Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2405964

mardi 8 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2405964
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lyon a rejeté les requêtes de M. et Mme D, qui contestaient les arrêtés du préfet de la Loire du 19 mars 2024 leur refusant un titre de séjour, les obligeant à quitter le territoire français et leur interdisant le retour pour trois ans. Le tribunal a jugé que les décisions n'étaient pas entachées d'un défaut d'examen ni d'une erreur d'appréciation, et que le refus de séjour ne méconnaissait pas les articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers ni l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme. Il a également écarté les moyens d'illégalité soulevés contre l'obligation de quitter le territoire, la fixation du pays de destination et l'interdiction de retour, cette dernière étant conforme à l'article L. 612-10 du même code. En conséquence, le tribunal a rejeté l'ensemble des conclusions des requérants, y compris les demandes d'injonction et celles relatives aux frais de justice.

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête, enregistrée le 18 juin 2024 sous le n° 2405963 et un mémoire enregistré le 18 septembre 2024, M. C D, représenté par Me Paquet, demande au tribunal dans le dernier état de ses conclusions :

1°) d'annuler l'arrêté du 19 mars 2024 par laquelle le préfet de la Loire a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

2°) de constater l'abrogation des décisions du même jour l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, fixant le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office, et lui interdisant de retourner sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

3°) à titre principal, d'enjoindre au préfet de la Loire de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de huit jours sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) à titre subsidiaire, d'enjoindre au préfet de la Loire de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de huit jours suivant la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

5°) d'enjoindre au préfet de la Loire de procéder à l'effacement de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

6°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros hors taxe au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- les décisions sont entachées d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ; elles sont entachées d'une erreur d'appréciation des faits ;

- la décision portant refus de séjour méconnait les dispositions des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers ; elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant refus de séjour ; elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ; elle est illégale dès lors qu'une nouvelle demande de titre de séjour a été enregistrée et qu'il dispose d'une attestation de prolongation d'instruction l'autorisant à séjourner en France ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale du fait de l'illégalité des décisions précédentes ; elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est illégale du fait de l'illégalité des décisions précédentes ; elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de son principe et de sa durée.

Par un mémoire en défense enregistré le 16 septembre 2024, le préfet de la Loire conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun moyen de la requête n'est fondé.

M. D été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 28 juin 2024.

II. Par une requête, enregistrée le 18 juin 2024 sous le n° 2405964, Mme A B épouse D, représentée par Me Paquet, demande au tribunal dans le dernier état de ses conclusions :

1°) d'annuler l'arrêté du 19 mars 2024 par laquelle le préfet de la Loire a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

2°) de constater l'abrogation des décisions du même jour l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, fixant le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office, et lui interdisant de retourner sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

3°) à titre principal, d'enjoindre au préfet de la Loire de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de huit jours sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) à titre subsidiaire, d'enjoindre au préfet de la Loire de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de huit jours suivant la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

5°) d'enjoindre au préfet de la Loire de procéder à l'effacement de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

6°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros hors taxe au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- les décisions sont entachées d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ; elles sont entachées d'une erreur d'appréciation des faits ;

- la décision portant refus de séjour méconnait les dispositions des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers ; elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant refus de séjour ; elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ; elle est illégale dès lors qu'une nouvelle demande de titre de séjour a été enregistrée et qu'elle dispose d'un récépissé l'autorisant à séjourner en France ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale du fait de l'illégalité des décisions précédentes ; elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est illégale du fait de l'illégalité des décisions précédentes ; elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de son principe et de sa durée.

Mme B épouse D été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 28 juin 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Clément, président, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes susvisées présentées par M. et Mme D, membres d'une même famille, posent des questions similaires et ont fait l'objet d'une instruction commune. Par suite, il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

2. M. C D et Mme A B épouse D, respectivement nés le 22 juin 1964 et le 1er octobre 1962, de nationalité russe, sont entrés régulièrement en France en 2011 sous couvert d'un visa court séjour. Ils ont fait l'objet, suite au rejet de leurs demandes d'asile, de plusieurs refus de séjour assortis d'obligations de quitter le territoire français le 16 octobre 2013, 7 novembre 2014, 30 août 2018 et le 4 août 2020, dont la légalité a été confirmé par le tribunal administratif de Lyon par des décisions du 20 mai 2014, 23 juin 2015, 19 mars 2019 et du 12 février 2021. Le 10 janvier 2022, ils ont sollicité la délivrance une demande de titre de séjour sur le fondement des dispositions des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par les décisions attaquées du 19 mars 2024, le préfet de la Loire a refusé de leur délivrer un titre de séjour, les a obligés à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours, a fixé le pays à destination duquel ils pourront être éloignés d'office et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans s'agissant du requérant et d'une durée d'un an s'agissant de la requérante.

Sur les décisions de refus de titre de séjour :

3. En premier lieu, il ne ressort ni des termes de la décision contestée ni d'aucune autre pièce du dossier que le préfet de la Loire n'aurait pas procédé à un examen sérieux et complet de la situation personnelle de M. et Mme D et qu'il aurait commis une erreur d'appréciation des faits à cet égard.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L.423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans soit opposable la condition prévue à l'article L. 313-2 soit exigée./ Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'intéressé, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d'origine ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ().

5. M. et Mme D, entrés en France à l'âge de quarante-sept et quarante-huit ans, se prévalent de ce qu'ils y résident depuis treize ans à la date des décisions attaquées ainsi que de la présence en France de leurs deux enfants et de leur petit-fils. Ils font également valoir qu'ils sont sans attaches dans leur pays d'origine où ils sont menacés en raison de leur opposition au gouvernement actuel, et que l'état de santé du requérant nécessite la présence à ses côtés de la requérante et de leur fille. Toutefois, il est constant que M. et Mme D se maintiennent irrégulièrement en France malgré les décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français prises à leur encontre, dont la légalité a été confirmée par les juridictions administratives. Par ailleurs, leurs demandes d'asile ont été rejetées et ils ne produisent aucun élément de nature à caractériser leurs craintes alléguées pour leur vie et leur sécurité en cas de retour dans leur pays d'origine. En outre, il ressort des pièces du dossier que leurs deux enfants et leur petit-fils sont majeurs et que, si le requérant est atteint d'une pathologie oncologique, il n'établit avoir sollicité son admission au séjour pour des raisons de santé ni que la présence de son épouse et de sa fille à ses côtés lui serait indispensable. Enfin, s'ils font valoir leur participation au tissu associatif local et se prévalent de différents témoignages et attestations attestant de leurs efforts d'intégration et d'apprentissage de la langue française, ces éléments ne suffisent pas à caractériser une intégration sociale et professionnelle particulière du couple en France ni à démontrer qu'ils y auraient, ainsi qu'ils le soutiennent, le centre de leur vie privée et familiale dès lors qu'ils ont vécu l'essentiel de leur existence en Russie où ils ne démontrent pas être dépourvus d'attaches. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doivent être écartés. Pour les mêmes motifs ils ne sont pas davantage fondés à soutenir que le préfet de la Loire aurait entaché ces décisions d'une erreur manifeste d'appréciation.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14. ".

7. Eu égard aux motifs exposés au point 5, et en l'absence d'autre élément, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que le préfet de la Loire aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant de leur délivrer une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ou une carte de séjour portant la mention " salarié " en refusant de faire usage de son pouvoir de régularisation.

Sur les décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixant le pays de destination et leur interdisant le retour sur le territoire français :

8. Il ressort des pièces du dossier que des nouvelles demandes de titre de séjour fondées sur l'état de santé du requérant ont été enregistrées par le préfet de la Loire. Celui-ci a délivré aux requérants des autorisations provisoires de séjour. Par suite, en délivrant ces autorisations de séjour, il a nécessairement entendu abroger les décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixant le pays de destination et interdisant aux requérants le retour sur le territoire français. En absence d'exécution, il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions des requérants à fin d'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixant le pays de destination et leur interdisant le retour sur le territoire français.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Alors que les requérants ont soumis de nouvelles demandes de titre enregistrées par le préfet de la Loire qui font l'objet d'une instruction, il n'y a pas lieu de prononcer les mesures d'injonction demandées.

Sur les frais liés au litige :

10. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'Etat, le versement d'une somme au conseil des requérants, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D É C I D E :

Article 1er : Les conclusions des requêtes de M. D et Mme B épouse D relatives aux décisions de refus de titre de séjour du 19 mars 2024 qui leur ont été opposées sont rejetées.

Article 2 : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions à fin d'annulation des décisions du 19 mars 2024 portant obligation de quitter le territoire français, fixant le pays de destination et interdisant le retour sur le territoire français de M. D et Mme B épouse D.

Article 3 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C D, à Mme A B épouse D et au préfet de la Loire.

Délibéré après l'audience du 24 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Clément, président,

Mme Duca, première conseillère,

Mme Gros, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 octobre 2024.

Le président-rapporteur,

M. Clément

L'assesseure la plus ancienne,

A. Duca

Le greffier,

J. Billot

La République mande et ordonne au préfet de la Loire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

N° 2405963 - 2405964