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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2409241

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2409241

jeudi 3 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2409241
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantSELARL NEKAA ALLARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 16 septembre 2024, la SAS boucherie Beauvisage, représentée par Me Allard, demandent au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de l'arrêté du 20 août 2024, notifié le 3 septembre suivant, par lequel la préfète du Rhône a ordonné la fermeture administrative pour une durée de deux mois de l'établissement qu'elle exploite à l'enseigne " boucherie Beauvisage " ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est remplie ; il est porté atteinte à sa liberté d'entreprendre et à la liberté de commerce et d'industrie ; le commerce est situé dans un secteur où il doit faire face à une forte concurrence ; l'établissement a accusé une perte en 2023, est déjà soumis à de fortes tensions de trésorerie et la fermeture en litige est de nature à entraîner une perte d'exploitation qui ne lui permettra pas de couvrir ses charges fixes, la société devant notamment assurer la rémunération de ses six salariés ;

- sont propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée, les moyens suivants :

* la décision est insuffisamment motivée et porte atteinte au principe du contradictoire ;

* l'intentionnalité de la dissimulation de salarié n'est pas établie pour l'un des salariés, qui a présenté une fausse carte d'identité italienne ; l'employeur n'est pas tenu d'effectuer des vérifications auprès des services de la préfecture pour s'assurer de l'authenticité des documents produits ;

* la sanction est disproportionnée, alors que l'infraction n'est ainsi établie que pour un des six salariés qu'elle emploie.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 septembre 2024, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie ; la société requérante connaissait déjà des difficultés financières, ainsi qu'une dégradation de sa situation, avant qu'elle ne prenne sa décision ; par ailleurs, le coût salarial ne représente qu'une partie limitée des charges de la société ; le gérant de la société dirige également quatre autres sociétés, et il dispose d'autres moyens de revenus que la seule exploitation du commerce ;

- aucun des moyens soulevés n'est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision.

Vu les autres pièces du dossier et la requête enregistrée le 25 juillet 2024 sous le n° 2409240 par laquelle la SAS boucherie Beauvisage demande l'annulation de l'arrêté du 20 août 2024 en litige.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Vu la décision par laquelle la présidente du tribunal a désigné M. Besse, président, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de M. Clément, greffier d'audience, M. Besse a lu son rapport et entendu les observations de :

- Me Allard, représentant la SAS boucherie Beauvisage, qui a repris ses conclusions et moyens, en précisant, suite au mémoire en défense, que le gérant de la société n'allait pas reconnaître sa culpabilité lors de l'audience de comparution sur reconnaissance de culpabilité.

La préfète du Rhône n'était ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Par arrêté du 20 août 2024, notifié le 3 septembre 2024, la préfète du Rhône a prononcé la fermeture immédiate de l'établissement exploité, à Lyon, sous l'enseigne " boucherie Beauvisage ", pour une durée de deux mois, en raison d'infractions à la réglementation du travail. La SAS boucherie Beauvisage demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de cet arrêté.

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. "

3. En premier lieu, la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue, ainsi que d'apprécier la nécessité de mettre en balance l'éventuelle atteinte grave et immédiate à la situation du requérant avec l'intérêt public qui s'attache à la préservation d'un intérêt public.

4. Pour justifier de l'urgence à suspendre l'arrêté du 20 août 2024, la SAS boucherie Beauvisage fait état du préjudice financier important qu'elle subit du fait de cette mesure. Elle produit une attestation de son expert-comptable, ainsi que différents documents, dont il ressort que l'établissement présentait une perte de 3 834 euros au cours de l'exercice 2023, après un résultat excédentaire à hauteur seulement de 5 190 euros en 2022. Selon ces documents, la société, dont le chiffre d'affaires pour l'année 2023 s'est élevé à environ 690 000 euros, doit également faire face à des dépenses salariales mensuelles de 8 158 euros, ainsi qu'à des remboursements d'emprunt à hauteur de 3 308 euros. Ainsi, la mesure en litige est susceptible d'aggraver fortement la situation financière déjà fragile de la société, qui présente une trésorerie dégradée, de sorte que l'exécution de l'arrêté préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à sa situation, quand bien même la préfète fait valoir que le gérant de la requérante exploite par ailleurs d'autres sociétés. Par suite, la condition d'urgence posée par les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative est remplie.

5. En second lieu, aux termes de l'article L. 8272-2 du code du travail : " Lorsque l'autorité administrative a connaissance d'un procès-verbal relevant une infraction prévue aux 1° à 4° de l'article L. 8211-1 ou d'un rapport établi par l'un des agents de contrôle mentionnés à l'article L. 8271-1-2 constatant un manquement prévu aux mêmes 1° à 4°, elle peut, si la proportion de salariés concernés le justifie, eu égard à la répétition ou à la gravité des faits constatés, ordonner par décision motivée la fermeture de l'établissement ayant servi à commettre l'infraction, à titre temporaire et pour une durée ne pouvant excéder trois mois. Elle en avise sans délai le procureur de la République ". Aux termes de l'article L. 8211-1 du code du travail : " Sont constitutives de travail illégal, dans les conditions prévues par le présent livre, les infractions suivantes : () 4° Emploi d'étranger non autorisé à travailler () ". D'autre part, aux termes de l'article L. 5221-2 du même code : " Sont dispensés de l'autorisation de travail prévue à l'article R. 5221-1 :1° Les ressortissants des Etats membres de l'Union européenne (). ".

6. Il résulte de ces dispositions que l'emploi d'un étranger non autorisé à travailler constitue une infraction de nature à justifier le prononcé de la sanction administrative de fermeture provisoire de l'établissement où cette infraction a été relevée et que la durée maximale de fermeture à ce titre est de trois mois. Par ailleurs, lorsqu'un salarié s'est prévalu lors de son embauche de la nationalité française ou de sa qualité de ressortissant d'un Etat pour lequel une autorisation de travail n'est pas exigée, l'employeur ne peut être sanctionné s'il s'est assuré que ce salarié disposait d'un document d'identité de nature à en justifier et s'il n'était pas en mesure de savoir que ce document revêtait un caractère frauduleux ou procédait d'une usurpation d'identité.

7. En l'état de l'instruction, et alors que la SAS boucherie Beauvisage fait valoir qu'un des deux salariés démunis d'autorisation de travail qu'il lui est reproché d'avoir employé avait présenté une carte d'identité italienne, le moyen selon lequel la décision en litige est, dans ces conditions, disproportionnée apparaît propre à créer un doute sérieux sur sa légalité.

8. Les deux conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative étant remplies, il y a lieu de suspendre l'exécution de l'arrêté du 20 août 2024 de la préfète du Rhône, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision.

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 500 euros à verser à la SAS boucherie Beauvisage au titre des frais non compris dans les dépens qu'elle a exposés.

ORDONNE :

Article 1er : L'exécution de l'arrêté du 20 août 2024 par lequel la préfète du Rhône a ordonné la fermeture administrative pour une durée de deux mois de l'établissement exploité par la SAS boucherie Beauvisage est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué sur la requête tendant à l'annulation de cette décision.

Article 2 : L'Etat versera à la SAS boucherie Beauvisage la somme de 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à la SAS boucherie Beauvisage et au ministre de l'intérieur.

Copie en sera adressée à la préfète du Rhône.

Fait à Lyon, le 3 octobre 2024.

Le juge des référés,

T. Besse

Le greffier,

T. ClémentLa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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