Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2403912
lundi 23 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lyon |
| Section | Tribunal Administratif de Lyon |
| N° Dossier | TA69-2403912 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | ELOIGNEMENT |
| Avocat requérant | SELARL SALIGARI |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 19 avril 2024 et un mémoire en production de pièces enregistré le 16 juillet 2024, Mme B C, représentée par Me Sylvain Saligari, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 18 mars 2024 par lequel le préfet de la Loire lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office ;
2°) à titre subsidiaire, de suspendre l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français dans l'attente de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ;
3°) d'enjoindre au préfet de la Loire de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat, en cas d'admission définitive à l'aide juridictionnelle, la somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour ce dernier de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle ou, à défaut d'admission définitive à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat la même somme à lui verser au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
Elle soutient que :
S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée ;
- elle a été prise sans réel examen de sa situation personnelle ;
- elle méconnaît les articles L. 541-1, L. 541-2, L. 611-1 et R. 532-54 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;
S'agissant du pays de destination :
- la décision fixant le pays de destination est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle est entachée des mêmes illégalités que la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
S'agissant de la suspension de l'exécution de la mesure d'éloignement :
- elle fait état d'éléments justifiant la suspension de l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français.
La requête a été communiquée au préfet de la Loire qui a produit des pièces le 18 juin 2024.
Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 17 mai 2024.
La présidente du tribunal a désigné Mme Fullana Thevenet pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement ou remise des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Fullana Thevenet,
- les observations de Mme C, assistée de Mme A, interprète en langue albanaise qui a repris ses conclusions et moyens.
Le préfet n'était ni présent, ni représenté.
Considérant ce qui suit :
1. Mme C, ressortissante albanaise née le 4 septembre 1995, est entrée en France le 25 juin 2023. Elle a déposé une demande d'asile, qui a été rejetée le 5 février 2023 par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides. Elle demande au tribunal, à titre principal, d'annuler l'arrêté du 18 mars 2024 par lequel le préfet de la Loire lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
2. Il ressort des pièces du dossier que Mme C est entrée en France accompagnée de sa fille mineure, née le 15 novembre 2014, afin de fuir les violences dont elle était victime de la part de son époux et en raison de très fortes suspicions de maltraitances et violences sexuelles commise par ce dernier sur sa fille née d'une première union. Il ressort en effet des éléments médicaux produits par l'intéressée et non contestés en défense que Mme C a subi diverses violences de nature physique et psychologique de la part de son époux pendant plusieurs années et qu'elle a décidé de quitter l'Albanie avec sa fille, en dépit de la naissance d'un fils en 2020, afin de protéger cette dernière manifestant plusieurs symptômes repérés en milieu scolaire par son enseignante et une psychologue et traduisant " un dysfonctionnement majeure au niveau de la relation " de l'enfant avec son beau-père. Le certificat établi par un médecin psychiatre met en évidence des séquelles psychologiques stabilisées chez l'enfant et encore importantes chez la mère, qui impliquent, dans les deux cas, une prise en charge et un suivi thérapeutiques adaptés et stables. Dans ces conditions, en décidant d'obliger Mme C à quitter le territoire français et de la renvoyer dans son pays d'origine, où réside encore son époux dont elle n'est pas encore divorcée, le préfet de la Loire a entaché son appréciation d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences de telles décisions sur la situation personnelle de Mme C et celle de sa fille.
3. Il résulte de ce qui précède et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête que les décisions du 18 mars 2024 par lesquelles le préfet de la Loire a obligé Mme C à quitter le territoire français et a fixé le pays de destination doivent être annulées, ainsi que, par voie de conséquence, la décision du même jour portant fixation du pays de destination.
Sur les conclusions aux fins de suspension de l'exécution de la mesure d'éloignement :
4. Compte tenu de l'annulation de l'arrêté du 18 mars 2024, il n'y a plus lieu d'examiner les conclusions de Mme C tendant à la suspension de l'exécution de la mesure d'éloignement.
Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :
5. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, () l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ".
6. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Loire de réexaminer la situation de Mme C dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir le prononcé de cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
7. Mme C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Saligari, avocat de Mme C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Saligari de la somme de 800 euros.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 18 mars 2024 du préfet de la Loire est annulé.
Article 2 : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions tendant à la suspension de l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français du 18 mars 2024.
Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Loire de procéder au réexamen de la situation de Mme C dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour.
Article 4 : L'Etat versera à Me Sylvain Saligari une somme de 800 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Saligari renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme C est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C et au préfet de la Loire.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 septembre 2024.
La magistrate désignée,
M. Fullana ThevenetLe greffier,
T. Clément
La République mande et ordonne au préfet de la Loire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition,
Un greffier,
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