Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2305873
vendredi 20 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lyon |
| Section | Tribunal Administratif de Lyon |
| N° Dossier | TA69-2305873 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | 8ème chambre |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 12 juillet 2023, M. D A, représenté par Me Prudhon demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 5 juin 2023 par laquelle la préfète de l'Ain a refusé de lui accorder le regroupement familial pour son épouse, Mme B ;
2°) à titre principal, d'enjoindre à la préfète de l'Ain, d'autoriser le regroupement familial de son épouse et de lui délivrer un titre de séjour de 10 ans, assortie d'une astreinte de 75 euros par jour de retard, à compter du délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir ; et à titre subsidiaire d'enjoindre la préfète de l'Ain de procéder au réexamen de sa demande de regroupement familial dans un délai de quinze jours, à compter de la notification du jugement à intervenir et de délivrer durant cet examen un récépissé de demande de titre de séjour à son épouse, sous astreinte de 75 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à lui verser en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- le signataire de la décision attaquée était incompétent pour se faire ;
- la décision attaquée méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que son état de santé justifie que son épouse puisse bénéficier d'un titre de séjour afin de s'occuper de lui.
Par un mémoire en défense, enregistré le 12 décembre 2023, la préfète de l'Ain conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir qu'aucun des moyens de la requête de M. A n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
-le rapport de Mme E, magistrate rapporteure,
- les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. M. A né le 1er janvier 1952 à Beni-Said (Maroc), de nationalité marocaine, est titulaire d'une carte de résident valable du 24 avril 2020 au 23 avril 2030. Le 25 janvier 2023, l'intéressé a déposé auprès de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) une demande de regroupement familial au bénéfice de son épouse madame B C née le 4 mars 1962 à Tazaghine (Maroc), de nationalité marocaine. Le 5 juin 2023, la préfète de l'Ain a rejeté sa demande de regroupement familial. M. A demande l'annulation de cette décision.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes de l'article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévu par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial : / 1° Par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans ; () ". Aux termes de l'article L. 434-6 de ce même code : " Peut être exclu du regroupement familial : () / 3° Un membre de la famille résidant en France ".
3. L'autorité administrative, qui dispose d'un pouvoir d'appréciation, n'est pas tenue par les dispositions précitées de rejeter la demande de regroupement familial lorsque le membre de la famille du demandeur réside en France.
4. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
5. Il est constant qu'à la date à laquelle M. A a présenté une demande de regroupement familial au bénéfice de son épouse, celle-ci résidait en France et pouvait ainsi se voir refuser le bénéfice du regroupement familial en application des dispositions précitées du 3° de l'article L. 434-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
6. Si le préfet, lorsqu'il se prononce sur une demande de regroupement familial, est en droit de rejeter la demande dans le cas où l'intéressé ne justifierait pas remplir l'une ou l'autre des conditions légalement requises notamment, comme en l'espèce, en cas de présence anticipée sur le territoire français du membre de la famille bénéficiaire de la demande, il dispose toutefois d'un pouvoir d'appréciation et n'est pas tenu par les stipulations et dispositions précitées, notamment dans le cas où il est porté une atteinte excessive au droit de mener une vie familiale normale tel qu'il est protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
7. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier et notamment de l'avis d'imposition sur les revenus de l'année 2022, que M. A dispose de ressources suffisantes résultant de sa pension de retraite et de sa pension d'invalidité, soit 23 167 euros annuels. En outre, M. A dispose d'un logement de 30 m², qui satisfait à la condition minimale de surface requise pour deux personnes en zone C. Par ailleurs, M A a été reconnu invalide à 80 % à la suite d'un traumatisme crânien sévère dans le cadre d'un accident du travail en 1981, et produit un certificat médical du 21 février 2023 attestant de la dégradation de son état de santé, de la perte de son autonomie et de la nécessité de se faire assister par un tiers au quotidien et dans ses déplacements extérieurs.
8. Il résulte de ce qui précède qu'en refusant le bénéfice du regroupement familial de son épouse à M. A, au motif que celle-ci résidait déjà en France, la préfète de l'Ain a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation. Par suite, et sans qu'il soit besoin de statuer sur l'autre moyen de la requête, la décision du 5 juin 2023 par laquelle la préfète de l'Ain a refusé d'accorder à M. A le regroupement familial pour son épouse, doit être annulée.
Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :
9. Le présent jugement implique nécessairement que la préfète de l'Ain accorde à M. A le bénéfice du regroupement familial au profit de son épouse dès lors qu'il n'est pas contesté qu'il remplit les autres conditions pour ce bénéfice. Il y a en conséquence lieu de faire application de l'article L. 911-1 du code de justice administrative et d'enjoindre à la préfète d'y procéder dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par M. A et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La décision de la préfète de l'Ain du 5 juin 2023 est annulée.
Article 2 : Il est enjoint à la préfète de l'Ain d'accorder à M. A le bénéfice du regroupement familial pour son épouse dans le délai de deux mois à compter de la date de notification du présent jugement.
Article 3 : L'Etat versera une somme de 1 000 euros à M. A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D A et à la préfète de l'Ain.
Délibéré après l'audience du 6 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Pascale Dèche, présidente,
Mme Ludivine Journoud, conseillère,
Mme Charlotte Pouyet, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 septembre 2024.
La rapporteure,
L. E
La présidente,
P. Dèche
La greffière,
S. Hosni
La République mande et ordonne à la préfète de l'Ain en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
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