Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2410143

lundi 21 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2410143
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationELOIGNEMENT

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lyon a rejeté la requête de M. A, ressortissant turc, qui contestait un arrêté préfectoral du 2 octobre 2024 l'obligeant à quitter sans délai le territoire français, avec interdiction de retour de deux ans et assignation à résidence. Le tribunal a d'abord admis le requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Sur le fond, il a écarté le moyen d'incompétence du signataire, la délégation de signature étant régulière, et a jugé que la décision d'éloignement était suffisamment motivée en droit et en fait. La solution retenue est le rejet de l'ensemble des demandes d'annulation et d'injonction, sur la base des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de la convention européenne des droits de l'homme.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 7 et 11 octobre 2024, M. E A, représenté par Me Lulé, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 2 octobre 2024 par lequel la préfète du Rhône l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant deux ans ;

3°) d'annuler l'arrêté du 2 octobre 2024 par lequel la préfète du Rhône l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours ;

4°) d'enjoindre à la préfète du Rhône de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours et de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

5°) d'enjoindre à la préfète du Rhône de mettre en œuvre sans délai la procédure d'effacement du signalement dans le système d'information Schengen, en cas d'annulation de l'interdiction de retour ;

6°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au bénéfice de son conseil en application de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ou à défaut à son bénéfice propre en cas de non-admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

M. A soutient que :

- les décisions attaquées n'ont pas été signées par une autorité compétente ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen complet de sa situation ;

- elle est entachée d'erreur de fait ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

Sur la décision portant refus de délai de départ volontaire :

- elle est illégale par exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale par exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale par exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen sérieux de sa situation ;

- elle est entachée d'erreur de fait ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

Sur la décision portant assignation à résidence :

- elle est illégale par exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

La préfète du Rhône a produit des pièces, enregistrées le 11 octobre 2024.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 octobre 2024, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme B pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 18 octobre 2024, ont été entendus :

- le rapport de Mme B,

- les observations de Me Lulé, représentant M. A, qui reprend les conclusions de la requête par les mêmes moyens.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant turc né le 1er juillet 1991, demande l'annulation des décisions du 2 octobre 2024 par lesquelles la préfète du Rhône l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination, lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant deux ans et l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique dispose : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu de prononcer, dans les circonstances de l'espèce et en application de ces dispositions, l'admission provisoire de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur le moyen commun aux différentes décisions :

3. En premier lieu, les décisions attaquées ont été signées par Mme D C, chargée de mission au bureau de l'éloignement de la préfecture du Rhône, à laquelle la préfète du Rhône a, par un arrêté du 15 mai 2024 publié le 16 mai 2024 au recueil des actes administratifs de la préfecture, délégué sa signature à l'effet de signer, notamment, les décisions en litige. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées manque en fait et doit être écarté.

Sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, l'arrêté attaqué, qui vise les textes sur lesquels il se fonde et notamment le 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, indique que M. A ne justifie pas être entré régulièrement en France et ne démontre pas être détenteur d'un passeport en cours de validité revêtu d'un visa, ni être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité. Par suite, la décision attaquée comporte les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde et est ainsi suffisamment motivée.

5. En deuxième lieu, M. A a clairement déclaré, au cours de son audition par les services de police le 2 octobre 2024 dont le procès-verbal fait foi jusqu'à preuve contraire, qu'il avait quitté la France en 2022 pour la Suisse et non pour la Turquie, et qu'il était resté en Suisse environ un an et demi, avant de revenir en France il y a environ un an. Par suite, même s'il établit avoir résidé en France pendant plusieurs années entre 2014 et 2021, il n'est pas fondé à soutenir qu'en indiquant qu'il n'était entré en France pour la dernière fois qu'il y a environ un an, la préfète aurait entaché sa décision d'erreur de fait ou d'un défaut d'examen de sa situation.

6. En troisième lieu, il résulte des termes de la décision attaquée que la décision d'éloignement en litige est fondée, à titre principal, sur la circonstance que M. A est entré irrégulièrement en France et ne dispose d'aucun titre de séjour. Par suite, à supposer même que le comportement de l'intéressé ne puisse être regardé comme caractérisant une menace pour l'ordre public, cette circonstance est demeurée sans incidence sur le sens de la décision en litige. En tout état de cause, en relevant que le nom de M. A était mentionné dans les fichiers des autorités de police dans plusieurs procédures judiciaires concernant la commission de diverses infractions, ce qui est exact, la préfète n'a pas entaché sa décision d'erreur de fait ni d'un défaut d'examen de sa situation.

7. En quatrième lieu, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Il ressort des pièces du dossier que M. A est entré en France pour la première fois en décembre 2013, à l'âge de 22 ans. Après le rejet de sa demande d'asile, il a fait l'objet de plusieurs décisions d'éloignement en 2016, 2017, et 2021, et aurait quitté le territoire en 2022 pour s'installer en Suisse pendant un an et demi. S'il soutient avoir toujours travaillé dans le domaine de la restauration mais avoir été victime de travail dissimulé, il n'établit pas la réalité de ses activités professionnelles depuis son entrée sur le territoire. S'il se prévaut également de la présence en France de deux cousins qui l'hébergent, il est célibataire, sans charge de famille, et ne justifie d'aucune autre relation personnelle ou familiale ni d'aucune intégration sociale sur le territoire. Dans ces conditions, et à supposer même que le comportement de M. A ne constitue pas une menace pour l'ordre public, celui-ci n'est pas fondé à soutenir qu'en l'obligeant à quitter le territoire français, la préfète du Rhône a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels cette décision a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, l'intéressé n'est pas fondé à soutenir que la décision en litige est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Sur la légalité de la décision portant refus de délai de départ volontaire :

8. Il résulte de ce qui précède que les conclusions dirigées contre la décision d'obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées. Par suite, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de cette décision à l'égard du refus de délai de départ volontaire doit être écarté.

Sur la légalité de la décision portant fixation du pays de destination :

9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions dirigées contre la décision d'obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées. Par suite, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de cette décision à l'égard de la décision fixant le pays de destination doit être écarté.

Sur la légalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

10. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que les conclusions dirigées contre la décision d'obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées. Par suite, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de cette décision à l'égard de l'interdiction de retour sur le territoire doit être écarté.

11. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué, qui vise les textes sur lesquels il se fonde et notamment les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, indique que l'intéressé déclare être entré en France il y a environ un an, qu'il est célibataire et sans enfant et ne justifie pas avoir établi le centre de ses intérêts privés et familiaux en France, qu'il a déjà fait l'objet de trois mesures d'éloignement, et que son comportement délictueux est constitutif d'une menace grave et avérée pour l'ordre public. Par suite, la décision attaquée comporte les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde et est ainsi suffisamment motivée.

12. En troisième lieu, les motifs tirés de l'erreur de fait et du défaut d'examen de la situation de M. A devront être écartés pour les mêmes motifs que ceux retenus aux points 5 et 6 s'agissant de l'obligation de quitter le territoire français.

13. En quatrième lieu, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation devront être écartés pour les mêmes motifs que ceux retenus au point 7 s'agissant de l'obligation de quitter le territoire français.

Sur la légalité de la décision portant assignation à résidence :

14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions dirigées contre la décision d'obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées. Par suite, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de cette décision à l'égard de la décision d'assignation à résidence doit être écarté.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. A doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et à fin d'application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de M. A est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E A et à la préfète du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 octobre 2024.

La magistrate désignée,

C. BLa greffière,

A. Senoussi

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

N°2410143