Texte intégral
Vu les procédures suivantes :
I. Par une requête, enregistrée le 19 juin 2023 sous le n° 2305014, la société à responsabilité limitée Securitas France, représentée par la SAS Envergure Avocats (Me Deshoulieres), demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 28 novembre 2022 par laquelle l’inspectrice du travail de la 3ème section de l’unité de contrôle 2 du département du Rhône a refusé d’autoriser le licenciement pour motif disciplinaire de M. A... B... ;
2°) d’annuler la décision implicite par laquelle le ministre du travail, du plein emploi et de l’insertion a rejeté son recours hiérarchique ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 2 500 euros, à lui verser, au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
– la circonstance qu’elle ait omis d’informer le comité social et économique du mandat de conseiller du salarié également détenu par M. B... ne constitue pas un vice substantiel, dès lors que la consultation de cette instance préalablement au licenciement d’un salarié détenant un tel mandat n’est pas obligatoire et que l’inspectrice du travail a pris en compte ce mandat dans sa décision ;
– la matérialité des faits de vol d’un appareil auditif chez le client Sonova/Phonak imputés à M. B... est établie.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 juin 2024, M. A... B..., représenté par la SELARL Teyssier Barrier Avocats (Me Teyssier), conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 500 euros soit mise à la charge de la société Securitas France au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que les moyens soulevés par la société Securitas France ne sont pas fondés.
Par un mémoire en défense, enregistré le 28 juin 2024, la ministre du travail, de la santé et des solidarités conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que :
– la décision expresse du 27 juillet 2023 rejetant le recours hiérarchique de la société Securitas France s’est substituée à la décision implicite initialement née le 16 mai 2023 ;
– les moyens soulevés par la société Securitas France ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 29 juillet 2024, la clôture de l'instruction a été fixée, en dernier lieu, au 23 août 2024.
II. Par une requête, enregistrée le 25 septembre 2023 sous le n° 2308008, la société Securitas France, représentée par la SAS Envergure Avocats (Me Deshoulieres), demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 27 juillet 2023 par laquelle le ministre du travail, du plein emploi et de l’insertion a rejeté son recours hiérarchique dirigé contre la décision de l’inspectrice du travail de la 3ème section de l’unité de contrôle 2 du département du Rhône du 28 novembre 2022 refusant d’autoriser le licenciement pour motif disciplinaire de M. B... ;
2°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 2 500 euros, à lui verser, au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que la matérialité des faits de vol d’un appareil auditif chez le client Sonova/Phonak par M. B... est établie.
Par un mémoire en défense, enregistré le 28 juin 2024, la ministre du travail, de la santé et des solidarités conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que le moyen soulevé par la société Securitas France n’est pas fondé.
La procédure a été régulièrement communiquée à M. A... B..., qui n’a pas produit d’observations dans cette instance.
Par une ordonnance du 29 juillet 2024, la clôture de l'instruction a été fixée, en dernier lieu, au 23 août 2024.
Vu les autres pièces des dossiers ;
Vu :
– le code du travail ;
– le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
– le rapport de Mme Gros, première conseillère ;
– et les conclusions de Mme Le Roux, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
M. A... B... a été recruté le 2 septembre 2010 par la société à responsabilité limitée (SARL) Securitas France en qualité d’agent d’exploitation, d’abord dans le cadre d’un contrat à durée déterminée puis d’un contrat à durée indéterminée à compter du 1er octobre 2010. Le 6 septembre 2022, un dispositif d’oreillettes de type prothèse auditive a été trouvé sur le siège passager du véhicule de service n° 3. Ce dispositif a été fabriqué par l’un des clients de la société Securitas France, la société Sonova/Phonak. Contactée, cette entreprise a confirmé la disparition d’un stock d’appareils similaires. Estimant que l’appareil retrouvé le 6 septembre 2022 dans le véhicule de service n°3 avait été dérobé par M. B..., la société Securitas France a engagé à son encontre une procédure de sanction pouvant aller jusqu’au licenciement. Le 3 octobre 2022, elle a saisi les services de l’inspection du travail d’une demande d’autorisation de licenciement pour motif disciplinaire de M. B..., représentant syndical au comité social et économique, représentant de proximité et conseiller du salarié. Par une décision du 28 novembre 2022, l’inspectrice du travail de la 3ème section de l’unité de contrôle 2 du département du Rhône a refusé d’accorder l’autorisation de licenciement sollicitée. La société Securitas France a formé un recours hiérarchique contre cette décision le 16 janvier 2023. Le silence gardé pendant plus de quatre mois par le ministre du travail, du plein emploi et de l’insertion a initialement fait naître une décision implicite de rejet. Par une requête enregistrée sous le n° 2305014, la société Securitas France demande au tribunal d’annuler la décision du 28 novembre 2022 par laquelle l’inspectrice du travail de la 3ème section de l’unité de contrôle 2 du département du Rhône a refusé d’autoriser le licenciement pour motif disciplinaire de M. B... ainsi que la décision implicite par laquelle le ministre du travail, du plein emploi et de l’insertion a rejeté son recours hiérarchique. Postérieurement à l’introduction de cette requête, le ministre du travail, du plein emploi et de l’insertion a expressément rejeté le recours hiérarchique de la société Securitas France par une décision du 27 juillet 2023. Par une requête, enregistrée sous le n° 2308008, la société Securitas France demande au tribunal l’annulation de cette décision.
Les requêtes n°s 2305014 et 2308008, présentées par la société Securitas France, présentent à juger les mêmes questions. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En ce qui concerne la décision de l’inspectrice du travail du 28 novembre 2022 :
En premier lieu, aux termes de l’article L. 2421-3 du code du travail : « Le licenciement envisagé par l'employeur d'un membre élu à la délégation du personnel au comité social et économique titulaire ou suppléant ou d'un représentant syndical au comité social et économique ou d'un représentant de proximité est soumis au comité social et économique, qui donne un avis sur le projet de licenciement dans les conditions prévues à la section 3 du chapitre II du titre Ier du livre III. (…) ». Il appartient à l'employeur de mettre le comité social et économique à même d'émettre son avis, en toute connaissance de cause, sur la procédure dont fait l'objet le salarié protégé. A cette fin, il doit lui transmettre, notamment à l'occasion de la communication qui est faite aux membres du comité social et économique de l'ordre du jour de la réunion en cause, des informations précises et écrites sur l'identité du salarié visé par la procédure, sur l'intégralité des mandats détenus par ce dernier ainsi que sur les motifs du licenciement envisagé. Il appartient à l'administration saisie d'une demande d'autorisation de licenciement de s’assurer que la procédure de consultation du comité social et économique a été régulière. Elle ne peut légalement accorder l'autorisation demandée que si le comité d'entreprise a été mis à même d'émettre son avis en toute connaissance de cause, dans des conditions qui ne sont pas susceptibles d'avoir faussé sa consultation.
Il ressort des pièces du dossier que le comité social et économique, qui devait être consulté sur le licenciement de M. B... en application de l’article L. 2421-3 du code du travail, n’a pas été informé du mandat de conseiller du salarié détenu par l’intéressé. Si ce mandat ne figure pas au nombre de ceux entraînant la consultation obligatoire du comité social et économique, l’employeur ne s’en trouvait pas pour autant dispensé de le porter à la connaissance de cette instance. La circonstance, invoquée par la société Securitas France, que l’inspectrice du travail a pris en considération ce mandat est, par ailleurs, sans incidence sur l’exigence de complète information du comité social et économique s’agissant de l’intégralité des mandats détenus par le salarié. Enfin, il ne ressort d’aucune pièce du dossier qu’en dépit de la carence de l’employeur sur ce point, le comité social et économique aurait tout de même eu connaissance du mandat de conseiller du salarié de M. B.... Dans ces conditions, le comité social et économique, qui a rendu un avis favorable au licenciement de l’intéressé, ne peut être regardé comme s’étant prononcé en toute connaissance de cause. Par suite, la société Securitas France n’est pas fondée à soutenir que l’inspectrice du travail aurait, à tort, retenu l’irrégularité de la procédure de consultation du comité social et économique.
En second lieu, les salariés légalement investis de fonctions représentatives bénéficient, dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, d'une protection exceptionnelle prévue par la loi. Lorsque le licenciement d'un de ces salariés est envisagé, ce licenciement ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou l'appartenance syndicale de l'intéressé. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail et, le cas échéant, au ministre compétent de rechercher si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement compte tenu de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi.
Il ressort des pièces du dossier que l’appareil, non commercialisé, retrouvé le 6 septembre 2022 à 6h00 sur le siège passager du véhicule de service n° 3, a nécessairement été dérobé à son fabricant, la société Sonova/Phonak. Si la société Securitas France fait valoir que le 5 septembre 2022, M. B... a utilisé le véhicule de service n° 3, sans signaler la présence d’un appareil appartenant à la société Sonova/Phonak, pour sa vacation dans le secteur 102, au titre de laquelle il a procédé à la fermeture et à la mise sous alarme du site de ce client, aucun élément des débats ne permet d’établir, avec certitude, qu’un vol aurait été commis au préjudice de ce dernier à cette date. En effet, la société Sonova/Phonak n’a constaté la disparition de 75 appareils identiques à celui trouvé sur le siège passage du véhicule de service n °3 qu’après avoir été contactée par la société Securitas France. Il n’existe, en outre, aucun témoin direct du vol, ni image de vidéosurveillance s’y rapportant. Dans ces conditions, au regard du doute subsistant quant à la matérialité des faits de vol reprochés à M. B..., l’inspectrice du travail a pu, sans commettre d’erreur d’appréciation, refuser d’autoriser le licenciement de l’intéressé pour motif disciplinaire.
En ce qui concerne la décision implicite de rejet du ministre du travail, du plein emploi et de l’insertion :
Lorsqu'un requérant conteste, dans les délais de recours, une décision implicite de rejet et une décision expresse de rejet intervenue postérieurement, ses conclusions doivent être regardées comme dirigées uniquement contre la seconde décision, qui s'est substituée à la première.
La décision du 27 juillet 2023 par laquelle le ministre du travail, du plein emploi et de l’insertion a expressément rejeté le recours hiérarchique de la société Securitas France s’est substituée à la décision implicite de rejet initialement née sur ce recours. Par suite, les conclusions de la société requérante doivent être regardées comme dirigées uniquement contre la décision du 27 juillet 2023.
En ce qui concerne la décision du ministre du travail, du plein emploi et de l’insertion du 27 juillet 2023 :
Le moyen tiré de l’erreur d’appréciation qu’aurait commise le ministre du travail, du plein emploi et de l’insertion en estimant que la matérialité des faits reprochés à M. B... n’était pas suffisamment établie doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux mentionnés au point 6.
Il résulte de tout ce qui précède que la société Securitas France n’est pas fondée à demander l’annulation de la décision du 28 novembre 2022 de l’inspectrice du travail refusant d’autoriser le licenciement de M. B... pour motif disciplinaire et de la décision du 27 juillet 2023 du ministre du travail, du plein emploi et de l’insertion confirmant ce refus.
Sur les frais liés au litige :
Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soient mises à la charge de l’Etat, qui n’est pas la partie perdante dans les présentes instances, les sommes que la société Securitas France demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens dans ses deux requêtes.
Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de la société Securitas France, partie perdante, le versement à M. B... d’une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens dans l’instance n° 2305014.
D E C I D E :
Article 1er : Les requêtes n°s 2305014 et 2308008 de la société Securitas France sont rejetées.
Article 2 : La société Securitas France versera à M. B... la somme de 1 500 (mille cinq cents) euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société à responsabilité limitée Securitas France, au ministre du travail et des solidarités et à M. A... B....
Copie en sera adressée à la direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités Auvergne-Rhône-Alpes.
Délibéré après l'audience du 20 janvier 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Bour, présidente,
Mme Duca, première conseillère,
Mme Gros, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 février 2026.
La rapporteure,
R. Gros
La présidente,
A-S. Bour
La greffière,
C. Delmas
La République mande et ordonne au ministre du travail et des solidarités en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition,
Un greffier,