Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2411682

mercredi 4 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2411682
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lyon a examiné la requête de Mme B, ressortissante guinéenne, contestant l'arrêté du 19 novembre 2024 par lequel la préfète du Rhône ordonnait sa remise aux autorités espagnoles, responsables de sa demande d'asile. La requérante invoquait notamment un défaut d'information préalable, l'absence de remise du compte-rendu d'entretien individuel, et une erreur manifeste d'appréciation au regard de son état de grossesse. Le tribunal a rejeté l'ensemble des moyens, considérant que la préfète avait justifié de la remise des brochures d'information et que l'état de grossesse de Mme B ne constituait pas, en l'espèce, un obstacle à son transfert. La décision a donc confirmé la légalité de l'arrêté de remise aux autorités espagnoles, en application du règlement (UE) n°604/2013.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 25 novembre 2024, Mme C B demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 19 novembre 2024 par lequel la préfète du Rhône a ordonné sa remise aux autorités espagnoles, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Rhône, à titre principal, de lui délivrer une attestation de demande d'asile, et à titre subsidiaire de procéder au réexamen de sa situation, dans un délai de quinze jours et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros par application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour son conseil de renoncer au bénéfice de la mission d'aide juridictionnelle qui lui aura été confiée.

Elle soutient que :

- il n'est pas démontré qu'elle a pu bénéficier de l'information préalable obligatoire prévue par l'article 4 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 dans une langue qu'elle comprend ;

- elle n'a pas obtenu la copie du compte-rendu de son entretien individuel comme le prévoient les dispositions de l'article 5.6 de ce règlement ;

- il n'est pas démontré que les autorités espagnoles ont bien été saisies dans les délais légaux de la demande de prise en charge ;

- sa situation personnelle n'a pas été correctement examinée ;

- la décision attaquée est entachée d'erreur manifeste d'appréciation dans l'application de l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013, dès lors qu'il est médicalement établi qu'elle ne peut pas voyager du fait de son état de grossesse.

La préfète du Rhône a produit des pièces qui ont été enregistrées le 3 décembre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme A en application des dispositions de l'article L. 922-2 du code de justice administrative pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 921-1 à L. 922-3 et R. 921-1 à R. 922-28 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Seul le rapport de Mme A a été présenté en audience publique le 3 décembre 2024.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante guinéenne née le 1er mars 2004 est entrée irrégulièrement en France, en dernier lieu, le 10 août 2024 pour y demander l'asile. La consultation de ses empreintes sur le fichier Eurodac a révélé qu'elle avait été identifiée en Espagne, pour franchissement irrégulier de frontière le 8 octobre 2023. Saisies le 5 septembre 2024 sur le fondement du règlement (UE) n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, les autorités espagnoles ont fait connaître leur accord explicite de réadmission le 11 octobre 2024. Par une décision du 19 novembre 2024 dont Mme B demande au tribunal l'annulation, la préfète du Rhône a ordonné sa remise aux autorités espagnoles, responsables de l'examen de sa demande d'asile.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) du 26 juin 2013 susvisé : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement et notamment : / a) des objectifs du présent règlement () b) des critères de détermination de l'État membre responsable, de la hiérarchie de ces critères au cours des différentes étapes de la procédure et de leur durée () c) de l'entretien individuel en vertu de 1'article 5 et de la possibilité de fournir des informations sur la présence de membres de la famille, de proches ou de tout autre parent dans les États membres, y compris des moyens par lesquels le demandeur peut fournir ces informations ; d) de la possibilité de contester une décision de transfert et, le cas échéant, de demander une suspension du transfert ; e) du fait que les autorités compétentes des États membres peuvent échanger des données le concernant aux seules fins d'exécuter leurs obligations découlant du présent règlement ; f) de 1'existence du droit d'accès aux données le concernant et du droit de demander que ces données soient rectifiées si elles sont inexactes ou supprimées si elles ont fait l'objet d'un traitement illicite, ainsi que des procédures à suivre pour exercer ces droits, y compris des coordonnées des autorités visées à l'article 35 et des autorités nationales chargées de la protection des données qui sont compétentes pour examiner les réclamations relatives à la protection des données à caractère personnel. / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les Etats membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5 () ".

4. La préfète du Rhône justifie avoir remis à Mme B le 22 août 2024, soit le jour du dépôt de sa demande d'asile, les brochures " A " (" J'ai demandé l'asile dans l'Union Européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' ") et " B " (" Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ") constituant la brochure commune prévue par les dispositions précitées, et comprenant les éléments d'information requis, en langue soussou, que l'intéressée a déclaré comprendre. Il en résulte que le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 4 du règlement européen du 26 juin 2013 doit être écarté.

5. En deuxième lieu, selon l'article 5 du règlement européen du 26 juin 2013 susvisé : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ".

6. Il ressort des pièces produites en défense par la préfète du Rhône qu'une copie du résumé de l'entretien individuel a été remise le 22 août 2024 à Mme B. Il s'ensuit que le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées du 6 de l'article 5 du règlement européen du 23 juin 2013 doit, en toute hypothèse, être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 21 du règlement européen du 26 juin 2013 susvisé : " 1. L'État membre auprès duquel une demande de protection internationale a été introduite et qui estime qu'un autre État membre est responsable de l'examen de cette demande peut, dans les plus brefs délais et, en tout état de cause, dans un délai de trois mois à compter de la date de l'introduction de la demande au sens de l'article 20, paragraphe 2, requérir cet autre État membre aux fins de prise en charge du demandeur. () Si la requête aux fins de prise en charge d'un demandeur n'est pas formulée dans les délais fixés par le premier et le deuxième alinéas, la responsabilité de l'examen de la demande de protection internationale incombe à l'État membre auprès duquel la demande a été introduite. ".

8. Il ressort des pièces du dossier que les autorités espagnoles ont été saisies le 5 septembre 2024 d'une demande de prise en charge de Mme B, soit dans le délai prévu par les dispositions précitées. Le moyen tiré de ce qu'il ne serait pas établi que la demande de réadmission aurait été formulé dans les délais requis par le règlement européen du 26 juin 2013 doit donc être écarté.

9. En quatrième lieu, contrairement à ce que fait valoir Mme B, il ne ressort pas de l'arrêté attaqué que la préfète du Rhône n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de sa situation personnelle.

10. En cinquième et dernier lieu, selon les termes de l'article 17 du règlement européen du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () 2. L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. Les personnes concernées doivent exprimer leur consentement par écrit. ".

11. Mme B, qui est entrée pour la dernière fois en France en août 2024, a précédemment fait l'objet, en avril 2024, d'une décision de remise aux autorités espagnoles qui a été exécutée le 10 juillet 2024. Elle est revenue sur le territoire français quelques semaines plus tard, pour formuler la même demande d'asile. Elle se prévaut, à l'appui de sa demande d'annulation de l'arrêté attaqué, de son état de grossesse, dont le terme est prévu le 6 mai 2025, et d'un certificat médical selon lequel " elle ne peut actuellement pas effectuer des voyages du fait de sa grossesse ", daté du 22 novembre 2024 et rédigé par une sage-femme du centre hospitalier universitaire de Saint-Etienne. Toutefois, d'une part, ce certificat médical ne précise pas les motifs pour lesquels Mme B, enceinte, au jour de la décision attaquée, de dix-sept semaines, ne pourrait pas voyager à destination de l'Espagne, pays frontalier de la France. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que le père de l'enfant à naître est un ressortissant guinéen en situation irrégulière sur le territoire français. Il se déduit de ces motifs que Mme B n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée serait entachée d'erreur manifeste d'appréciation dans l'application des dispositions précitées de l'article 17 du règlement européen du 26 juin 2013.

12. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté attaqué du 19 novembre 2024 par lequel la préfète du Rhône a ordonné sa remise aux autorités espagnoles.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions de la requête à fin d'injonction ne peuvent en conséquence qu'être rejetées.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

14. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, le versement à la requérante de quelque somme que ce soit au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête présentée par Mme B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B et à la préfète du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 décembre 2024

La magistrate désignée,

A. A

La greffière,

S. Lecas

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

N°241168