d'Etat ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par mémoire en défense, enregistré le 5 décembre 2023, la préfète de l'Ain conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la Constitution ;

- le traité de fonctionnement de l'Union européenne ;

- le code de la route ;

- le code de procédure pénale ;

- le code de la santé publique ;

- l'arrêté du 22 février 1990 fixant la liste des substances classées comme stupéfiants ;

- l'arrêté du 13 décembre 2016 fixant les modalités du dépistage des substances témoignant de l'usage de stupéfiants, et des analyses et examens prévus par le code de la route ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Segado, président de la sixième chambre, en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative pour statuer sur les litiges relevant de cet article.

En application de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative, le magistrat désigné a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience au cours de laquelle a été entendu le rapport de M. Segado, magistrat-désigné.

Considérant ce qui suit :

1. M. C a fait l'objet d'un contrôle routier le 25 mars 2023 et a été soumis à un dépistage salivaire ayant révélé qu'il avait fait usage de substances classées comme stupéfiants. Par un arrêté en date du 25 mars 2023, dont le requérant demande l'annulation, la préfète de l'Ain a suspendu son permis de conduire pour une durée de six mois.

2. En premier lieu, aux termes de l'article 521 du code de procédure pénale : " Le tribunal de police connaît des contraventions ". Selon l'article 522 du même code : " Est compétent le tribunal de police du lieu de commission ou de constatation de la contravention ou de la résidence du prévenu () ".

3. Il résulte des dispositions des articles 521 et 522 du code de procédure pénale que les conclusions de la requête tendant à l'annulation d'une amende infligée à l'intéressé en raison de la constatation de la commission d'une infraction au code de la route constituent un litige qui ne ressort manifestement pas de la compétence de la juridiction administrative mais relève de la compétence des juridictions de l'ordre judiciaire. Par suite, les conclusions du requérant tendant à l'annulation d'une telle amende doivent être rejetées comme portées devant un ordre de juridiction incompétent pour en connaître.

4. En second lieu, aux termes de l'article L. 224-2 du code de la route : " Le représentant de l'Etat dans le département peut, dans les soixante-douze heures de la rétention du permis prévue à l'article L. 224-1, ou dans les cent vingt heures pour les infractions pour lesquelles les vérifications prévues aux articles L. 234-4 à L. 234-6 et L. 235-2 ont été effectuées, prononcer la suspension du permis de conduire lorsque : () 2° Il est fait application des dispositions de l'article L. 235-2 si les analyses ou examens médicaux, cliniques et biologiques établissent que le conducteur conduisait après avoir fait usage de substances ou plantes classées comme stupéfiants ou si le conducteur ou l'accompagnateur de l'élève conducteur a refusé de se soumettre aux épreuves de vérification prévues au même article L. 235-2 () ".

5. Aux termes de l'article L. 235-2 dudit code : " Les officiers ou agents de police judiciaire de la gendarmerie ou la police nationales territorialement compétents et, sur l'ordre et sous la responsabilité des officiers de police judiciaire, les agents de police judiciaire adjoints font procéder, sur le conducteur ou l'accompagnateur de l'élève conducteur impliqué dans un accident mortel ou corporel de la circulation, à des épreuves de dépistage en vue d'établir si cette personne conduisait en ayant fait usage de substances ou plantes classées comme stupéfiants. / Les officiers ou agents de police judiciaire de la gendarmerie ou la police nationales territorialement compétents et, sur l'ordre et sous la responsabilité des officiers de police judiciaire, les agents de police judiciaire adjoints peuvent également faire procéder à ces mêmes épreuves sur tout conducteur ou tout accompagnateur d'élève conducteur qui est impliqué dans un accident matériel de la circulation ou est l'auteur présumé de l'une des infractions au présent code ou à l'encontre duquel il existe une ou plusieurs raisons plausibles de soupçonner qu'il a fait usage de stupéfiants. / Les officiers ou agents de police judiciaire de la gendarmerie ou la police nationales territorialement compétents, agissant sur réquisitions du procureur de la République précisant les lieux et dates des opérations et, sur l'ordre et sous la responsabilité de ces officiers de police judiciaire, les agents de police judiciaire adjoints peuvent également, même en l'absence d'accident de la circulation, d'infraction ou de raisons plausibles de soupçonner un usage de stupéfiants, procéder ou faire procéder, sur tout conducteur ou tout accompagnateur d'élève conducteur, à des épreuves de dépistage en vue d'établir si cette personne conduisait en ayant fait usage de substances ou plantes classées comme stupéfiants. Les réquisitions prévues au présent alinéa peuvent être adressées par tout moyen. Si elles sont adressées oralement, il en est fait mention dans le procès-verbal dressé par l'officier ou l'agent de police judiciaire. / Les officiers ou agents de police judiciaire de la gendarmerie ou de la police nationales territorialement compétents à leur initiative et, sur l'ordre et sous la responsabilité des officiers de police judiciaire, les agents de police judiciaire adjoints, peuvent également, même en l'absence d'accident de la circulation, d'infraction ou de raisons plausibles de soupçonner un usage de stupéfiants, procéder ou faire procéder, sur tout conducteur ou tout accompagnateur d'élève conducteur, à des épreuves de dépistage en vue d'établir si cette personne conduisait en ayant fait usage de substances ou plantes classées comme stupéfiants. / Si les épreuves de dépistage se révèlent positives ou lorsque le conducteur refuse ou est dans l'impossibilité de les subir, les officiers ou agents de police judiciaire font procéder à des vérifications consistant en des analyses ou examens médicaux, cliniques et biologiques, en vue d'établir si la personne conduisait en ayant fait usage de substances ou plantes classées comme stupéfiants. A cette fin, l'officier ou l'agent de police judiciaire peut requérir un médecin, un interne en médecine, un étudiant en médecine autorisé à exercer la médecine à titre de remplaçant ou un infirmier pour effectuer une prise de sang () ".

6. L'arrêté du 13 décembre 2016 fixant les modalités du dépistage des substances témoignant de l'usage de stupéfiants et des analyses et examens prévus par le code de la route définit, dans une première section, les modalités relatives aux épreuves de dépistage, prévues aux article R. 235-3 et R. 235-4 du code de la route, consistant, à partir d'un recueil salivaire ou urinaire, à rechercher la présence d'une ou plusieurs substances témoignant de l'usage de stupéfiants appartenant notamment à la famille des cannabiniques. Dans une seconde section, il définit les modalités relatives aux analyses et examens, en précisant que le prélèvement salivaire ou sanguin, prévu aux articles R. 235-5 et R. 235-6 du code de la route, est destiné à la recherche et à la confirmation de la présence d'un ou plusieurs produits stupéfiants. Aux termes de l'article 3, qui relève de la première section de l'arrêté : " I. - Le dépistage, à partir d'un recueil salivaire, est réalisé au moyen de tests salivaires respectant les seuils minima de détection suivants : / 1° S'agissant des cannabiniques : / -9-tétrahydrocannabinol (THC) : 15 ng/ml de salive ; / () ". Aux termes de l'article 10, qui relève de la deuxième section de l'arrêté : " Les analyses sont exécutées avec des matériels et des méthodes respectant les seuils minima de détection suivants : / I. - En cas d'analyse salivaire : / 1° S'agissant des cannabiniques : / -9-tétrahydrocannabinol (THC) : 1 ng/ml de salive (ou équivalent) ; / () / II. - En cas d'analyse sanguine : / 1° S'agissant des cannabiniques : / - 9-tétrahydrocannabinol (THC) : 0,5 ng/ml de sang ; / () ".

7. Aux termes de l'article R. 5132-86 du code de la santé publique : " La production, la fabrication, le transport, l'importation, l'exportation, la détention, l'offre, la cession, l'acquisition et l'emploi de plantes, de substances ou de préparations classées comme vénéneuses sont soumises à des conditions définies par décrets en Conseil d'Etat. ". Aux termes de l'article 1 de l'arrêté du 30 décembre 2020 portant application de l'article R. 5132-86 du code de la santé publique pour le cannabis : " I. - En application de l'article R. 5132-86 du code de la santé publique, sont autorisées la culture, l'importation, l'exportation et l'utilisation industrielle et commerciale des seules variétés de Cannabis sativa L., dont la teneur en delta-9-tétrahydrocannabinol n'est pas supérieure à 0,30 % et qui sont inscrites au catalogue commun des variétés des espèces de plantes agricoles ou au catalogue officiel des espèces et variétés de plantes cultivées en France. ".

8. Selon l'arrêté du 22 février 1990 fixant la liste des substances classées comme stupéfiants : " Article 1 : Sont classées comme stupéfiants les substances et les préparations mentionnées dans les annexes au présent arrêté. () / Annexe I : Cette annexe comprend : () Cannabis et résine de cannabis / () Annexe IV : () Tétrahydrocannabinols, leurs esters, éthers, sels ainsi que les sels des dérivés précités () ".

9. Il ressort des pièces du dossier et particulièrement de la décision attaquée qu'à la suite d'un contrôle routier à Neuville sur Ain le 29 mars 2023 et après qu'il ait été procédé aux vérifications prévues à l'article R. 235-5 du code de la route, M. C a été dépisté positif aux cannabinoïdes, motif pour lequel la préfète de l'Ain a pris la mesure de suspension contestée. Le requérant fait valoir qu'il ne consomme qu'occasionnellement du cannabidiol dit " A " et que le cannabidiol (A) n'est pas un stupéfiant. Toutefois, les dispositions et jurisprudence, dont entend se prévaloir l'intéressé, relatives à la consommation et à la commercialisation du cannabidiol dit " A ", variété de cannabis dont l'importation, l'exportation et l'utilisation sont notamment autorisées au regard des dispositions de l'article R. 5132-86 du code de la santé publique, ne sont pas relatives à l'interdiction de conduite après avoir fait usage de substances ou plantes classées comme stupéfiants prévue à l'article L. 224-2 du code de la route dont a fait application en l'espèce la préfète de l'Ain, et sont sans incidence sur la légalité de la décision attaquée. En effet, cet article L.224-2 du code de la route porte, s'agissant des cannabiniques, sur la conduite après usage de 9-tétrahydrocannabinol (THC), substance qui est mentionnée par l'arrêté du 13 décembre 2016 et par l'arrêté précité du 22 février 1990 fixant la liste des substances classées comme stupéfiants et qui est classée comme stupéfiant, avec un test minimal de détection, dont les modalités du dépistage de cette substance témoignant de l'usage de stupéfiants, ainsi que celles relatives aux analyses et examens à pratiquer pour cette détection prévues par le code de la route, sont définies à l'arrêté du 13 décembre 2016. Alors que le requérant ne produit pas d'élément de nature à remettre en cause les résultats des analyses ainsi réalisées en application des articles R. 235-3 et suivants du code de la route et de l'arrêté du 13 décembre 2016 susvisé, en l'espèce un rapport d'expertise toxicologique établi par un laboratoire, entité expertale en toxicologie près de la cour d'appel de Lyon, lesquels résultats ont établi l'usage de produits, soit le tétrahydrocannabinol (THC), classés comme stupéfiants au sens de l'article L. 224-2 du code de la route, le requérant n'est pas fondé soutenir que la décision litigieuse a " violé la loi " au motif que le cannabidiol (A) n'est pas un stupéfiant. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier et des éléments ainsi exposés, qu'eu égard à la nature et à la gravité de l'infraction ainsi commise consistant à conduire un véhicule après avoir fait usage de substances ou plantes classées comme stupéfiants, la mesure de suspension de son permis de conduire pour une durée de six mois ne serait pas justifiée dans son principe, ni qu'elle serait disproportionnée.

10. Il résulte de tout ce qui précède que le requérant n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 29 mars 2023 attaqué.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la requête de M. C, y compris ses conclusions aux fins d'injonction et celles tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B C et à la préfète de l'Ain.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 septembre 2024.

Le magistrat désigné

J. Segado

La greffière,

F. Abdillah

La République mande et ordonne à la préfète de l'Ain en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Un greffier.