Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2406229
vendredi 18 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lyon |
| Section | Tribunal Administratif de Lyon |
| N° Dossier | TA69-2406229 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 6ème chambre |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés le 26 juin 2024 et le 16 septembre 2024, M. A B, représenté par Me Paquet, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :
1°) d'annuler les décisions du 18 juin 2024 par lesquelles la préfète du Rhône a refusé de l'admettre au séjour, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de " 30 jours " et a fixé le pays de renvoi ;
2°) d'enjoindre à la préfète du Rhône de lui délivrer un titre de séjour, dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à exercer un emploi dans un délai de huit jours ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à exercer un emploi dans un délai de huit jours ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros Hors-Taxe à verser à son conseil au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- les décisions sont entachées d'un défaut d'examen complet de sa situation personnelle :
- elles sont entachées d'une erreur d'appréciation des faits ;
- elles sont insuffisamment motivées ;
- la préfète doit justifier de la saisine et de l'avis rendu par le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;
- le médecin qui a établi le rapport médical a siégé au sein du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration en méconnaissance de l'article R. 313-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la décision portant refus de séjour méconnait l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- les décisions méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation quant à leurs conséquences sur la vie personnelle et familiale de son couple ;
- la préfète n'a pas examiné la possibilité de faire usage de son pouvoir de régularisation et a méconnu ainsi l'étendue de ses compétences ;
- la décision fixant le pays de destination méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 13 septembre 2024, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 25 juillet 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- l'arrêté du 5 janvier 2017 fixant les orientations générales pour l'exercice par les médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, de leurs missions ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Segado, président-rapporteur, a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant kosovare né le 26 octobre 1971, est entré sur le territoire français le 19 janvier 2023 sous couvert d'un passeport revêtu d'un visa de court séjour, accompagné de son épouse Mme C B. Sa demande d'asile a été rejetée le 25 octobre 2023, par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, décision confirmée le 8 février 2024 par la Cour nationale du droit d'asile. Le 4 septembre 2023 il a déposé une demande de titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par des décisions du 18 juin 2024 dont il demande l'annulation, la préfète du Rhône a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de quinze jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office.
2. En premier lieu, les décisions attaquées comportent l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent leur fondement. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.
3. En deuxième lieu, il ne ressort ni des termes des décisions contestées ni d'aucune autre pièce du dossier que la préfète du Rhône n'aurait pas procédé à un examen sérieux et complet de la situation personnelle de M. B ni qu'elle aurait commis une erreur d'appréciation des faits à cet égard.
4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer la carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat (). / Si le collège des médecins estime dans son avis que les conditions précitées sont réunies, l'autorité administrative ne peut refuser la délivrance du titre de séjour que par une décision spécialement motivée ".
5. Aux termes de l'article R. 425-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour l'application de l'article L. 425-9, le préfet délivre le titre de séjour " portant la mention vie privée et familiale " au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. / L'avis est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu, d'une part, d'un rapport médical établi par un médecin de l'Office français de l'immigration et de l'intégration et, d'autre part, des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé () ". Aux termes de l'article R. 425-12 de ce même code : " Le rapport médical mentionné à l'article R. 425-11 est établi par un médecin de l'Office français de l'immigration et de l'intégration à partir d'un certificat médical établi par le médecin qui suit habituellement le demandeur ou par un médecin praticien hospitalier inscrits au tableau de l'ordre, dans les conditions prévues par l'arrêté mentionné au deuxième alinéa du même article. Le médecin de l'office peut solliciter, le cas échéant, le médecin qui suit habituellement le demandeur ou le médecin praticien hospitalier. Il en informe le demandeur. Il peut également convoquer le demandeur pour l'examiner et faire procéder aux examens estimés nécessaires. Le demandeur présente au service médical de l'office les documents justifiant de son identité. A défaut de réponse dans le délai de quinze jours, ou si le demandeur ne se présente pas à la convocation qui lui a été fixée, ou s'il n'a pas présenté les documents justifiant de son identité le médecin de l'office établit son rapport au vu des éléments dont il dispose et y indique que le demandeur n'a pas répondu à sa convocation ou n'a pas justifié de son identité. Il transmet son rapport médical au collège de médecins. / Sous couvert du directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration le service de l'office informe le préfet qu'il a transmis au collège de médecins le rapport médical. En cas de défaut de présentation de l'étranger lorsqu'il a été convoqué par le médecin de l'office ou de production des examens complémentaires demandés dans les conditions prévues au premier alinéa, il en informe également le préfet. Dans ce cas, le récépissé de demande de première délivrance d'un titre de séjour prévu à l'article R. 432-12 n'est pas délivré. Lorsque l'étranger dépose une demande de renouvellement de titre de séjour, le récépissé est délivré dès réception, par le service médical de l'office, du certificat médical mentionné au premier alinéa. Aux termes de l'article R. 425-13 de ce code : " Le collège de médecins à compétence nationale mentionné à l'article R. 425-12 est composé de trois médecins, il émet un avis dans les conditions de l'arrêté mentionné au premier alinéa du même article. La composition du collège et, le cas échéant, de ses formations est fixée par décision du directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. Le médecin ayant établi le rapport médical ne siège pas au sein du collège. / Le collège peut délibérer au moyen d'une conférence téléphonique ou audiovisuelle. / L'avis est rendu par le collège dans un délai de trois mois à compter de la transmission du certificat médical/ Lorsque le demandeur n'a pas présenté au médecin de l'office ou au collège les documents justifiant son identité, n'a pas produit les examens complémentaires qui lui ont été demandés ou n'a pas répondu à la convocation du médecin de l'office ou du collège qui lui a été adressée, l'avais le constate. / L'avis est transmis au préfet territorialement compétent, sous couvert du directeur général de l'office ".
6. Tout d'abord, il ressort de l'avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, produit par la préfète du Rhône, qu'il a été émis par un collège de trois médecins le 30 décembre 2023, sur la base d'un rapport d'un médecin instructeur transmis au collège le 19 décembre 2023 qui n'a pas siégé au sein de ce collège de médecins. Par suite, les moyens tirés des vices de procédure relatifs à l'absence d'avis du collège de médecins de l'OFII et à l'absence de preuve que le médecin rapporteur n'a pas siégé en son sein doivent être écartés.
7. Ensuite, la partie qui justifie de l'avis d'un collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'existence ou l'absence d'un traitement approprié et effectivement accessible dans le pays de renvoi.
8. En l'espèce, pour refuser de délivrer à M. B le titre de séjour sollicité en raison de son état de santé, le préfet s'est approprié l'avis précité du collège de médecins selon lequel si l'état de santé du requérant nécessite une prise en charge médicale, dont le défaut peut entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, l'offre de soins et les caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire et vers lequel il peut voyager sans risque médical lui permettent de bénéficier effectivement d'un traitement approprié. M. B soutient qu'il n'a pas bénéficié de soins appropriés au Kosovo, raison pour laquelle il a été pris en charge pour une infection grave à son arrivée en France. Toutefois les pièces produites par le requérant, notamment deux certificats médicaux établis les 28 avril 2024 et 3 septembre 2024 par deux médecins du service de néphrologie-dialyse de l'hôpital Saint Luc Saint Joseph de Lyon, qui ne se prononcent nullement sur la disponibilité au Kosovo du traitement requis par M. B, et un certificat médical établi le 18 juillet 2024 par un médecin de l'hôpital général Gjilan situé au Kosovo qui se borne à faire état de la prise en charge de l'intéressé dans cet hôpital entre 2020 et 2023 au service d'hémodialyse en précisant les diagnostics médicaux et traitements réalisés, ne permettent pas de remettre en cause l'appréciation portée par le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration dont a fait sienne la préfète du Rhône quant au fait qu'il pouvait y bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans son pays. Dans ces conditions, M. B n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté en litige méconnaît les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation quant à l'application de ces dispositions doit être écarté.
9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".
10. Il ressort des pièces du dossier que M. B, âgé de 52 ans à la date de la décision attaquée, est entré en France récemment, le 19 janvier 2023, avec son épouse, Mme C B. Le requérant n'est pas dépourvu d'attaches familiales au Kosovo, pays dont son épouse a aussi la nationalité, où résident notamment son père, sa mère, ses six frères et sœurs ainsi que ses deux fils et sa fille et où il a vécu jusqu'à son arrivée récente en France. En outre, il n'est pas établi, comme il a été dit précédemment, qu'il ne pourrait pas bénéficier effectivement d'une prise en charge médicale adaptée au Kosovo. Par ailleurs, il ne justifie pas davantage d'une insertion sociale ou professionnelle significative en France et il ressort des pièces du dossier que son épouse, de même nationalité, fait également l'objet d'une obligation de quitter le territoire français. Dans ces circonstances, M. B n'est pas fondé à soutenir que les décisions contestées auraient porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elles ont été prises et auraient ainsi méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs il n'est pas davantage fondé à soutenir que la préfète du Rhône aurait entaché ces décisions d'une erreur manifeste dans l'appréciation de leurs conséquences sur sa situation personnelle et celle de son couple.
11. En cinquième lieu, il ressort des termes de l'arrêté attaqué que la préfète du Rhône a notamment estimé qu'" aucun élément du dossier ni aucune circonstance particulière ne justifie une mesure dérogatoire ". Ainsi, la préfète du Rhône a examiné, alors même qu'elle n'y était pas tenue, s'il était opportun de faire usage ou non de son pouvoir exceptionnel de régularisation. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la préfète du Rhône aurait méconnu l'étendue de sa compétence en ne faisant pas usage de son pouvoir de régularisation.
12. En dernier lieu, aux termes des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains et dégradants. "
13. Il résulte de ce qui a été dit précédemment que M. B pourra effectivement accéder à des soins appropriés dans son pays d'origine. Si le requérant, dont la demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et par la Cour nationale du droit d'asile, soutient encourir des risques pour sa personne eu égard aux violences dont il pourrait faire l'objet au Kosovo, il ne produit pas d'élément de nature à établir ses allégations. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.
14. Il résulte de tout ce qui précède, que les conclusions à fin d'annulation de la requête doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions aux fins d'injonction, d'astreinte et celles présentées sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
D E C I D E :
Article 1 er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la préfète du Rhône.
Délibéré après l'audience du 1er octobre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Segado, président,
Mme Bardad, première conseillère,
Mme Boulay, première conseillère,
Rendu public par mise à disposition au greffe, le 18 octobre 2024.
Le président-rapporteur,
J. Segado
L'assesseure le plus ancienne,
N. BardadLa greffière,
G. Montézin
La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition,
Un greffier,
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