Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2400776

vendredi 25 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2400776
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lyon a examiné les requêtes de M. A, surveillant pénitentiaire révoqué par le garde des sceaux le 25 septembre 2023. Le requérant contestait la légalité de cette sanction, invoquant notamment l'incompétence de l'auteur de l'acte, la violation du principe non bis in idem et le caractère disproportionné de la mesure. Le tribunal a rejeté l'ensemble de ses moyens, jugeant que le signataire de l'arrêté disposait d'une délégation de signature régulière et que le refus de nomination à un grade supérieur ne constituait pas une sanction disciplinaire. La solution retenue est le rejet des requêtes, confirmant ainsi la sanction de révocation.

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête, enregistrée sous le n° 2400776 le 25 janvier 2024, M. C A, représenté par la Selarl Inter-Barreaux Asterio (Me Bracq), demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 25 septembre 2023 par lequel le garde des sceaux, ministre de la justice, a prononcé à son encontre la sanction disciplinaire de la révocation, ainsi que la décision implicite de son recours gracieux contre cette décision ;

2°) d'enjoindre au garde des sceaux, ministre de la justice, de le réintégrer dans ses fonctions, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été pris par une autorité incompétente ;

- il méconnaît le principe non bis pœna in idem ;

- la sanction revêt un caractère disproportionné ;

- l'arrêté attaqué méconnaît l'indépendance et l'autonomie des procédures de répression pénale et de répression disciplinaire.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 25 juin et 9 juillet 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

II. Par une requête, enregistrée sous le n° 2402830 le 21 mars 2024, M. C A, représenté par la Selarl Inter-Barreaux Asterio (Me Bracq), demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 25 septembre 2023 par lequel le garde des sceaux, ministre de la justice, a prononcé à son encontre la sanction disciplinaire de la révocation, ainsi que la décision du 19 janvier 2024 rejetant son recours gracieux contre cette décision ;

2°) d'enjoindre au garde des sceaux, ministre de la justice, de le réintégrer dans ses fonctions, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été pris par une autorité incompétente ;

- il méconnaît le principe non bis pœna in idem ;

- la sanction revêt un caractère disproportionné ;

- l'arrêté attaqué méconnaît l'indépendance et l'autonomie des procédures de répression pénale et de répression disciplinaire.

Par mémoire en défense, enregistré le 9 juillet 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code pénitentiaire ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Leravat,

- les conclusions de M. Gueguen, rapporteur public,

- et les observations de Me Hakes, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 25 septembre 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice a prononcé la sanction de la révocation à l'encontre de M. A, surveillant pénitentiaire titulaire depuis le 19 novembre 2010, exerçant ses fonctions au centre pénitentiaire de Saint Etienne - La Talaudière. Celui-ci a formé un recours gracieux, rejeté par une décision du 19 janvier 2024. M. A demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 25 septembre 2023 ainsi que la décision du 19 janvier 2024 rejetant son recours gracieux.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n° 2400776 et n° 2402830, présentées pour M. A, concernent la situation d'un même fonctionnaire. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, il résulte des dispositions du décret du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du Gouvernement que M. B D, sous-directeur des ressources humaines et des relations sociales au sein du service de l'administration de la direction de l'administration pénitentiaire à l'administration centrale du ministère de la justice, dont l'acte de nomination en date du 5 juillet 2023 a été publié au Journal officiel de la République française le 7 juillet suivant, avait, de ce fait, qualité pour signer l'arrêté du 25 septembre 2023 au nom du ministre compétent. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée invoqué par M. A doit, par suite, être écarté.

4. En deuxième lieu, M. A fait valoir que l'arrêté attaqué méconnaît le principe non bis in idem, dès lors que l'autorité administrative, par une décision du 10 février 2023, a refusé de le nommer au grade de premier surveillant suite à la réussite du concours professionnel pour les mêmes faits que ceux justifiant la sanction en litige. Toutefois, cette décision ne constitue pas une sanction disciplinaire. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du principe non bis in idem doit être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 533-1 du code général de la fonction publique : " Les sanctions disciplinaires pouvant être infligées aux fonctionnaires sont réparties en quatre groupes : () / 4° Quatrième groupe : / () / b) La révocation. " Aux termes de l'article R. 122-1 du code pénitentiaire : " Le personnel de l'administration pénitentiaire est loyal envers les institutions républicaines. Il est intègre, impartial et probe. Il ne se départit de sa dignité en aucune circonstance. " Aux termes de l'article R. 122-5 de ce code : " Les personnels de l'administration pénitentiaire se doivent mutuellement respect, aide et assistance dans l'exercice de leurs missions. "

6. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un agent public ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

7. Il est constant que, par un jugement du 22 décembre 2021 du tribunal judiciaire de Saint-Etienne, M. A a été condamné à une peine d'emprisonnement avec sursis simple accompagnée d'une interdiction professionnelle d'une durée de deux mois et d'une peine d'inéligibilité d'une durée de deux ans, cette dernière ayant fait l'objet d'un relèvement par une ordonnance du 15 novembre 2022 du tribunal judiciaire de Saint-Etienne, pour des faits de harcèlement sexuel et d'agression sexuelle commis du 1er mai 2017 au 5 mars 2021, notamment envers des collègues dans l'exercice de ses fonctions. De plus, le juge aux affaires familiales du tribunal judiciaire de Béthune a pris deux ordonnances de protection à son encontre les 15 juin et 3 juillet 2020, à raison des faits de harcèlement suivi d'incapacité supérieure à 8 jours, en présence d'un mineur, sur son ex-compagne, également agent pénitentiaire, commis du 1er janvier 2014 au 29 mai 2020.

8. En l'espèce, les faits reprochés à M. A, rappelés au point précédent, révèlent un manquement aux obligations professionnelles et au devoir de probité et d'exemplarité tels qu'ils résultent notamment des dispositions du code pénitentiaire citées au point 5. De plus, il ressort des pièces du dossier et, en particulier, de l'arrêté en litige et du courrier adressé par le directeur interrégional des services pénitentiaires de Lyon au ministre de la justice du 1er mars 2023, qu'en réponse à la demande d'explication adressée par l'administration, M. A a indiqué qu'il n'a rien de plus à ajouter " compte-tenu que le sujet n'a pas de rapport avec l'administration pénitentiaire et qu'il a rendu compte auprès des autorités judiciaires ", qu'il " nie avoir commis l'ensemble des faits ayant fait l'objet de sa condamnation () ; qu'il explique être victime de dénonciations calomnieuses de la part de l'ensemble des plaignantes ". Dans ces circonstances et eu égard à la nature des faits, à leur gravité et aux périodes étendues sur lesquelles ils se sont écoulés, nonobstant les états de service de M. A, l'absence de sanction disciplinaire antérieure et le relèvement de la peine complémentaire d'inéligibilité, le ministre de la justice n'a pas pris une sanction disproportionnée en décidant de prononcer sa révocation.

9. En dernier lieu, aucune disposition législative ou réglementaire n'interdit à l'administration de se fonder sur les faits ayant motivé une condamnation pénale pour déclencher une procédure disciplinaire à l'encontre d'un agent, dans l'intérêt du service.

10. Il ressort des pièces du dossier que l'administration a procédé à un examen circonstancié des éléments de l'espèce avant de prendre la décision attaquée et que celle-ci est fondée non seulement sur les condamnations pénales de M. A, mais aussi sur les motifs que les faits commis caractérisent un manquement aux obligations de dignité et de probité, ainsi qu'à ses devoirs de respect envers ses collègues, et qu'ils ont entaché l'image de l'administration pénitentiaire. Dès lors, le moyen tiré de ce que l'administration se serait sentie liée par les condamnations pénales prononcées à l'encontre du requérant et aurait ainsi entaché sa décision d'incompétence négative en contrevenant à l'autonomie des procédures pénales et disciplinaires doit être écarté.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation des requêtes n° 2400776 et n° 2402830 de M. A doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte.

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme demandée au titre des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes n° 2400776 et n° 2402830 de M. A sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 27 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Vaccaro-Planchet, présidente,

Mme Leravat, première conseillère,

Mme de Tonnac, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 octobre 2024.

La rapporteure,

C. LERAVAT

La présidente,

V. VACCARO-PLANCHET

La greffière,

E. GROS

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

2 - 2402830