Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2408530

lundi 9 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2408530
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lyon a examiné la requête de M. C B, ressortissant algérien, contestant l'arrêté préfectoral du 16 août 2024 lui faisant obligation de quitter le territoire français, assorti d'une interdiction de retour d'un an et d'une assignation à résidence. Le tribunal a rejeté l'ensemble des moyens soulevés, notamment ceux tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, en estimant que la mesure d'éloignement ne portait pas une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale. La solution retenue est le rejet de la requête, confirmant ainsi la légalité des décisions contestées. Les textes appliqués incluent le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que la Convention européenne des droits de l'homme.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 23 août et le 2 septembre 2024, M. C B, représenté par Me Girard Nkouikani, avocat, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 16 août 2024 par lequel la préfète du Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination duquel il sera reconduit et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, ensemble l'assignation à résidence prise par arrêté du même jour ;

2°) d'enjoindre à ladite préfète de lui délivrer une carte de séjour temporaire valable un an, portant la mention " vie privée et familiale ", ou à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande sa situation dans l'optique de lui attribuer un titre de séjour, dans le délai d'un mois courant à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- Les décisions sont entachées d'incompétence ;

- Elles sont insuffisamment motivées et procèdent d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- L'obligation de quitter le territoire méconnait son droit à être entendu en tant qu'il est protégé par la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et constitue un principe général du droit de l'Union européenne ;

- Elle est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'il relève d'un cas d'attribution d'un titre de séjour de plein droit en application du 5) de l'article 6 de l'accord franco-algérien ;

- Elle méconnait les dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que du 1° de l'article L. 611-1 du même code

- Elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- La décision refusant d'accorder un délai de départ est illégale en raison de l'illégalité, par voie d'exception, de la mesure d'éloignement ;

- Elle méconnaît l'article 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- La décision fixant le pays de destination est illégale en raison de l'illégalité, par voie d'exception, de la mesure d'éloignement ;

- L'interdiction de retour sur le territoire français est illégale en raison de l'illégalité, par voie d'exception, de la mesure d'éloignement et elle est entachée d'une erreur de droit ou à tout le moins d'erreur manifeste d'appréciation ;

- L'assignation à résidence est illégale en raison de l'illégalité, par voie d'exception, de la mesure d'éloignement.

Des pièces, enregistrées le 4 septembre 2024, ont été produites par la préfète du Rhône.

La présidente du tribunal a désigné M. Borges-Pinto pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu la prestation de serment de Mme F, interprète en langue arabe.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- l'accord du 27 décembre 1968 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République algérienne démocratique et populaire relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leur famille,

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 ;

- le décret n° 2024-799 du 2 juillet 2024 ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 5 septembre 2024, M. Borges-Pinto, magistrat désigné, a présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Girard Nkouikani, avocat, pour M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens ;

- les observations de M. B, assisté de Mme F, interprète ;

- et les observations de Mme E, représentant la préfète du Rhône, qui conclut au rejet de la requête et qui sollicite une substitution de base légale fondée sur les dispositions du 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant algérien né le 25 décembre 1979 à Oran (Algérie), demande au tribunal de prononcer l'annulation des décisions du 16 août 2024, par lesquelles la préfète du Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination duquel il sera reconduit, lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

3. Il ressort des pièces du dossier que M. B est entré sur le territoire français, le 7 juillet 2018, muni d'un passeport revêtu d'un visa Schengen valable du 16 juillet 2018 au 16 octobre 2018, et s'y est maintenu au-delà de la durée de validité de son visa sans être titulaire d'un titre de séjour. Toutefois, il ressort des mêmes pièces que M. B a noué une relation avec une compatriote, titulaire d'un certificat de résidence algérien de 10 ans valable jusqu'au 6 novembre 2032, Mme A D, déjà mère de quatre enfants dont deux de nationalité française, et que le couple a donné naissance à un fils, le 12 avril 2021. Par ailleurs, M. B produit les justificatifs d'un abonnement à son nom à un fournisseur d'énergie depuis le 20 novembre 2021 ainsi qu'une une fiche d'inscription de leur enfant commun à la crèche du 21 novembre 2022 au 31 juillet 2023 et une attestation récente de paiement de la caisse d'allocations familiales, libellées à son nom ainsi qu'à celui de sa compagne et qui comportent la mention de l'adresse à laquelle le couple est installé à Vaulx-en-Velin. Ainsi, il ressort de ces pièces que le couple entretient une communauté de vie effective et stable en France et que les cinq enfants de Mme D sont à la charge commune du couple, dont les enfants majeurs de nationalité française. En outre, il ressort de deux certificats d'un médecin de la protection maternelle et infantile de la métropole de Lyon produits que le requérant accompagne son enfant à des consultations médicales et qu'il participe à l'entretien et à l'éducation de son enfant. Enfin, M. B justifie d'une promesse d'embauche en tant qu'agent de propreté dans une société de nettoyage hôtelier et soutient, sans être contesté, avoir fait une demande de rendez-vous pour présenter une demande de titre de séjour le 27 janvier 2022 à laquelle la préfecture n'a pas répondu à ce jour. Dans ces conditions, la décision portant obligation de quitter le territoire, qui aurait nécessairement pour effet de séparer durablement M. B de sa conjointe, laquelle a vocation à séjourner en France, et de leur enfant, a porté au droit de M. B au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts d'une telle mesure. Il s'ensuit qu'elle doit être annulée pour ce motif.

4. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être annulée, ainsi que, par voie de conséquence, les décisions refusant d'accorder un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination, prononçant à l'encontre de M. B une interdiction de retour sur le territoire français d'un an et l'assignant à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

5. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, () l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ".

6. Le présent jugement implique seulement que la préfète du Rhône réexamine la situation de M. B dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement et qu'elle lui délivre, durant ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour sans qu'il soit besoin de prononcer une astreinte dans les circonstances de l'espèce.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 16 août 2024 de la préfète du Rhône faisant obligation à M. B de quitter le territoire français, lui refusant un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination duquel il sera reconduit et lui faisant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an est annulé.

Article 2 : L'arrêté du 16 août 2024 de la préfète du Rhône assignant M. B à résidence est annulé.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète du Rhône de réexaminer la situation de M. B dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, durant ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour.

Article 4 : L'Etat versera à M. B une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et à la préfète du Rhône.

Copie en sera adressée à Me Girard Nkouikani

Rendu public par la mise à disposition au greffe le 9 septembre 2024.

Le magistrat délégué,

P. Borges-Pinto

La greffière,

S. Lecas

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,