Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2410360

mercredi 30 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2410360
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationELOIGNEMENT

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lyon a rejeté la requête de Mme A, ressortissante kosovienne, contestant l'arrêté préfectoral du 9 octobre 2024 prolongeant d'un an son interdiction de retour sur le territoire français et l'assignant à résidence. Le tribunal a écarté le moyen d'incompétence du signataire, la délégation de signature étant régulière. Il a également jugé que la décision de prolongation ne méconnaissait ni l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme ni l'article 3 de la Convention internationale des droits de l'enfant, et n'était pas entachée d'erreur d'appréciation au regard des critères de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 15 octobre 2024, Mme D A, représentée par la SELARL BS2A Bescou et Sabatier Avocats Associés, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 9 octobre 2024 par lequel la préfète de l'Ain a prolongé d'un an l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à son encontre le 16 septembre 2022 et l'a assignée à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

2°) d'enjoindre à la préfète de l'Ain de procéder à l'effacement de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen et d'en justifier dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil de la somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que ce dernier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

- elles ont été signées par une autorité incompétente ;

En ce qui concerne la décision prolongeant d'un an l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée le 16 septembre 2022 :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 octobre 2024, la préfète de l'Ain conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Mme A a déposé une demande d'aide juridictionnelle le 15 octobre 2024.

La présidente du tribunal a délégué les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à Mme Gros, première conseillère.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 25 octobre 2024 :

- le rapport de Mme Gros,

- les observations de Me Hmaida, substituant Me Bescou, représentant Mme A, qui reprend les conclusions et les moyens de la requête,

- et les observations de Mme A, assistée de Mme B, interprète en langue albanaise.

La préfète de l'Ain n'était ni présente, ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D A, ressortissant kosovienne née le 18 janvier 1994, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 9 octobre 2024 par lequel la préfète de l'Ain a prolongé d'un an l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à son encontre le 16 septembre 2022 pour une durée d'un an et l'a assignée à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".

3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun aux décisions contestées :

4. Les décisions attaquées ont été signées par M. E C, directeur adjoint de la citoyenneté et de l'intégration, qui a reçu délégation à cet effet par un arrêté de la préfète de l'Ain du 16 juillet 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture et accessible tant au juge qu'aux parties. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées doit être écarté.

En ce qui concerne la décision prolongeant d'un an l'interdiction de retour sur le territoire français visant Mme A :

5. Aux termes de l'article L. 612-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut prolonger l'interdiction de retour pour une durée maximale de deux ans dans les cas suivants : / () 2° L'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français au-delà du délai de départ volontaire qui lui avait été accordé ; () ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour () pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

6. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. () ".

7. Si Mme A, entrée en France le 15 octobre 2015, se prévaut de la durée de son séjour, il ressort des pièces du dossier qu'elle s'est maintenue sur le territoire français en dépit de deux mesures d'éloignement édictées à son encontre les 1er juillet 2016 et 16 septembre 2022. Il est constant que son compagnon s'y trouve également en situation irrégulière. Ainsi que l'a estimé, au vu de l'avis rendu le 4 juillet 2022 par le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, la préfète de l'Ain dans son arrêté du 16 septembre 2022, dont la légalité a été confirmée par le tribunal et par la cour administrative d'appel de Lyon, l'état de santé du fils benjamin du couple, Edonet, qui nécessite une prise en charge médicale dont le défaut ne devrait toutefois pas entraîner de conséquences d'une exceptionnelle gravité, ne requiert pas que celui-ci demeure en France. Les recherches génétiques en cours, dont il n'est au demeurant pas établi qu'elles ne pourraient être menées au Kosovo, ne sont pas de nature à remettre en cause cette appréciation. Rien ne fait, ainsi, obstacle à ce que la cellule familiale de Mme A, constituée de son compagnon et de leurs trois enfants mineurs, nés en 2014, 2016 et 2018, se reconstitue dans le pays d'origine du couple, où les enfants pourront poursuivre leur scolarité. Dans ces conditions, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision prolongeant d'un an l'interdiction de retour édictée à son encontre le 16 septembre 2022 pour une durée d'un an porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise ou serait contraire à l'intérêt supérieur de ses enfants mineurs et méconnaîtrait, ainsi, les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

8. En second lieu, compte-tenu de ce qui précède, et alors même que la présence en France de Mme A ne représente pas une menace pour l'ordre public, en prolongeant d'un an l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à son encontre le 16 septembre 2022 pour une durée d'un an, la préfète de l'Ain n'a pas commis d'erreur d'appréciation.

9. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 9 octobre 2024 par lequel la préfète de l'Ain a prolongé d'un an l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à son encontre le 16 septembre 2022 et l'a assignée à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

10. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme A, n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

11. En vertu des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, le tribunal ne peut pas faire bénéficier la partie perdante du remboursement par l'autre partie des frais d'instance. Par suite, les conclusions présentées à ce titre par Mme A doivent être rejetées.

DECIDE :

Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La requête de Mme A est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme D A et à la préfète de l'Ain.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 octobre 2024.

La magistrate désignée,

R. Gros

La greffière,

L. Bon-Mardion

La République mande et ordonne à la préfète de l'Ain en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,