Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2409889
mardi 15 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lyon |
| Section | Tribunal Administratif de Lyon |
| N° Dossier | TA69-2409889 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | ELOIGNEMENT |
| Avocat requérant | IDERKOU |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés les 2 et 10 octobre 2024, M. A B, représenté par Me Iderkou, doit être regardé comme demandant au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 3 septembre 2024 par lequel la préfète de l'Ain lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, prononcé à son encontre une interdiction de retour d'une durée de cinq ans et procédé à son signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen pour la durée de l'interdiction de retour ;
3°) d'enjoindre à la Préfète de l'Ain de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai d'un mois et de lui délivrer un récépissé de demande de délivrance de titre de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros H.T. à verser à son conseil en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision attaquée n'est pas suffisamment motivée ;
- elle est entachée d'un vice de procédure en l'absence de saisine de la commission du titre de séjour ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale ;
- elle méconnaît l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public et les faits qui lui sont reprochés sont anciens ;
- la décision fixant le pays de destination méconnaît l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît l'article 19 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- l'absence de délai de départ compte tenu notamment de la durée de sa présence sur le territoire français ne lui permet pas de préparer son départ ;
- l'interdiction de retour méconnaît l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale.
Par un mémoire en défense enregistré, le 9 octobre 2024, la préfète de l'Ain conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens ne sont pas fondés.
Vu :
- la note en délibéré du 11 octobre 2024 ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Bardad en application de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Bardad, première conseillère ;
- les observations de Me Iderkou, avocate de M. B, qui reprend les conclusions et moyens de la requête ;
- les observations de M. B.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. A B, ressortissant turc né le 3 août 1980, demande l'annulation l'arrêté du 3 septembre 2024 par lequel la préfète de l'Ain lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, prononcé à son encontre une interdiction de retour d'une durée de cinq ans et procédé à son signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen pour la durée de l'interdiction de retour.
Sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
3. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé et de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
4. Il ressort des pièces du dossier que M. B, ressortissant turc, né le 3 août 1980, est entré en France, le 30 décembre 1980, dans le cadre d'une procédure de regroupement familial. Le requérant a bénéficié de titres de séjour jusqu'au 4 avril 2023, date à laquelle sa carte de résident lui a été retirée au motif que son comportement constituait une menace pour l'ordre public. Il a bénéficié d'un titre de séjour temporaire dont la validité a expiré, le 13 avril 2024 et dont il n'a pas sollicité le renouvellement. M. B a toujours résidé sur le territoire national, ses parents, ses frères et sœurs résident en France et disposent de la nationalité française à l'exception de sa mère. Il n'a pas d'attaches familiales dans son pays d'origine. Il ressort également des observations de M. B présentées à l'audience, à laquelle ses parents et l'un de ses frères ont assisté, qu'il a obtenu une qualification professionnelle et qu'il a exercé une activité professionnelle en France pendant plusieurs années. Par une décision du 25 septembre 2019, une allocation aux adultes handicapés lui a été attribuée du 1er août 2019 au 31 juillet 2024 à raison d'un taux d'incapacité supérieur ou égal à 50 % et inférieur à 80 %. Le requérant dispose également d'un logement. A la date de la décision attaquée, il réside ainsi en France depuis plus 44 ans.
5. Par ailleurs, il ressort également des pièces du dossier que M. B est défavorablement connu des services de police à raison de différentes infractions commises en 2003, 2006, 2007, 2008, 2009, 2010, 2013, 2019, 2020 et 2021. Il a été condamné par le tribunal correctionnel de Belley, le 21 octobre 2004, à un mois d'emprisonnement avec sursis pour violence commise en réunion sans incapacité, par le tribunal de correctionnel de Bourg-en-Bresse, le 11 avril 2008, à 100 euros d'amende et à une suspension du permis de conduire pendant un mois pour circulation avec un véhicule sans assurance, le 8 décembre 2017 à deux mois d'emprisonnement pour conduite d'un véhicule en ayant fait usage de substances ou plantes classées comme stupéfiants, le 14 novembre 2019, à huit mois d'emprisonnement pour violence avec usage ou menace d'une arme suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours, le 8 janvier 2024, à une peine de 24 mois d'emprisonnement dont 6 mois avec sursis probatoire deux ans et une interdiction de détenir une arme pendant 5 ans, pour des faits de violence avec usage ou menace d'une arme suivie d'incapacité n'excédant pas 8 jours, récidive et escroquerie et extorsion avec violences ayant entraîné une incapacité totale de travail n'excédant pas huit jours et extorsion commise au préjudice d'une personne vulnérable. M. B et le Procureur de la République ont fait appel de cette décision. Par un arrêt du 14 mai 2024, la cour d'appel de Lyon a fixé la peine d'emprisonnement à un an et maintenu l'interdiction de détenir ou porter une arme pendant 5 ans. M. B a bénéficié d'une remise de peine de 90 jours, le 2 juillet 2024. Par une ordonnance du juge de l'application des peines du 1er août 2024, une libération sous contrainte de plein droit lui a été accordée ainsi qu'un régime de semi-liberté du 8 août 2024 jusqu'au 18 octobre 2024. Le requérant produit des justificatifs établissant une prise en charge médicale auprès du Centre de Soins, d'Accompagnement et de Prévention en Addictologie de Bourg-en-Bresse. Toutefois, en dépit de la gravité et du caractère répété des faits qui lui sont reprochés et des infractions à raison desquelles il a été condamné, la mesure d'éloignement en litige, compte tenu des liens familiaux en France de M. B et de la durée de sa présence sur le territoire national, a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise et méconnu ainsi les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, le requérant est fondé à solliciter l'annulation de cette décision.
6. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision du 3 septembre 2024 par laquelle la préfète de l'Ain a prononcé une obligation de quitter le territoire français sans délai à l'encontre de M. B doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, la décision du même jour portant interdiction de retour d'une durée de cinq ans.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
7. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, () l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ".
8. L'exécution du présent jugement, eu égard à ses motifs, implique qu'il soit enjoint à la préfète de l'Ain de procéder au réexamen de la situation de M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement après lui avoir délivré, dans un délai de quinze jours, une autorisation provisoire de séjour.
Sur les frais du litige :
9. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'État le versement au conseil de M. B d'une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de l'admission définitive du requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle et de la renonciation par son conseil à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à la mission d'aide juridictionnelle qui lui aura été confiée.
D E C I D E :
Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : L'arrêté de la préfète de l'Ain du 3 septembre 2024 est annulé.
Article 3 : Il est enjoint à la préfète de l'Ain de délivrer une autorisation provisoire de séjour à M. B dans le délai de quinze jours et de réexaminer sa situation dans le délai de deux mois à compter de la notification du jugement.
Article 4 : L'État versera la somme de 1 000 euros au conseil de M. B, en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de l'admission définitive du requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle et de la renonciation par son conseil à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à la mission d'aide juridictionnelle qui lui aura été confiée.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la préfète de l'Ain.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 octobre 2024.
La magistrate désignée,
N. Bardad
Le greffier
T. Clément
La République mande et ordonne à la préfète de l'Ain en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition,
Un greffier,
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