Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2410341
mercredi 30 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lyon |
| Section | Tribunal Administratif de Lyon |
| N° Dossier | TA69-2410341 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | ELOIGNEMENT |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 15 octobre 2024, M. A C, représenté par Me Christophe-Montagnon, demande au tribunal :
1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle,
2°) d'annuler les décisions du 8 octobre 2024 par lesquelles la préfète du Rhône l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et a pris à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de 2 ans ;
3°) d'annuler l'arrêté du 8 octobre 2024 par lequel la préfète du Rhône l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours dans le département du Rhône ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil. AJ a été sollicitée et déposée.
Il soutient que :
- les décisions attaquées ont été prises par une autorité incompétente ;
- elles sont entachées d'un défaut de motivation et d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les dispositions de l'article L. 613-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- les décisions portant obligation de quitter le territoire français sans délai et fixant le pays de renvoi méconnaissent les dispositions des articles L. 611-1 et L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire méconnaît les dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- l'arrêté portant interdiction de retour sur le territoire français méconnaît les dispositions des articles L. 612-3 et L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 octobre 2024, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme E en application des dispositions de l'article L. 922-2 du code de justice administrative pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 921-1 à L. 922-3 et R. 921-1 à R. 922-28 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Au cours de l'audience publique du 30 octobre 2024, Mme E a présenté son rapport et entendu :
- les observations de Me Christophe-Montagnon, représentant M. C, qui sollicite l'admission, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle de M. C, abandonne le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées, reprend les autres moyens soulevés dans la requête et insiste sur la situation de M. C, les circonstances de son arrivée en France et la procédure en cours devant le juge judiciaire ; à cet égard, elle doit être regardée comme soutenant que la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'une erreur d'appréciation ;
- les observations de M. C, assisté de M. G, interprète en langue arabe ;
- et les observations de Mme D, représentant la préfète du Rhône.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. C, ressortissant algérien né le 7 octobre 2006, est entré en France en 2023, selon ses déclarations. Par des décisions du 8 octobre 2024, la préfète du Rhône l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et a pris à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de 2 ans. Par un arrêté du même jour, la préfète du Rhône l'a assigné à résidence dans le département du Rhône pour une durée de 45 jours. M. C demande au tribunal l'annulation de ces décisions.
Sur l'admission à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".
3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
Sur les moyens communs à l'ensemble des décisions attaquées :
4. Les décisions du 8 octobre 2024 indiquent de manière suffisamment précise les motifs de fait et de droit pour lesquels la préfète a pris une obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a assigné à résidence M. C. Elles mentionnent les articles applicables du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Elles mentionnent également les principaux éléments de la situation administrative et personnelle de M. C. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation doit être écarté.
5. En second lieu, il ne ressort ni des décisions en litige, ni des pièces du dossier que la préfète du Rhône n'aurait pas procédé à un examen personnalisé de la situation de M. C avant d'édicter les décisions attaquées, la préfète n'étant pas tenue de mentionner l'ensemble des éléments relatifs à la situation personnelle du requérant. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen de sa situation personnelle doit être écarté.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
6. En premier lieu, aux termes de l'article L. 613-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel est notifiée une décision portant obligation de quitter le territoire français est informé, par cette notification écrite, des conditions, prévues aux articles L. 722-3 et L. 722-7, dans lesquelles cette décision peut être exécutée d'office. Lorsque le délai de départ volontaire n'a pas été accordé, l'étranger est mis en mesure, dans les meilleurs délais, d'avertir un conseil, son consulat ou une personne de son choix. "
7. Le requérant fait valoir qu'il n'a pas été informé de son droit d'être assisté par son conseil lors de la notification de la décision contestée. Toutefois, les conditions dans lesquelles sont notifiées les décisions administratives sont, en elles-mêmes, sans incidence sur leur légalité. Par suite, M. C ne saurait utilement se prévaloir des dispositions précitées à l'encontre de la décision litigieuse.
8. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () " Aux termes de l'article L. 611-3 de ce code : " L'étranger mineur de dix-huit ans ne peut faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français. "
9. En l'espèce, il n'est pas contesté que M. C est arrivé en tant que mineur isolé en France, à l'âge de 17 ans. Toutefois, il est constant que, à la date des décisions attaquées, M. C avait atteint l'âge de 18 ans. Par conséquent, le requérant, qui est entré irrégulièrement sur le territoire français et s'y est maintenu sans titre de séjour, ne peut utilement se prévaloir des dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen doit être écarté comme inopérant.
10. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. / 2. Il ne peut y avoir d'ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
11. Si M. C se prévaut de la circonstance qu'il est arrivé en France en 2023 à l'âge de 17 ans, qu'il a été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance, bénéficie d'un contrat jeune majeur depuis le 11 octobre 2024, soit postérieurement à la date de la décision en litige, qu'il est suivi en addictologie au centre hospitalier du Vinatier, à Lyon, depuis le 6 juin 2024, eu égard d'une part à sa durée de présence en France, aux liens personnels et familiaux dont il se prévaut, à son insertion sociale et professionnelle et, d'autre part à la circonstance que son comportement constitue une menace à l'ordre public, compte tenu des 18 signalements dont il a fait l'objet depuis son entrée en France et jusqu'à la date de la décision attaquée, soit environ un an, de la condamnation dont il a fait l'objet par le tribunal correctionnel de Lyon le 20 octobre 2024 à 6 mois d'emprisonnement avec aménagement de peine pour des faits de transports sans motif légitime d'arme blanc ou incapacitante de catégorie D et de vol aggravé par deux circonstances, il n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée porte à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux but en vue desquels elle a été prise. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
12. En outre, lors de l'audience, M. C fait valoir qu'il aurait été victime d'un réseau criminel en Espagne, raison pour laquelle il est venu en France, où il serait de nouveau victime d'un réseau criminel de traite d'être d'humains et qu'il serait également victime de soumission chimique. Au soutien de ses allégations, M. C produit notamment le rapport d'évaluation de la minorité et de l'isolement relatant la possibilité que le requérant ait été victime de traite d'êtres humains, un signalement au procureur de la République pour les faits de traite d'êtres humains dont M. C serait victime par l'unité de gestion, évaluation et orientation des mineurs isolés étrangers de la métropole du Grand Lyon ainsi qu'une plainte avec constitution de partie civile de ce même service, au demeurant rejetée par le juge d'instruction, ces éléments ne sont pas suffisamment probants pour démontrer l'erreur d'appréciation dont serait entachée la décision de la préfète du Rhône, alors que M. C indique à l'audience que son conseil n'est pas en mesure de connaître les suites données à ces plaintes du fait de l'impossibilité d'accès à la procédure, bien que le requérant soit cité comme victime. Dans ces circonstances, le moyen ne peut qu'être écarté.
En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :
13. En premier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 8 à 11, M. C n'est pas fondé à soutenir que la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire aurait méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni les dispositions des articles L. 611-1 et L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
14. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " Aux termes de l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. "
15. Il ressort des termes de la décision attaquée que celle-ci est notamment fondée sur la circonstance que le comportement de M. C constitue une menace à l'ordre public, eu égard au fait qu'il a été signalé par 18 fois entre son entrée en France et la date de la décision attaquée, pour des faits, notamment, de violences avec usage ou menace d'une arme, vol en réunion avec et sans violences, vol avec destruction, violences aggravées par deux circonstances, vol simple, détention non autorisée de stupéfiants, recel de bien, vol à la roulotte. En outre, postérieurement à la décision attaquée, M. C a fait l'objet d'une condamnation par le tribunal correctionnel de Lyon le 20 octobre 2024 à 6 mois d'emprisonnement avec aménagement de peine pour des faits de transports sans motif légitime d'arme blanc ou incapacitante de catégorie D et de vol aggravé par deux circonstances. Si le requérant fait valoir qu'il n'a pas fait l'objet de condamnations en tant que mineur, il n'est pas contesté qu'il a été condamné par le tribunal correctionnel de Lyon très récemment. Ainsi, eu égard à la gravité des faits pour lesquels il a été signalé et à leur caractère récent, le comportement de M. C doit être regardé comme constituant une menace à l'ordre public. En outre, alors que la décision est notamment fondée sur la circonstance que l'intéressé ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale, le requérant établit être hébergé depuis le 24 juillet 2024 par le centre d'enseignement professionnel et d'accueil de jeunes à F B. Toutefois, la décision est également fondée sur la circonstance, non contestée, qu'il ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français et n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour, ainsi que sur la circonstance que son comportement constitue une menace à l'ordre public. Ces seuls éléments suffisent à justifier la décision prise par le préfet de police. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
16. Pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 8 à 11, M. C n'est pas fondé à soutenir que la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire aurait méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni les dispositions des articles L. 611-1 et L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
17. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. "
18. M. C, qui doit être regardé comme soutenant que la décision méconnaît les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, se prévaut des circonstances particulières tenant à son arrivée en France et exposées au point 12. Il fait également valoir qu'il était isolé dès son enfance dans son pays d'origine, l'Algérie, bien que ses parents y résident toujours, et que c'est à cette occasion qu'il a débuté sa consommation de Lyrical dont il est devenu dépendant. Toutefois, ces éléments demeurent peu étayés par les pièces du dossier et, en l'état, ne suffisent pas à établir des circonstances particulières au sens de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être écarté.
19. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. C doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : M. C est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et à la préfète du Rhône.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 octobre 2024.
La magistrate désignée,
C. E
La greffière,
F. GAILLARD
La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition,
Un greffier,
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