Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2408950

mercredi 11 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2408950
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lyon a rejeté la requête de M. A, ressortissant pakistanais, qui contestait la décision de la préfète de l'Allier fixant son pays de destination en vue de son éloignement. Le tribunal a jugé que la décision était suffisamment motivée et que la procédure contradictoire avait été respectée, malgré l'absence d'interprète lors de la notification du formulaire, car M. A avait pu présenter ses observations. Il a également estimé que les craintes de traitements inhumains ou dégradants en cas de retour au Pakistan n'étaient pas établies, et que l'absence d'enregistrement de sa demande d'asile ne faisait pas obstacle à la mesure d'éloignement. La décision s'appuie notamment sur l'article 3 de la Convention européenne des droits de l'homme et les articles L. 721-4 et L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 7 septembre 2024, M. B A demande au tribunal :

1°) de prononcer son admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 5 septembre 2024 par laquelle la préfète de l'Allier a fixé son pays d'origine ou tout pays pour lequel il établit être légalement admissible comme pays de destination ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à verser à son conseil sous réserve qu'il renonce à la part contributive de l'Etat en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Il soutient dans sa requête que :

- la compétence du signataire de la décision attaquée n'est pas établie ;

- la décision fixant le pays de destination attaquée est insuffisamment motivée, ce qui révèle un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- la décision attaquée a été prise en violation du principe du contradictoire prévu par l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration, dès lors que la préfète de l'Allier ne lui a pas précisé le délai fourni pour présenter ses observations ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il craint d'être exposé à des traitements inhumains ou dégradants en cas de retour dans son pays d'origine ;

- la préfète de l'Allier n'a pas procédé à l'enregistrement de sa demande d'asile, qui fait obstacle à l'adoption d'une mesure d'éloignement à son encontre.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 septembre 2024, la préfète de l'Allier conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Le Roux, conseillère, pour statuer en application des dispositions de l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties, dûment convoquées, ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 11 septembre 2024, Mme Le Roux, magistrate désignée, a présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Bonnet, avocat de permanence représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins que la requête en maintenant les moyens qui y sont développés et ajoute que la procédure contradictoire n'a pas été respectée au motif que M. A n'a pas pu concrètement formuler ses observations sur le formulaire du 29 mai 2024, qui lui a été notifié le 31 mai 2024, en l'absence de mention explicite de crainte de risque de persécution en cas de renvoi dans son pays d'origine et dès lors que ce formulaire, rédigé en français, lui a été notifié sans l'assistance d'un interprète ni la mise à disposition d'une version traduite dans une langue qu'il comprenait ; il ajoute que le délai de réflexion qui lui a été laissé pour produire ses observations était insuffisant ;

- les observations de Me Tomasi, représentant la préfète de l'Allier, qui conclut au rejet de la requête et soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés ;

- et les observations de M. A requérant, assisté de M. C, interprète en langue ourdou, qui a confirmé ses craintes en cas de retour dans son pays d'origine et indique avoir déposé une première demande d'asile en Italie, dont il n'a pas pu poursuivre la procédure.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant pakistanais né le 6 avril 1997, a été condamné le 6 juin 2024 par le tribunal correctionnel de Cusset à une peine d'emprisonnement de dix-huit mois, assortie d'une interdiction du territoire français pour une durée de cinq ans. A l'issue de sa peine, M. A s'est vu notifier une décision de la préfète de l'Allier du 5 septembre 2024, prise en exécution du jugement du tribunal correctionnel, fixant le pays à destination duquel il doit être éloigné d'office, et a été placé en rétention administrative.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Selon les termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".

3. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 921-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement des dispositions précitées de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 précédemment visée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, il ressort des pièces produites en défense que, par un arrêté du 28 juin 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture de l'Allier le même jour, la préfète de l'Allier a donné délégation de signature à M. Olivier Maurel, secrétaire général de la préfecture de l'Allier, à l'effet de signer tous les arrêtés et décisions relevant des attributions de l'Etat dans le département de l'Allier à l'exception de certains actes au nombre desquels ne figurent pas les décisions contestées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées manque en fait et ne peut qu'être écarté.

5. En deuxième lieu, la décision litigieuse comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète de l'Allier, qui n'était pas tenue de mentionner l'ensemble des éléments de la situation de l'intéressé, n'aurait pas procédé à un examen particulier de sa situation au regard des éléments portés à sa connaissance avant d'édicter cette décision, notamment dès lors que le requérant ne conteste pas sérieusement les dires de la préfète, selon lesquels il n'aurait pas fait état de ses craintes de retour dans son pays d'origine avant le 7 septembre 2024, comme en atteste sa demande d'asile déposée en rétention le 7 septembre 2024, soit postérieurement à l'adoption de la décision attaquée. La décision attaquée est, par suite, suffisamment motivée et M. A n'est pas fondé à soutenir que la préfète de l'Allier n'aurait pas procédé à un examen particulier de sa situation.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions, organes et organismes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : / a) le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre (). ". Le droit d'être entendu, principe général du droit de l'Union européenne, se définit comme celui de toute personne à faire connaître, de manière utile et effective, ses observations écrites ou orales au cours d'une procédure administrative, avant l'adoption de toute décision susceptible de lui faire grief. Toutefois, ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. Enfin, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

7. D'une part, il résulte des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le législateur a entendu déterminer l'ensemble des règles de procédure administrative et contentieuse auxquelles sont soumises l'intervention et l'exécution des décisions portant obligation de quitter le territoire français et des décisions pouvant les assortir. Ainsi, le requérant ne saurait utilement invoquer les dispositions de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration à l'encontre de la décision par laquelle la préfète de l'Allier a fixé le pays à destination duquel il peut être éloigné d'office. D'autre part, si M. A soutient ne pas avoir été mis en mesure de faire part de ses craintes de retour dans son pays d'origine avant l'adoption de la décision fixant son pays de renvoi, au motif, notamment, de l'absence de traduction du formulaire qui lui a été notifié le 31 mai 2024, il ressort toutefois des documents relatifs à l'évaluation de son état de vulnérabilité, effectuée le 3 septembre 2024 en présence d'un interprète en langue ourdou, qu'il a déclaré avoir quitté son pays d'origine à la suite du meurtre de son père et de son frère et ne pas y être retourné car il a " des problèmes là-bas ", sans faire état de craintes spécifiques en cas de retour dans ce pays. En outre, la circonstance qu'il ait signé et rendu le document relatif à ses observations le jour même de sa notification est sans incidence sur le respect de son droit à être entendu, alors qu'il lui était en tout état de cause indiqué qu'un délai de quarante-huit heures lui était laissé à compter de la notification de ce courrier afin de présenter ses observations. Par suite, pour regrettable que M. A n'ait pas reçu de traduction dans une langue qu'il comprend du formulaire qu'il a signé sans formuler d'observations le 31 mai 2024, il n'est pas cependant pas fondé à soutenir que la décision attaquée a été adoptée en méconnaissance de son droit à être entendu, dès lors qu'il lui était loisible, lors de l'audition du 3 septembre 2024, de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision en litige et de faire connaître aux autorités son éventuel souhait de solliciter l'octroi d'une protection internationale.

8. En dernier lieu, d'une part, aux termes du dernier alinéa de l'article L. 721-4 du du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ". D'autre part, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

9. Il résulte de ces dispositions qu'aussi longtemps que la personne condamnée n'a pas obtenu de la juridiction qui a prononcé la condamnation pénale le relèvement de sa peine d'interdiction du territoire, l'autorité administrative est tenue de pourvoir à son exécution en édictant à son encontre une décision motivée fixant son pays de destination, sous réserve qu'une telle décision n'expose pas l'intéressé à être éloigné à destination d'un pays dans lequel sa vie ou sa liberté serait menacée, ou d'un pays où il serait exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. Si M. A soutient avoir des craintes en cas de retour dans son pays d'origine, où ont été assassinés son père et son frère par un groupe opposant à sa famille, qui aurait proféré des menaces à son encontre, la seule production d'actes non traduits relatifs à une " procédure judiciaire en cours au Pakistan " ne permet pas d'établir le risque personnel et actuel qu'il pourrait encourir pour sa vie et sa liberté en cas de retour dans son pays d'origine, ni le risque de traitements inhumains ou dégradants au sens de l'article 3 convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales précité. Par suite, c'est sans méconnaître les stipulations précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni faire une inexacte application des dispositions également précitées de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que la préfète de l'Allier a fixé le pays à destination duquel M. A pourra être éloigné d'office.

11. Enfin, la circonstance que M. A ait déposé une demande d'asile lors de sa rétention administrative est sans incidence sur la légalité de la décision fixant le pays de destination, qui n'a pas, en elle-même, pour effet de l'éloigner du territoire français.

12. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 5 septembre 2024 par laquelle la préfète de l'Allier a fixé le pays de destination.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Par suite, les conclusions de la requête présentées sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Les conclusions de la requête de M. A sont rejetées pour le surplus.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D, à Me Bonnet et à la préfète de l'Allier.

Mis à disposition par le greffe le 11 septembre 2024.

La magistrate désignée,

J. Le Roux

La greffière,

L. Bon-Mardion

La République mande et ordonne à la préfète de l'Allier en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Un greffier,

N°2408950