Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2409833

lundi 14 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2409833
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lyon a examiné la requête de Mme C, ressortissante arménienne, contestant la décision du 19 avril 2024 par laquelle l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a mis fin à ses conditions matérielles d'accueil. La requérante invoquait notamment un défaut de motivation, un défaut d'examen de sa situation et une erreur manifeste d'appréciation. Le tribunal a rejeté l'ensemble de ses moyens, jugeant la décision suffisamment motivée et fondée sur un examen particulier de sa situation, et a substitué la base légale de la décision aux articles L. 551-15 et R. 552-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en lieu et place de l'article L. 551-16. En conséquence, la requête a été rejetée.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés respectivement les 27 septembre et 8 octobre 2024, Mme A C née B, représentée par Me Lachenaud, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 19 avril 2024 par laquelle le directeur territorial de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a mis fin aux conditions matérielles d'accueil dont elle bénéficiait ;

2°) d'enjoindre à l'Office français de l'immigration et de l'intégration :

- à titre principal, de rétablir ses conditions matérielles d'accueil avec effet rétroactif à la date du présent recours, dans un délai de quinze jours à compter de la date de notification du jugement à intervenir ;

- à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation, dans un délai de quinze jours à compter de la date de notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour celui-ci de renoncer à percevoir la part contributive versée par l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée et n'a pas été précédée d'un examen effectif et particulier de sa situation personnelle ;

- elle est méconnaît les dispositions de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistrés le 9 octobre 2024, l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.

Vu les décisions attaquées et les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Collomb, première conseillère, pour statuer en application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties, dûment convoquées, ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Collomb, magistrate désignée ;

- les observations de Me Lachenaud, représentant Mme C qui :

* se désiste du moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte ;

* pour le surplus conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;

- et les déclarations de Mme C, assisté de Mme D, interprète en langue arménienne.

L'Office français de l'immigration et de l'intégration n'était ni présent ni représenté.

Les parties ont été informées au cours de l'audience, conformément aux articles R. 611-7 et R. 776-25 du code justice administrative, que la décision était susceptible d'être fondée sur un moyen relevé d'office tiré de la substitution de la base légale de la décision portant cessation des conditions matérielles d'accueil du 19 avril 2024, laquelle trouve son fondement sur les articles L. 551-15 et R. 552-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en lieu et place de l'article L. 551-16 du même code.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience conformément aux dispositions de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C ressortissante arménienne, née le 6 avril 1993, est entrée en France le 14 octobre 2021 avec ses deux enfants mineurs nés les 23 juillet 2013 et 13 mai 2015, un troisième enfant naîtra sur le territoire national le 21 septembre 2023. Elle a sollicité, le 7 décembre 2022, son admission au séjour au titre de l'asile et a accepté, le même jour, les conditions matérielles d'accueil proposées par l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII). Par une décision du 19 avril 2024, dont la requérante demande l'annulation, le directeur territorial de l'OFII a mis fin aux conditions matérielles d'accueil dont elle bénéficiait ainsi que sa famille.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, la décision attaquée vise les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il est fait application et relève les éléments biographiques de la requérante pertinents pour cette application, en particulier la composition de sa famille avec la mention de ses trois enfants, la requérante ayant déclaré, lors de l'entretien individuel du 7 décembre 2022 être divorcée avec, à cette date, deux enfants mineurs à sa charge, et expose le motif ayant conduit l'autorité administrative à mettre fin aux conditions matérielles d'accueil dont elle bénéficiait. Il ne résulte ainsi ni de la motivation, en l'espèce suffisante, ni des autres pièces du dossier que le directeur territorial de l'OFII aurait procédé à l'édiction de la décision en litige en l'absence d'un examen effectif et particulier de la situation personnelle de Mme C qui a, de surcroît. Les moyens afférents doivent ainsi être écartés.

3. En deuxième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 551-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les conditions matérielles d'accueil du demandeur d'asile, au sens de la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, comprennent les prestations et l'allocation prévues aux chapitres II et III. ". Aux termes de l'article L. 551-9 du même code : " Les conditions matérielles d'accueil du demandeur d'asile sont proposées à chaque demandeur d'asile par l'Office français de l'immigration et de l'intégration après l'enregistrement de sa demande par l'autorité administrative compétente. ".

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les conditions matérielles d'accueil sont refusées, totalement ou partiellement, au demandeur, dans le respect de l'article 20 de la directive 2013/33/ UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, dans les cas suivants : / () 2° Il refuse la proposition d'hébergement qui lui est faite en application de l'article L. 552-8 ; / () La décision de refus des conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. ". Aux termes de l'article L. 551-16 du même code : " Il peut être mis fin, partiellement ou totalement, aux conditions matérielles d'accueil dont bénéficie le demandeur () dans les cas suivants :/ 1° Il quitte la région d'orientation déterminée en application de l'article L. 551-3 ; /2° Il quitte le lieu d'hébergement dans lequel il a été admis en application de l'article L. 552-9 ; /3° Il ne respecte pas les exigences des autorités chargées de l'asile, notamment en se rendant aux entretiens, en se présentant aux autorités et en fournissant les informations utiles afin de faciliter l'instruction des demandes ; /4° Il a dissimulé ses ressources financières ; /5° Il a fourni des informations mensongères relatives à sa situation familiale ; /6° Il a présenté plusieurs demandes d'asile sous des identités différentes. Un décret en Conseil d'Etat prévoit les sanctions applicables en cas de comportement violent ou de manquement grave au règlement du lieu d'hébergement. / La décision mettant fin aux conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. Elle est prise après que l'intéressé a été mis en mesure de présenter ses observations écrites selon des modalités définies par décret. () ". Enfin, selon l'article R. 552-8 dudit code : " Si le demandeur d'asile accepte l'offre d'hébergement, l'Office français de l'immigration et de l'intégration l'informe du lieu qu'il doit rejoindre. / Ce lieu d'hébergement est situé dans la région où le demandeur d'asile s'est présenté pour l'enregistrement de sa demande d'asile ou dans une autre région, en application du schéma national d'accueil mentionné à l'article L. 551-1. / Le demandeur d'asile qui ne s'est pas présenté au gestionnaire du lieu d'hébergement dans les cinq jours suivant la décision de l'office est considéré comme ayant refusé l'offre d'hébergement ".

5. En l'espèce, pour mettre fin au bénéfice des conditions matérielles d'accueil dont bénéficiait Mme C, le directeur territorial de l'OFII s'est fondé sur la circonstance que l'intéressée n'avait pas rempli ses obligations en ne rejoignant pas le lieu d'hébergement vers lequel elle avait été orientée dans le délai de cinq jours qui lui avait été imparti. Par suite, la décision ne pouvait être prise sur le fondement des dispositions de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans le champ d'application desquelles elle n'entre pas.

6. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui pouvait être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

7. La décision attaquée, motivée par le refus de Mme C d'accepter les conditions matérielles d'accueil proposées par l'OFII, trouve son fondement légal dans les dispositions du 2° de l'article L. 551-15 du code de l'entrée qui peuvent être substituées à celles de l'article L. 551-16 du même code, dès lors, en premier lieu, que Mme C se trouvait dans la situation où le directeur territorial de l'OFII pouvait, en application de l'article R. 552-8 du code de l'entrée et du séjour de étrangers et du droit d'asile, décider de mettre un terme au bénéfice des conditions matérielles d'accueil ; en deuxième lieu, que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressée d'aucune garantie et, en troisième lieu, que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'une ou l'autre de ces deux dispositions. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne peut être accueilli.

8. En troisième lieu, la requérante soutient que son refus, de rejoindre l'hébergement proposé par l'OFII, est justifié par le fait que cet hébergement était inadapté à la composition de sa famille. Elle relève, à cet égard, que l'autorité administrative n'avait pas pris en compte la présence de son époux dont ses enfants et elle aurait dû être séparés, alors même qu'elle bénéficie depuis deux ans, avec l'ensemble des membres de sa famille, d'un hébergement stable situé à Vienne dans le département de l'Isère mis à leur disposition par la section locale de la Croix bleue des Arméniens de France moyennant un loyer mensuel de 300 euros. Il ressort des pièces du dossier, en particulier de la convention d'occupation précaire conclue le 1er novembre 2023, que le logement, loué par l'époux de la requérante, qui a été débouté de sa demande d'asile, n'est composé que de deux pièces et d'une surface de 60 m2. Ce document stipule également que M. C " se trouve dans une situation d'urgence avec ses trois enfants et son épouse. En attendant que lui soit attribué un logement social plus en adéquation avec leur besoin ", le logement loué étant " petit " compte tenu de la composition de famille. Par ailleurs, si Mme C fait valoir à la barre avoir par erreur indiqué qu'elle était divorcée lors de l'enregistrement de sa demande d'asile le 7 septembre 2022 en raison d'un problème de compréhension de la langue russe employée par l'interprète, il ressort du résumé de l'entretien individuel établi ce jour et signé par l'intéressée que cet entretien a été conduit par un interprète en arménien, langue natale de la requérante. Il ressort, en outre, des pièces du dossier que la requérante n'a pas informé l'autorité administrative de la réalité de sa situation familiale préalablement à la notification, le 20 novembre 2023, de la décision l'orientant vers un centre d'hébergement situé à Ambérieu-en-Bugey où elle était tenue de se présenter, avec sa famille, dans un délai de cinq jours et qu'elle a, de surcroît, accepté cette orientation. Dans ces conditions, c'est sans faire une inexacte appréciation des faits ni entacher sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation que le directeur territorial de l'OFII a décidé de lui retirer le bénéfice des conditions matérielles d'accueil en se fondant sur le refus de la requérante de rejoindre le lieu d'hébergement vers lequel elle avait été orientée.

9. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".

10. Il résulte de ce qui a été dit précédemment que la décision attaquée n'emporte aucune conséquence sur le droit de Mme C à mener une vie privée et familiale dès lors qu'elle n'a pas pour effet de la séparer de ses trois enfants mineurs. Par suite, l'OFII n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit du requérant à mener une vie privée et familiale normale et méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en prenant la décision attaquée.

11. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation présentées par M. C doivent être rejetées ainsi que, par voie conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et d'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E:

Article 1er : La requête de Mme C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C et au directeur territorial de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII).

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 octobre 2024.

La magistrate désignée,

Caroline Collomb

La greffière,

L. BON-MARDION

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Un greffier