Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2409797
vendredi 11 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lyon |
| Section | Tribunal Administratif de Lyon |
| N° Dossier | TA69-2409797 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | ELOIGNEMENT |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 27 septembre 2024, M. C B, représenté par Me Bescou, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 22 septembre 2024 par laquelle la préfète de l'Ain a prolongé de six mois l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à son encontre, portant la durée totale de cette interdiction à dix-huit mois ;
2°) d'enjoindre à la préfète de l'Ain de procéder à l'effacement du signalement aux fins de non-admission Schengen dans le fichier du système d'information du même nom, dans le délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil d'une somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que ce dernier renonce à percevoir la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.
Il soutient que :
- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence de son signataire ;
- la décision portant interdiction de retour méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît les articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 4 octobre 2024, la préfète de l'Ain conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
M. B a formulé une demande d'aide juridictionnelle le 1er octobre 2024.
Vu :
- la décision attaquée ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Journoud pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement ou remise des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Journoud, magistrate désignée,
- les observations de Me Guillaume, substituant Me Bescou pour M. B, non présent, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens et qui ajoute que son client demande son admission au bénéficie de l'aide juridictionnelle provisoire mais ne conteste pas le bien fondée de l'assignation à résidence d'une durée de 45 jours prononcée le même jour que la décision attaquée ;
- la préfète de l'Ain n'était ni présente, ni représentée.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, né le 20 juin 1996 à Berlin (Allemagne), de nationalité kosovare, déclare être entré en France pour la première fois le 14 décembre 2012, accompagné des membres de sa famille. Sa demande d'asile a été définitivement rejetée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 5 février 2015. Par arrêté du 11 mars 2015, le préfet de l'Ain lui a opposé un premier refus d'admission au séjour assorti d'une obligation de quitter le territoire français, confirmé par un jugement de tribunal administratif de Lyon du 22 octobre 2015. A la suite d'une interpellation, il a fait l'objet le 28 janvier 2021 d'une obligation de quitter le territoire français sans délai assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an, dont la légalité a été confirmée par un jugement du tribunal administratif de Lyon en date du 1er février 2021. Éloigné du territoire français le 4 mars 2021, il est de nouveau entré en France le 4 juin 2021, de manière irrégulière. Sa demande de réexamen de sa demande d'asile a été rejetée tant par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 24 juin 2021 que par la Cour nationale du droit d'asile le 30 septembre 2021. Le 14 février 2023, il a sollicité son admission exceptionnelle au séjour. Par un arrêté du 11 mai 2023, la préfète de l'Ain a refusé l'enregistrement de sa demande et lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai. Cet arrêté a été annulé par un jugement du tribunal administratif de Lyon du 5 octobre 2023. Après enregistrement de sa demande de titre de séjour, la préfète de l'Ain a, par deux arrêtés du 2 janvier 2024, d'une part, refusé de l'admettre au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, et d'autre part, l'a assigné à résidence dans le département de l'Ain pour une durée de 45 jours. Par une décision du 22 septembre 2024, notifiée le jour même par voie administrative, la préfète de l'Ain a prolongé de six mois l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à l'encontre de l'intéressé, portant la durée totale de cette interdiction à dix-huit mois. M. B demande l'annulation de cette décision.
Sur l'aide juridictionnelle provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
3. En premier lieu, l'arrêté en litige a été signé par M. A D, sous-préfet de l'arrondissement de Gex, qui disposait d'une délégation de signature consentie par arrêté de la préfète de l'Ain du 27 octobre 2023, régulièrement publié le jour même au recueil des actes administratifs, librement accessible tant au juge qu'aux parties. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance (). ".
5. M. B se prévaut de sa durée de résidence en France depuis plus de dix ans, il est constant qu'il s'est maintenu sur le territoire français en situation irrégulière entre la décision définitive de rejet de sa demande d'asile en 2015 et son éloignement contraint en mars 2021, et ce malgré des mesures d'éloignement prises à son encontre à la suite du rejet de sa demande d'asile, et qu'il est entré en France pour la dernière fois le 4 juin 2021, soit trois mois après son éloignement, en méconnaissance de l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an prononcée à son encontre le 28 janvier 2021. Si l'intéressé, qui est célibataire et sans enfant, se prévaut d'une entrée précédente en France alors qu'il était mineur, de la présence sur le territoire français de ses parents et de ses frère et sœur en situation régulière, il est constant que désormais âgé de 28 ans, le centre de sa vie privée et familiale ne se situe pas nécessairement auprès de ses parents ni de sa fratrie. Dans ces conditions, compte-tenu de ses modalités de séjour en France et du non-respect de la durée de son interdiction de retour, et alors même que l'intéressé dispose d'une promesse d'embauche, la décision de prolongation de l'interdiction de retour pour une durée de six mois supplémentaires en litige ne porte pas au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée et ne méconnaît pas, par suite, les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
6. En troisième et dernier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". L'article L. 612-8 du même code dispose : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour () l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ". Enfin, aux termes de l'article L. 612-11 du même code : " L'autorité administrative peut prolonger l'interdiction de retour pour une durée maximale de deux ans dans les cas suivants : / () / 2° L'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français au-delà du délai de départ volontaire qui lui avait été accordé ; / () / Compte tenu des prolongations éventuellement décidées, la durée totale de l'interdiction de retour ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, sauf menace grave pour l'ordre public. " ;
7. Pour prononcer à l'encontre de M. B une décision de prolongation d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de six mois, la préfète de l'Ain a relevé que l'intéressé, célibataire, sans charge de famille et sans emploi, ne justifiait d'aucune circonstance humanitaire particulière et était entré en France pour la dernière fois en juin 2021 à la suite de son éloignement coercitif du territoire français et en dépit d'une interdiction initiale de retour sur le territoire français d'un an prise à son encontre le 28 janvier 2021. La préfète a également relevé que l'intéressé n'avait pas respecté les termes de cette interdiction initiale de retour après l'exécution de son éloignement dès lors qu'il est revenu en France trois mois après son éloignement. Si M. B fait état de la présence en France de ses parents, de son frère et de sa sœur, désormais bénéficiaires d'un titre de séjour, le droit au respect de la vie privée et familiale de l'intéressé doit être apprécié de manière indépendante, M. B âgé de 28 ans, célibataire et sans enfant, ne justifiant pas d'une particulière insertion dans la société française. Par ailleurs, le requérant a fait l'objet d'une nouvelle interdiction de retour sur le territoire français le 2 janvier 2024, qu'il n'a pas non plus respectée de même que l'obligation de quitter le territoire qui lui a à nouveau été opposée et dont la légalité a été confirmée par un jugement du tribunal administratif de Lyon du 7 mars 2024 et dont la contestation en appel n'est pas suspensive et ne fait pas obstacle à son exécution. Dans ces conditions, en faisant interdiction à M. B de revenir sur le territoire français pendant une durée supplémentaire de six mois et une durée totale de dix-huit mois, la préfète de l'Ain n'a pas entaché sa décision d'une erreur d'appréciation des conséquences de sa décision sur la situation personnelle de l'intéressé, ni d'une erreur de droit.
8. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté du 22 septembre 2024 de la préfète de l'Ain est entaché d'illégalité. Par suite ses conclusions à fin d'annulation doivent être rejetées.
Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :
9. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation de la requête, n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction sous astreinte de M. B doivent également être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que l'avocat de M. B demande sur le fondement de ces dispositions.
D E C I D E :
Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et à la préfète de l'Ain.
Copie en sera adressée à Me Bescou.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 octobre 2024.
La magistrate désignée,
L. JournoudLa greffière,
L. Bon-Mardion
La République mande et ordonne à la préfète de l'Ain en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition,
Un greffier.
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