Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2409211
mercredi 18 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lyon |
| Section | Tribunal Administratif de Lyon |
| N° Dossier | TA69-2409211 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | ELOIGNEMENT |
| Avocat requérant | ZOCCALI |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 14 septembre 2024, M. A se disant Jobrane C demande au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 4 septembre 2024 par lequel la préfète de l'Ain l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que ce dernier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.
Il soutient que :
En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :
- elles ont été prises par une autorité incompétente ;
- elles ne sont pas suffisamment motivées ;
- elles sont entachée d'une erreur de droit, faute pour la préfète de l'Ain d'avoir procédé à un examen particulier de sa situation personnelle ;
En ce qui concerne la décision l'obligeant à quitter le territoire français :
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;
En ce qui concerne la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire :
- elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
En ce qui concerne la décision lui interdisant de revenir sur le territoire français pendant un an :
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation quant à sa durée ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;
Des pièces, enregistrées le 16 septembre 2024, ont été produites en défense respectivement par la préfète de l'Ain et par le préfet de la Savoie.
La présidente du tribunal a délégué les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 921-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à Mme Gros, première conseillère.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié en matière de séjour et de travail ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative ;
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique du 18 septembre 2024, Mme Gros a présenté son rapport et entendu :
- les observations de Me Zoccali, représentant M. A se disant C, qui reprend les conclusions et les moyens de la requête dont elle rectifie, néanmoins, certaines mentions, indiquant que le requérant, qui réside en Italie avec sa compagne de nationalité italienne, est entré pour la dernière fois en France au mois d'août 2024, où il n'a nullement l'intention de s'établir ;
- les observations de M. A se disant C, assisté de M. I, interprète en langue arabe ;
- et les observations de Me Tomasi, représentant la préfète de l'Ain et le préfet de la Savoie, qui conclut au rejet de la requête aux motifs que les décisions attaquées ne sont pas entachées d'incompétence, sont suffisamment motivées et procèdent d'un examen particulier de la situation de M. A se disant C, que la décision l'obligeant à quitter le territoire français n'est entachée d'aucune erreur manifeste d'appréciation, que le refus d'accorder à l'intéressé un délai de départ volontaire est justifié au regard du risque qu'il se soustraie à l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet, caractérisé au regard des circonstances visées au 1°, 4° et 8° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et, enfin, que l'interdiction de retour sur le territoire français, dont la durée a été fixée à un an, revêt, en l'espèce, un caractère proportionné.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. A se disant Jobrane C, ressortissant tunisien né le 3 octobre 1995, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 4 septembre 2024 par lequel la préfète de l'Ain l'a obligé à quitter le territoire, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.
Sur la demande d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".
3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre M. A se disant C au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne les moyens communs aux décisions contestées :
4. En premier lieu, les décisions attaquées ont été signées par Mme H E, adjointe au chef du bureau de l'éloignement et du contentieux, qui a reçu délégation à cet effet en cas d'empêchement de M. G D, directeur de la citoyenneté et de l'intégration, et de M. F B, chef du bureau de l'éloignement et du contentieux, par arrêté de la préfète de l'Ain du 16 juillet 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture. Il ne ressort pas des pièces du dossier que MM. D et B n'auraient pas été absents ou empêchés le 4 septembre 2024. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées doit être écarté.
5. En second lieu, lors de son audition par les services de police le 31 août 2024, M. A se disant C, se déclarant célibataire, a indiqué avoir vécu 20 ans en Italie et posséder la nationalité italienne. Interrogé, le centre de coopération policière et douanière de Vintimille a néanmoins indiqué que l'intéressé était " totalement inconnu " des autorités italiennes. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir la préfète de l'Ain n'aurait pas, compte-tenu des éléments en sa possession, procédé à un examen particulier de sa situation personnelle et aurait, ainsi, entaché ses décisions d'une erreur de droit.
En ce qui concerne la décision obligeant M. A se disant C à quitter le territoire français :
6. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () ". Aux termes de l'article L. 613-1 du même code : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit. ".
7. En premier lieu, la décision obligeant M. A se disant C à quitter le territoire français vise notamment les dispositions du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et indique que l'intéressé serait, selon ses déclarations, entré irrégulièrement en France il y a un an et demi, où il s'est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour. Elle comporte, ainsi, l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est, par suite, suffisamment motivée.
8. En deuxième lieu, dans sa décision, la préfète de l'Ain indique que M. A se disant C déclare être entré en France il y a environ un an et demi, qu'il est célibataire et sans enfant à charge et ne justifie pas d'une insertion professionnelle particulière. Dès lors, le requérant ne saurait lui faire grief de ne pas avoir vérifié s'il pouvait, au regard de ces éléments, se prévaloir d'un droit au séjour, comme l'exigent les dispositions précitées de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
9. En troisième lieu, M. A se disant C déclare à l'audience effectuer des allers-retours entre l'Italie et la France et être entré pour la dernière fois sur le territoire national au mois d'août 2024, après avoir prétendu y résider depuis 2021 ou encore depuis un an et demi. Son présence en France est, ainsi, et en tout état de cause, récente. L'intéressé ne justifie d'aucune insertion particulière sur le territoire français, où il est, en outre, dépourvu d'attaches familiales. Dans ces conditions, en l'obligeant à quitter le territoire français, la préfète de l'Ain n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences d'une telle décision sur la situation personnelle du requérant.
En ce qui concerne la décision refusant à M. A se disant C un délai de départ volontaire :
10. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; / () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".
11. En premier lieu, la décision refusant d'accorder à M. A se disant C un délai de départ volontaire vise notamment les dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et indique qu'il existe, en l'espèce, un risque que l'intéressé, qui ne peut justifier être entré régulièrement en France, où il s'est maintenu sans solliciter la délivrance d'un titre de séjour, ne possède pas de domicile stable et n'a pas émis le souhait de vouloir quitter le territoire national, se soustraie à l'obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. Elle comporte, ainsi, l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est, par suite, suffisamment motivée.
12. En deuxième lieu, il ressort des termes de la décision attaquée que pour refuser d'accorder un délai de départ volontaire à M. A se disant C, la préfète de l'Ain ne s'est pas fondée sur l'existence d'une menace pour l'ordre public. Dès lors, le requérant ne peut utilement soutenir que l'autorité administrative aurait commis une erreur d'appréciation en retenant l'existence d'une telle menace.
13. En troisième lieu, M. A se disant C n'établit, ni même n'allègue, être entré régulièrement en France ou avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour. S'il a déclaré, lors de son audition du 31 août 2024, résider au 26 rue Saint-Exupéry à Oyonnax, il n'en justifie pas. Il résulte de l'instruction que la préfète de l'Ain aurait pris la même décision si elle ne s'était fondée que sur ces seules circonstances, qui suffisaient à caractériser l'existence d'un risque de fuite. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
14. La décision fixant le pays à destination duquel M. A se disant C pourra être éloigné d'office vise notamment les dispositions des articles L. 612-12 et L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, indique la nationalité de l'intéressé et précise qu'il n'allègue pas être menacé en cas de renvoi en Tunisie. Elle comporte, ainsi, l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est, par suite, suffisamment motivée.
En ce qui concerne la décision interdisant à M. A se disant C de revenir sur le territoire français pendant un an :
15. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".
16. En premier lieu, la décision interdisant à M. A se disant C de revenir sur le territoire français pendant un an vise notamment les dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, relève l'absence de circonstances humanitaires et indique que si l'intéressé n'a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, il ne séjourne en France que depuis un an et demi et ne justifie d'aucun lien particulier sur le territoire national. Elle comporte, ainsi, l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est, par suite, suffisamment motivée.
17. En deuxième lieu, ainsi qu'il a été dit plus haut, M. A se disant C est, quelle que soit la date retenue, arrivé récemment en France, où il ne justifie d'aucune attache particulière. Dans ces conditions, même en l'absence de précédente mesure d'éloignement ou de menace à l'ordre public, en prononçant à l'encontre du requérant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an, la préfète de l'Ain n'a pas commis d'erreur d'appréciation.
18. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'interdiction de revenir sur le territoire français pendant une durée d'un an emporterait des conséquences d'une exceptionnelle gravité sur la situation de M. C, qui ne justifie pas de la relation maritale invoquée en Italie, laquelle revêt, en tout état de cause, un caractère récent.
19. Il résulte de tout ce qui précède que M. A se disant C n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 4 septembre 2024 par lequel la préfète de l'Ain l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.
Sur les frais liés au litige :
20. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, le versement à M. A se disant C d'une somme au titre de ses frais d'instance.
DECIDE :
Article 1er : M. A se disant C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A se disant Belahdj est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A se disant Jobrane C, à la préfète de l'Ain et au préfet de la Savoie.
Copie en sera adressée à l'association Forum Réfugiés - Cosi.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 septembre 2024.
La magistrate désignée,
R. Gros
La greffière,
F. Gaillard
La République mande et ordonne à la préfète de l'Ain et au préfet de la Savoie en ce qui les concernent ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition,
Un greffier,
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