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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2406149

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2406149

lundi 28 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2406149
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJU 3ème chambre
Avocat requérantCLEMENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires complémentaires enregistrés les 21 juin, 23 septembre et 26 septembre 2024, M. E, représenté par Me Clément, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 20 juin 2024 par lequel la préfète du Rhône lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays vers lequel il pourrait être éloigné d'office et lui a opposé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Rhône de le munir dans un délai de quinze jours d'une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 50 euros par jour de retard, et de faire effacer son signalement aux fins de non-admission dans le Système d'information Schengen ;

3°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire et de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- il n'est pas justifié de la compétence du signataire de l'arrêté critiqué ;

- la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français est entachée d'un défaut d'examen de sa situation et a été prise en violation de son droit d'être entendu garanti par les principes généraux du droit de l'Union européenne ;

- l'obligation qui lui est faite de quitter le territoire français méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que l'intérêt supérieur de ses enfants protégé par les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, et résulte d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle alors qu'il ne présente pas une menace pour l'ordre public ;

- l'illégalité de l'obligation qui lui est faite de quitter le territoire français entache d'illégalité les décisions prises sur son fondement lui refusant un délai de départ volontaire, fixant son pays de destination et lui opposant une interdiction de retour ;

- la décision fixant son pays de renvoi méconnaît l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant interdiction de retour résulte d'une erreur d'appréciation dans l'application des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que l'intérêt supérieur de ses enfants protégé par les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 septembre 2024, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

La présidente du tribunal a désigné M. Gille pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu l'arrêté attaqué et les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gille, magistrat désigné ;

- et les observations de Me Clément pour M. C.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Ressortissant du Kosovo né en 1983 et entré en France en 2013, M. C a vu sa demande d'asile rejetée par une décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 31 janvier 2017 dont la légalité a été confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 27 juin 2018. Il conteste l'arrêté du 20 juin 2024 par lequel la préfète du Rhône lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays vers lequel il pourrait être éloigné d'office et lui a opposé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. L'arrêté du 20 juin 2024 a été signé par Mme D, cheffe du bureau de l'éloignement, en vertu de la délégation que la préfète du Rhône lui a donnée par un arrêté du 15 mai 2024 publié le lendemain au recueil des actes administratifs de la préfecture. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté en litige doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :

3. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () / 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; () ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ". Aux termes de l'article 3.1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants () l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

4. Traduisant un examen de la situation particulière du requérant, l'arrêté critiqué fait état de façon circonstanciée des éléments de fait et de droit qui donnent leur fondement aux décisions qu'il contient, dont la légalité n'est pas affectée par les démarches que le requérant dit avoir effectuées au début de l'année 2024 en vue de la régularisation de sa situation ni par sa contestation de l'appréciation portée à titre surabondant par l'autorité administrative selon laquelle son comportement constituerait une menace à l'ordre public. Par suite, les moyens tirés par M. C du défaut de motivation de l'arrêté du 20 juin 2024 et du défaut d'examen de sa situation doivent être écartés.

5. Si M. C soutient que la mesure d'éloignement qu'il conteste est intervenue en méconnaissance de son droit d'être préalablement entendu, il ressort toutefois des pièces du dossier que la décision en litige, prise au demeurant sur le fondement du 4° de l'article L. 611-1 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, est intervenue après que M. C a été informé de la perspective de son éloignement et a pu renseigner à cette occasion, le 19 juin 2024, un formulaire destiné au recueil préalable de ses observations. Dans ces conditions et alors que le suivi psychologique dont M. C fait l'objet ne suffit pas pour caractériser l'existence en l'espèce d'un obstacle à ce que la décision en litige soit prise ou pour considérer que l'autorité préfectorale aurait pris une autre décision si elle en avait été plus amplement informée, le moyen doit être écarté.

6. A l'appui de sa contestation, M. C fait valoir l'ancienneté de sa présence et sa bonne intégration en France, où il dit se trouver depuis 2013 et où il vit auprès de son épouse et de leurs quatre enfants nés en 2004, 2007, 2008 et 2010, ainsi que l'état dépressif et de stress post-traumatique dont il souffre. Toutefois, il est constant que M. C, dont l'épouse ne séjourne pas davantage régulièrement sur le territoire français, est entré et s'est maintenu irrégulièrement en France en dépit notamment de l'obligation de quitter le territoire français dont il a fait l'objet en 2019, dont la légalité a été confirmée par le tribunal administratif de Lyon et la cour administrative d'appel de Lyon, et n'y justifie pas d'une insertion sociale ou professionnelle particulière. Dans ces conditions, les moyens tirés, d'une part, de l'atteinte excessive que l'éloignement du requérant porterait à sa vie privée et familiale en violation des stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et, d'autre part, de la méconnaissance de l'intérêt supérieur des enfants mineurs du requérant protégé par les stipulations de l'article 3.1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doivent être écartés. Alors que M. C n'établit en tout état de cause pas qu'il ne pourrait pas bénéficier d'un suivi médical approprié dans son pays d'origine, les circonstances dont le requérant fait état ne suffisent pas davantage pour considérer que la décision en litige résulte d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne le refus d'un délai de départ volontaire :

7. Eu égard à ce qui précède, M. C n'est pas fondé à soutenir que l'illégalité de l'obligation qui lui est faite de quitter le territoire français entache d'illégalité la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne la fixation du pays de destination :

8. Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité () / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines et traitements inhumains et dégradants ".

9. Compte tenu de ce qui a été dit précédemment, le moyen tiré par voie d'exception de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français qui a fondé la décision en litige portant fixation du pays de renvoi du requérant doit être écarté.

10. S'il fait valoir qu'il a fui son pays en raison des menaces pesant sur sa vie liées à une vendetta qui l'a notamment amené à être témoin de l'assassinat de plusieurs membres de sa famille, M. C, dont la demande d'asile a été rejetée, ne produit aucun élément circonstancié de nature à établir le caractère réel, sérieux et actuel des risques qui sont invoqués. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

11. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

12. Compte tenu de ce qui a été dit précédemment, M. C n'est pas fondé à se prévaloir par voie d'exception de l'illégalité de l'obligation qui lui est faite de quitter le territoire français pour soutenir que l'interdiction de retour qui lui est opposée doit être annulée.

13. Si M. C se prévaut de l'ancienneté de sa présence en France, des attaches familiales qu'il y compte et de ses perspectives professionnelles, il est toutefois constant que le requérant s'est maintenu sur le territoire français en dépit de l'obligation de quitter le territoire français dont il a fait l'objet en 2019. Compte tenu également de ce qui a été dit précédemment quant à la situation personnelle et familiale du requérant, c'est sans faire une inexacte application des dispositions précitées des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ni méconnaître les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ou de l'article 3.1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant que la préfète du Rhône a prononcé l'interdiction de retour en litige, dont la durée d'un an ne présente pas en l'espèce un caractère disproportionné.

14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions dirigées contre l'arrêté de la préfète du Rhône du 20 juin 2024 doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

15. Le présent jugement, qui rejette les conclusions de la requête de M. C à fin d'annulation, n'appelle aucune mesure d'exécution.

Sur les frais liés au litige :

16. Le bureau d'aide juridictionnelle n'ayant pas statué sur la situation du requérant, il y a lieu de faire application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 visée ci-dessus et d'admettre M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font en revanche obstacle à ce qu'il soit fait droit aux conclusions présentées sur leur fondement et dirigées contre l'Etat, qui n'est pas partie perdante.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La requête de M. C est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E et à la préfète du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

A. Gille

La greffière,

M. ALa République mande et ordonne au préfet du Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier

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