Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2305518
vendredi 20 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lyon |
| Section | Tribunal Administratif de Lyon |
| N° Dossier | TA69-2305518 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 8ème chambre |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 4 juillet 2023, Mme C B, représentée par Me Sabatier, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision implicite par laquelle la préfète du Rhône a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;
2°) d'enjoindre à la préfète du Rhône, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et sous astreinte de 100 euros par jour de retard, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " et, à défaut, dans le même délai et sous la même astreinte, de procéder au réexamen de sa situation ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à lui verser en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Mme B soutient que :
- cette décision implicite n'est pas motivée et, en l'absence de réponse à sa demande de communication des motifs, est illégale en application de l'article L. 232-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- cette décision méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- cette décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît le 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.
La requête a été communiquée à la préfète du Rhône qui n'a pas produit de mémoire en défense mais des pièces enregistrées le 16 octobre 2023 et le 8 août 2024, dont un arrêté du 25 septembre 2023 par lequel elle refuse la délivrance d'un titre de séjour à la requérante.
Par un mémoire enregistré le 7 novembre 2023, Mme B demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 25 septembre 2023 par laquelle la préfète du Rhône a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;
2°) d'enjoindre à la préfète du Rhône, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et sous astreinte de 100 euros par jour de retard, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " et, à défaut, dans le même délai et sous la même astreinte, de procéder au réexamen de sa situation ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à lui verser en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Mme B soutient que :
- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente ;
- cette décision méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle remplit les conditions prévues par l'article 2.1.2 de la circulaire du 28 novembre 2012 ;
- cette décision méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la préfète a méconnu le 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.
Par un courrier du 2 septembre 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de ce que la préfète du Rhône a méconnu le champ d'application de la loi en se fondant sur les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour examiner la possibilité d'attribuer un titre de séjour à l'intéressée, de nationalité marocaine, au titre de l'admission exceptionnelle au séjour et, d'autre part, de procéder d'office à une substitution de base légale entre les dispositions de l'article précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et le pouvoir général de régularisation.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 ;
- la convention internationale des droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience ;
Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Pouyet,
- et les observations de Me Guillaume représentant Mme B.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B, ressortissante marocaine née le 5 décembre 1997 et entrée en France en août 2018 selon ses déclarations, a sollicité, le 26 décembre 2022, la délivrance d'un titre de séjour au titre de sa vie privée et familiale. Sa demande a été rejetée implicitement puis par une décision expresse du 25 septembre 2023. Cette décision explicite s'étant substituée à la décision implicite de rejet attaquée, les conclusions de Mme B doivent être regardées comme désormais dirigées contre la décision du 25 septembre 2023 dont elle demande au tribunal l'annulation.
2. En premier lieu, la décision du 25 septembre 2023, contre laquelle les conclusions sont désormais dirigées, comporte la mention des éléments de droit et de fait qui la fondent. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision en litige doit être écarté.
3. En deuxième lieu, la décision attaquée a été signée par Mme A D, directrice des migrations et de l'intégration, qui a reçu délégation à cet effet par un arrêté de la préfète du Rhône, en date du 31 juillet 2023 régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture le même jour, accessible tant au juge qu'aux parties. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte manque en fait et doit être écarté.
4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".
5. Il est constant que Mme B a épousé le 8 août 2020 un compatriote titulaire d'une carte de résident, dont il ressort des bulletins de salaire versés par la requérante qu'il bénéficie de revenus stables. Par suite, Mme B entre dans les catégories ouvrant droit au regroupement familial et ne peut en conséquence utilement se prévaloir de la méconnaissance des dispositions précitées de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
6. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
7. Mme B se prévaut de son mariage, le 8 août 2020, avec un compatriote titulaire d'une carte de résident de dix ans, de la naissance de leur enfant le 8 septembre 2020, et fait valoir qu'elle s'occupe en outre des cinq enfants de son époux, nés d'une précédente union, dont l'un d'entre eux vit avec le couple, les autres les visitant de manière alternée le weekend. Toutefois, la communauté de vie du couple, qui n'est établie qu'à compter de 2020, présente un caractère récent, et l'intéressée ne fait valoir aucune circonstance faisant obstacle à ce qu'elle se rende temporairement au Maroc, pays dont son époux a également la nationalité, aux fins de satisfaire aux exigences de la procédure de regroupement familial dont elle relève. En particulier, l'activité professionnelle de son conjoint ne saurait empêcher totalement les visites entre les époux pendant la durée d'instruction d'une telle demande, étant souligné par ailleurs que Mme B, n'est pas contrainte par des impératifs professionnels susceptibles de réduire ses possibilités de déplacement. En outre, la requérante, qui ne soutient pas avoir exercé d'activité professionnelle et se prévaut uniquement d'une promesse d'embauche rédigée par son époux, ne justifie d'aucune insertion particulière dans la société française. Enfin, elle n'est pas dépourvue d'attaches familiales dans son pays d'origine où elle a vécu la majeure partie de son existence et où résident encore, d'après ses déclarations en préfecture, ses parents. Par suite, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision litigieuse aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise. Le moyen tiré de la violation des stipulations précitées doit par suite être écarté.
8. En cinquième lieu, dès lors qu'un étranger ne détient aucun droit à l'exercice par le préfet de son pouvoir de régularisation, il ne peut utilement se prévaloir, sur le fondement de ces dispositions, des orientations générales contenues dans la circulaire du ministre de l'intérieur du 28 novembre 2012 pour l'exercice de ce pouvoir. Par suite, le moyen tiré de ce que l'intéressée remplirait les conditions prévues par la circulaire du 28 novembre 2012 doit être écarté comme inopérant.
9. En sixième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention () "vie privée et familiale" () ". En outre, dès lors que l'article 3 de l'accord franco-marocain prévoit la délivrance de titres de séjour au titre d'une activité salariée, un ressortissant marocain souhaitant obtenir un titre de séjour au titre d'une telle activité ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à l'appui d'une demande d'admission au séjour sur le territoire national, s'agissant d'un point déjà traité par l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987, au sens de l'article 9 de cet accord.
10. Il ressort de la décision de refus de titre de séjour que la préfète du Rhône a rejeté la demande d'admission exceptionnelle au séjour en qualité de salarié ou travailleur temporaire de Mme B sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Compte tenu de ce qui a été rappelé au point précédent, il y a lieu de substituer à la base légale erronée de l'article L. 435-1 du code précité celle tirée du pouvoir discrétionnaire, dont dispose le préfet, de régulariser ou non la situation d'un étranger dès lors que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressée d'aucune garantie et que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation dans l'exercice de son pouvoir général de régularisation que lorsqu'elle examine une demande d'admission exceptionnelle au séjour en qualité de salarié présentée sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
11. D'une part, il ressort des pièces du dossier que la requérante, en invoquant sa vie privée et familiale telle que sus-relatée, ne fait état d'aucune considération humanitaire ou motif exceptionnel, au sens des dispositions de cet article, de nature à justifier une admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". D'autre part, en invoquant au titre de son insertion professionnelle, une promesse d'embauche rédigée par son mari pour exercer les fonctions de commerciale/secrétaire au sein de la société de ce dernier, la requérante, qui ne se prévaut par ailleurs d'aucune expérience ni de qualifications professionnelles, ne fait état d'aucun motif exceptionnel de nature à justifier une admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte de séjour portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ". Par suite, elle n'est pas fondée à soutenir que la préfète du Rhône aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant son admission exceptionnelle au séjour.
12. En dernier lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".
13. La décision en litige n'a ni pour objet ni pour effet de séparer durablement le fils de la requérante de son père, dès lors que Mme B est susceptible de bénéficier de la procédure de regroupement familial. En outre, les pièces versées au dossier ne permettent pas d'établir l'intensité des liens noués entre la requérante et les autres enfants de son mari, qui font l'objet de mesures éducatives prononcées par le juge des enfants, seul l'un d'entre eux faisant l'objet d'un placement externalisé chez son père à la date de la décision attaquée. Enfin, la requérante verse au dossier un courriel des services de l'aide sociale à l'enfance, indiquant que ces derniers ne peuvent pas fournir d'attestation concernant la capacité de Mme B à prendre en charge les enfants de son conjoint. Par suite, et compte tenu du jeune âge de l'enfant de la requérante, la décision en litige ne saurait être regardée comme portant à son intérêt supérieur ou à celui des enfants de son époux l'atteinte alléguée. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées doit être écarté.
14. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme B doit être rejetée, y compris ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles présentées sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B et à la préfète du Rhône.
Délibéré après l'audience du 6 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Dèche, présidente,
Mme Viallet, conseillère,
Mme Pouyet, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 septembre 2024.
La rapporteure,
C. Pouyet
La présidente,
P. Dèche
La greffière,
S. Hosni
La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition,
Une greffière,
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