Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2408792

vendredi 6 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2408792
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantCENTAURE AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lyon a rejeté la requête de M. B, ressortissant sierra-léonais, qui contestait le refus d’entrée en France au titre de l’asile pris par le ministre de l’intérieur le 3 septembre 2024. Le tribunal a jugé que la demande d’asile était manifestement infondée, en application de l’article L. 352-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, estimant que les craintes de persécutions invoquées par le requérant n’étaient pas crédibles. Il a également écarté les moyens tirés de l’irrégularité de l’entretien avec l’OFPRA, du défaut de confidentialité, et de la méconnaissance du principe de non-refoulement. En conséquence, le tribunal a refusé d’annuler la décision et n’a pas fait droit aux demandes d’injonction et de frais de justice.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 4 septembre 2024 et le 5 septembre 2024, M. C E B, retenu en zone d'attente de l'aéroport de Lyon Saint-Exupéry, doit être regardé comme demandant au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 3 septembre 2024 par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté sa demande d'entrée en France au titre de l'asile ;

3°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de mettre fin à la mesure privative de liberté et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, à compter de la notification du jugement ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la confidentialité des éléments d'information recueillis par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides n'a pas été respectée ;

- les conditions matérielles de l'entretien ne lui ont pas permis de transmettre son récit et ses craintes à l'agent de l'office de protection des réfugiés et apatrides dans de bonnes conditions, en raison notamment des difficultés d'interprétariat ;

- il n'a pas pu exercer son droit à la présence d'un tiers lors de l'entretien avec l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ;

- la décision attaquée est entachée d'irrégularité, dès lors qu'il n'a pas eu accès aux notes d'entretien réalisées par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ;

- elle a été prise sans tenir compte de sa vulnérabilité, en méconnaissance de l'article L. 352-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur de droit dans la mesure où le ministre a excédé sa compétence en appréciant la crédibilité de sa demande d'asile ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 352-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que sa demande d'asile n'est pas manifestement infondée ;

- la décision fixant le pays de réacheminement a été prise en violation du principe de non refoulement, de l'article 33 de la convention de Genève et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, voire de son article 2 ;

- elle est intervenue en méconnaissance du principe de non-refoulement.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 septembre 2024, le ministre de l'intérieur, représenté par la SELARL Centaure Avocats, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme A pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant refus d'entrée sur le territoire français au titre de l'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 6 septembre 2024, Mme A a présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Vray, avocat de M. B, qui a repris les moyens soulevés dans la requête et insisté sur le fait que le requérant n'avait pas été mis à même de faire valoir l'ensemble de ses observations lors de l'entretien avec l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, eu égard aux conditions dans lesquelles il s'est déroulé, sur le caractère crédible du récit de M. B s'agissant des risques encourus en cas de retour dans son pays d'origine, du fait de refus de prendre la tête d'une société secrète précédemment dirigée par son père, et suite au départ de son épouse et de leurs enfants en 2020, en vue de se soustraire au risque d'excision de sa fille alors à naitre ;

- les observations de M. B, requérant, assisté de M. D, interprète en langue anglaise, il a fait état des menaces de mort auxquelles il est exposé, qui l'ont conduit à quitter la Sierra-Leone pour la Guinée en 2020, et la pression de la part de sa mère, membre d'une société traditionnelle Bongo, pour faire exciser sa fille, et sa volonté de retrouver sa famille ;

- le ministre de l'intérieur n'était, ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant sierra-léonais né le 27 février 1989, demande l'annulation de la décision du 3 septembre 2024 par laquelle le ministre de l'intérieur et des outre-mer a rejeté sa demande d'entrée en France au titre de l'asile.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 352-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision de refuser l'entrée en France à un étranger qui se présente à la frontière et demande à bénéficier du droit d'asile ne peut être prise que dans les cas suivants : () / 3° La demande d'asile est manifestement infondée. / Constitue une demande d'asile manifestement infondée une demande qui, au regard des déclarations faites par l'étranger et des documents le cas échéant produits, est manifestement dénuée de pertinence au regard des conditions d'octroi de l'asile ou manifestement dépourvue de toute crédibilité en ce qui concerne le risque de persécutions ou d'atteintes graves ". Aux termes de l'article L. 352-2 du même code : " Sauf dans le cas où l'examen de la demande d'asile relève de la compétence d'un autre Etat, la décision de refus d'entrée ne peut être prise qu'après consultation de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, qui rend son avis dans un délai fixé par voie réglementaire et dans le respect des garanties procédurales prévues au titre III du livre V. L'office tient compte de la vulnérabilité du demandeur d'asile. / L'avocat ou le représentant d'une des associations mentionnées à l'article L. 531-15, désigné par l'étranger, est autorisé à pénétrer dans la zone d'attente pour l'accompagner à son entretien dans les conditions prévues au même article. / () ".

4. Il résulte des dispositions de l'article L. 352-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le ministre chargé de l'immigration, compétent, en vertu de l'article R. 352-1 du même code, pour refuser l'entrée à un étranger qui se présente à la frontière et demande à bénéficier du droit d'asile, peut refuser cette entrée au titre de l'asile lorsque les déclarations de l'intéressé, et les documents qu'il produit à leur appui, sont sans pertinence au regard des conditions d'octroi de l'asile ou, du fait notamment de leur caractère inconsistant ou trop général, incohérent ou très peu plausible, sont manifestement dépourvus de crédibilité et font apparaître comme manifestement dénuées de fondement les craintes de persécutions ou d'atteintes graves alléguées par l'intéressé au titre de l'article 1er, A, 2 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés ou de l'article L. 512-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, relatif à la protection subsidiaire.

5. Il ressort des pièces du dossier, et notamment des déclarations de M. B telles que consignées dans le compte-rendu d'entretien avec l'officier de protection de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, que celui-ci allègue qu'il est menacé de mort en Sierra-Leone et a dû quitter ce pays il y a six ans, en raison de son refus de succéder à son père à la tête d'une société secrète. D'autre part, il a fait état du risque d'excision auquel était exposée sa fille, née le 14 mars 2020, laquelle, arrivée en France aux cotés de sa mère deux ans avant le requérant, bénéficie d'une protection internationale.

6. Pour considérer manifestement infondée la demande d'asile de M. B, le ministre de l'intérieur s'est fondé sur le motif tiré de ce que les déclarations de l'intéressé, dépourvues de tout élément circonstancié, ne permettaient pas de considérer plausible que l'intéressé soit exposé à de mauvais traitements en cas de retour dans son pays d'origine.

7. Toutefois, et si le récit de M. B est, sur certains points, lacunaire, notamment sur les responsabilités de son père au sein de la société secrète ou sur les modalités de sa succession à la tête de cette société, le requérant a exposé, tant dans le cadre de son entretien avec l'officier de protection de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides qu'au cours de l'audience publique, les modalités du départ de son épouse et de leur fils, des craintes qu'ils éprouvaient en cas de naissance du fille en raison du risque d'excision, alors la mère de M. B exerce les fonctions d'exciseuse et est membre d'une société féminine pratiquant ces mutilations, que cette pratique fait l'objet d'une forte pression sociale, et qu'il était en conflit avec sa mère à ce titre. Si son épouse n'a pas obtenu l'asile en France, il n'est pas contesté que la fille de M. B bénéficie d'une protection internationale en raison des menaces auxquelles elle était exposée. Le requérant apporte en outre des précisions, lors de l'audience publique, sur les rituels de transmission des fonctions de chef de la société auxquels il appartenait et les menaces de mort auxquelles il est exposé. Ainsi, et en dépit de certaines imprécisions, les déclarations de M. B ne pouvaient être considérées comme manifestement dépourvues de toute crédibilité. Par suite, le requérant est fondé à soutenir qu'en considérant que sa demande d'asile était manifestement infondée, et en refusant, pour ce motif, sa demande d'entrée sur le territoire français au titre de l'asile, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 352-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annuler de la décision du 3 septembre 2024 par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté sa demande d'entrée en France au titre de l'asile.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Aux termes de l'article L. 352-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Si le refus d'entrée au titre de l'asile et, le cas échéant, la décision de transfert sont annulés, il est immédiatement mis fin au maintien en zone d'attente de l'étranger, qui est autorisé à entrer en France muni d'un visa de régularisation de huit jours. Dans ce délai, l'autorité administrative compétente lui délivre, à sa demande, l'attestation de demande d'asile lui permettant d'introduire sa demande d'asile auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides () ".

10. En vertu des dispositions qui précèdent, il y a lieu de faire droit à la demande de M. B tendant à enjoindre à l'autorité administrative compétente de l'admettre au séjour et de lui délivrer l'attestation de demande d'asile lui permettant d'introduire sa demande d'asile auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides.

Sur les conclusions relatives aux frais de l'instance :

11. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Vray, avocat du requérant, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Vray de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La décision du ministre de l'intérieur du 3 septembre 2024 est annulée.

Article 3 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de délivrer à M. B l'attestation de demande d'asile lui permettant d'introduire sa demande d'asile auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides.

Article 4 : L'État versera la somme de 1 000 euros à Me Vray, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Vray renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. C E B et au ministre de l'intérieur. Copie en sera adressée à la préfète du Rhône.

Jugement rendu en audience publique, le 6 septembre 2024.

La magistrate désignée,

P. A

Le greffier,

T. Clément

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Le greffier,