Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2308077

mardi 17 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2308077
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJU 6ème chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lyon (6ème chambre) a été saisi par Mme A d’un recours pour excès de pouvoir contre une décision "48SI" invalidant son permis de conduire pour solde de points nul. Le tribunal a d’abord rejeté la fin de non-recevoir du ministre de l’intérieur, estimant que la notification de la décision n’était pas régulière faute de preuve de présentation. Sur le fond, il a annulé la décision "48SI" au motif que Mme A aurait dû bénéficier d’une reconstitution de points en application de l’article L. 223-6 du code de la route, n’ayant pas commis d’infraction dans le délai de deux ans. Le tribunal a enjoint au ministre de restituer le permis avec un capital de douze points et a condamné l’État à verser 1 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés respectivement le 26 septembre 2023 et le 30 juin 2024, Mme B A, représentée par Me Frank, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision référencée " 48SI " portant invalidation de son titre de conduite pour solde de points devenu nul ;

2°) d'enjoindre au ministère de l'intérieur de lui restituer son permis de conduire affecté d'un capital de douze points dès la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge du ministre de l'intérieur la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- il y a lieu d'attendre la décision de l'Officier du ministère public qui doit statuer sur sa contestation de ses infractions ;

- elle n'a pas reçu notification de la décision 48SI ;

- elle aurait dû bénéficier d'une reconstitution de points en application de l'article L.223-6 du code de la route.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 octobre 2023, le ministre de l'intérieur conclut, à titre principal à l'irrecevabilité de la requête, à titre subsidiaire, au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les conclusions dirigées contre la décision 48SI sont irrecevables, dès lors qu'elles sont tardives ;

- les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de procédure pénale ;

- le code de la route ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Segado, président de la sixième chambre, en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative pour statuer sur les litiges relevant de cet article.

En application de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative, le magistrat désigné a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience au cours de laquelle a été entendu le rapport de M. Segado, magistrat-désigné.

Considérant ce qui suit :

1. Par une décision référencée " 48SI ", suite à une infraction commise le 9 décembre 2019 ayant entrainé le retrait de trois points du permis de conduire de Mme A, le ministre de l'intérieur a constaté la perte de validité de ce permis. Par la présente requête, Mme A saisit le tribunal administratif d'une demande tendant à l'annulation de cette décision " 48SI " portant invalidation de son permis de conduire, dont elle a sollicitée en vain une copie.

Sur la fin de non-recevoir opposée par le ministre de l'intérieur :

2. Il incombe à l'administration, lorsqu'elle oppose une fin de non-recevoir tirée de la tardiveté de l'action introduite devant un tribunal administratif, d'établir que l'intéressé a régulièrement reçu notification de la décision. En cas de retour à l'administration du pli contenant la décision, cette preuve peut résulter soit des mentions précises, claires et concordantes portées sur l'enveloppe, soit, à défaut, d'une attestation de l'administration postale ou d'autres éléments de preuve établissant la délivrance par le préposé du service postal, conformément à la réglementation en vigueur, d'un avis d'instance prévenant le destinataire de ce que le pli était à sa disposition au bureau de poste. Compte tenu des modalités de présentation des plis recommandés prévues par la réglementation postale, doit être regardé comme portant des mentions précises, claires et concordantes suffisant à constituer la preuve d'une notification régulière le pli recommandé retourné à l'administration auquel est rattaché un volet " avis de réception " sur lequel a été apposée par voie de duplication la date de vaine présentation du courrier, et qui porte, sur l'enveloppe ou sur l'avis de réception, l'indication du motif pour lequel il n'a pu être remis.

3. En l'espèce, le ministre produit la photocopie de l'avis de réception postal et du pli afférents à la décision " 48 SI " en litige adressée le 1 septembre 2020. Il ressort des mentions portées sur ledit avis que le pli dont il s'agit, envoyé par le " B.N.D.C. ", Bureau national des droits à conduire, a été adressé à Mme A, en recommandé avec accusé de réception n° 2C 155 291 6888 9. S'il mentionne qu'il a été " avisé et non réclamé ", ce pli ne comporte pas cependant de date de présentation ni n'indique la date à laquelle sa destinataire a été avisée de sa mise en instance au bureau de poste avant qu'il ne soit retourné à l'expéditeur comme " non réclamé " à l'expiration du délai postal réglementaire de 15 jours. Par ailleurs, la mention sur le relevé d'information intégral de la date du 2 septembre 2020 concernant cet accusé de réception n'est pas davantage de nature à établir que le pli aurait été présenté au domicile de la requérante à cette date, que cette dernière aurait été informée de la mise en instance de ce pli par un avis de passage, qu'elle se serait ainsi abstenue de réclamer ce courrier et que le pli devrait être considéré comme ayant été ainsi régulièrement notifié à cette date de présentation du 2 septembre 2020. Il s'ensuit que, dans les circonstances particulières de l'espèce, la décision " 48SI " ne saurait être regardée comme ayant été régulièrement notifiée à Mme A. Elle ne lui est en conséquence pas opposable. Dès lors, le délai du recours contentieux de deux mois n'ayant pas commencé à courir, la fin de non-recevoir opposée par le ministre de l'intérieur et tirée de la tardiveté de la requête ne peut être accueillie.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article L. 223-6 du code de la route : " Si le titulaire du permis de conduire n'a pas commis, dans le délai de deux ans à compter de la date du paiement de la dernière amende forfaitaire, de l'émission du titre exécutoire de la dernière amende forfaitaire majorée, de l'exécution de la dernière composition pénale ou de la dernière condamnation définitive, une nouvelle infraction ayant donné lieu au retrait de points, son permis est affecté du nombre maximal de points. / Le délai de deux ans mentionné au premier alinéa est porté à trois ans si l'une des infractions ayant entraîné un retrait de points est un délit ou une contravention de la quatrième ou de la cinquième classe. () ". Aux termes de l'article R. 412-6-1 du même code : " L'usage d'un téléphone tenu en main par le conducteur d'un véhicule en circulation est interdit. Est également interdit le port à l'oreille, par le conducteur d'un véhicule en circulation, de tout dispositif susceptible d'émettre du son, à l'exception des appareils électroniques correcteurs de surdité. () Le fait, pour tout conducteur, de contrevenir aux dispositions du présent article est puni de l'amende prévue pour les contraventions de la quatrième classe. () Cette contravention donne lieu de plein droit à la réduction de trois points du permis de conduire. "

5. Il résulte de l'instruction que Mme A a été regardée comme ayant commis le 9 décembre 2019 une infraction au code de la route pour conduite avec port d'un dispositif susceptible d'émettre un son, dont la réalité a été établie le 15 avril 2020 par l'émission d'un titre exécutoire de l'amende forfaitaire majorée et qui a entraîné le retrait de trois points sur son permis de conduire. Or, d'une part, la requérante n'a pas commis de nouvelle infraction entraînant un retrait de points entre le 15 avril 2020 et le 15 avril 2023, date d'expiration du délai de trois ans à compter de l'émission du titre exécutoire prévu à l'article L. 223-6 du code de la route. D'autre part, comme il a été exposé au point 3, la décision " 48SI " n'a pas été régulièrement notifiée à l'intéressée le 2 septembre 2020, ni avant l'expiration de ce délai de trois ans, et ne peut ainsi faire obstacle à ce que la requérante bénéficie de la reconstitution totale des points affectés à son permis de conduire à laquelle elle a droit à l'expiration du délai de trois ans à compter du 15 avril 2020, en application des dispositions précitées de l'article L. 223-6 du code de la route.

6. Il résulte de ce qui précède que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision ministérielle " 48 SI " portant invalidation de son permis de conduire.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une décision dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. ".

8. Eu égard aux motifs du présent jugement, il doit être enjoint au ministre de l'intérieur, dans la limite du nombre maximum de points que peut comporter le capital de points de son permis et sous réserve de retraits de points éventuellement prononcés par ailleurs à raison d'infractions étrangères à la présente instance, de procéder à la reconstitution totale des points affectés au permis de conduire de Mme A.

Sur les frais liés au litige :

9. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme demandée par Mme A au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E

Article 1er : La décision " 48 SI " portant invalidation du permis de conduire de Mme A est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de reconstituer le capital de points de Mme A, dans la limite du nombre maximum de points que peut comporter le capital de points de son permis et sous réserve de retraits de points éventuellement prononcés par ailleurs à raison d'infractions étrangères à la présente instance.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 septembre 2024.

Le magistrat désigné

J. Segado

La greffière,

F. Abdillah

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Une greffière,