Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2411802

jeudi 5 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2411802
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lyon a été saisi d’un recours en excès de pouvoir contre une décision du directeur territorial de l’OFII refusant à une famille géorgienne le bénéfice des conditions matérielles d’accueil. Le tribunal a examiné les moyens tirés du défaut de motivation, du défaut d’examen de la vulnérabilité et de la méconnaissance de l’article L. 551-15 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. La solution retenue n’est pas explicitée dans l’extrait fourni, mais le tribunal a statué en application des articles L. 551-8, L. 551-15 et L. 531-27 du même code, ainsi que de la directive 2013/33/UE.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 26 novembre 2024, Mme A D et son fils majeur M. C D, représentés par Me Brocard, demandent au tribunal :

1°) de prononcer leur admission à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 20 novembre 2024 par laquelle le directeur territorial de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a refusé, au nom de la famille composée également de la fille de la requérante, Mme B D, le bénéfice des conditions matérielles d'accueil ;

3°) d'enjoindre à l'OFII d'admettre la famille au bénéfice des conditions matérielles d'accueil rétroactivement à compter du 20 novembre 2024 dans un délai de huit jours à compter de la date de notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'OFII la somme de 1500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour celui-ci de renoncer à percevoir la part contributive versée par l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier en l'absence de prise en compte de la vulnérabilité du demandeur ;

- l'autorité administrative aurait du prendre en compte la vulnérabilité du demandeur pour lui octroyer, en tout état de cause, le bénéfice des conditions matérielles d'accueil ;

- elle méconnaît l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 décembre 2024 l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

La présidente du tribunal a désigné Mme Collomb, première conseillère, pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions qui refusent, totalement ou partiellement au demandeur le bénéfice des conditions matérielles d'accueil.

Vu les décisions attaquées et les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive n° 2013/33/UE du 26 juin 2013 du Parlement européen et du Conseil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties, dûment convoquées, ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Collomb, magistrate désignée ;

- les observations de Me Brocard, représentant Mme D qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;

- les déclarations de Mme D et celles de son fils assistés par Mme E, interprète en langue géorgienne.

L'Office français de l'immigration et de l'intégration n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience conformément aux dispositions de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D ressortissante géorgienne, née le 7 septembre 1981 et son fils majeur, M. C D, né le 12 mars 2003, demandent l'annulation de la décision du 20 novembre 2024 par laquelle le directeur territorial de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a refusé à la famille, également composée de la fille mineure de la requérante, Mme B D, le bénéfice des conditions matérielles d'accueil.

Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique :" Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme D, il y a lieu de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, selon les termes de l'article L. 551-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les conditions matérielles d'accueil du demandeur d'asile, au sens de la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, comprennent les prestations et l'allocation prévues aux chapitres II et III. ". Toutefois, aux termes de l'article L. 551-15 du même code : " Les conditions matérielles d'accueil sont refusées, totalement ou partiellement, au demandeur, dans le respect de l'article 20 de la directive 2013/33/ UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, dans les cas suivants : / 4° Il n'a pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans le délai prévu au 3° de l'article L. 531-27. () ". À cet égard, l'article L. 531-27 de ce même code prévoit que : " L'Office français de protection des réfugiés et apatrides statue en procédure accélérée à la demande de l'autorité administrative chargée de l'enregistrement de la demande d'asile dans les cas suivants : / () 3° Sans motif légitime, le demandeur qui est entré irrégulièrement en France ou s'y est maintenu irrégulièrement n'a pas présenté sa demande d'asile dans le délai de quatre-vingt-dix jours à compter de son entrée en France ; () ". Par ailleurs, selon les termes de l'article D. 551-17 dudit code : " La décision de refus des conditions matérielles d'accueil prise en application de l'article L. 551-15 est écrite et motivée. Elle prend en compte la situation particulière et la vulnérabilité de la personne concernée. Elle prend effet à compter de sa signature. ". À cet égard, l'article L. 522-3 de ce même code prévoit que : " L'évaluation de la vulnérabilité vise, en particulier, à identifier les mineurs, les mineurs non accompagnés, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs, les victimes de la traite des êtres humains, les personnes atteintes de maladies graves, les personnes souffrant de troubles mentaux et les personnes qui ont subi des tortures, des viols ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, telles que des mutilations sexuelles féminines. ".

5. Il résulte des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que les conditions matérielles d'accueil sont proposées au demandeur d'asile par l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) après l'enregistrement de la demande d'asile. Dans le cas où elle envisage de refuser les conditions matérielles d'accueil sur le fondement de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il appartient à l'autorité compétente de l'OFII d'apprécier la situation particulière du demandeur au regard notamment de sa vulnérabilité, de ses besoins en matière d'accueil ainsi que, le cas échéant, des raisons pour lesquelles il n'a pas respecté les obligations auxquelles il devait déférer pour bénéficier des conditions matérielles d'accueil.

6. Pour refuser à Mme D et à sa famille le bénéfice des conditions matérielles d'accueil après avoir examiné ses besoins et sa situation personnelle et familiale, le directeur territorial de l'OFII s'est fondé sur le motif tiré de ce que l'intéressée n'avait pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans un délai de quatre-vingt-dix jours à compter de son entrée en France.

7. En l'espèce, tout d'abord, la décision contestée vise les textes dont elle fait application, en particulier les dispositions des articles L. 551-15 et D. 551-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle de Mme D sur lesquelles le directeur territorial de l'OFII s'est fondé pour lui refuser le bénéfice des conditions matérielles d'accueil. Par suite, la décision attaquée, qui comporte les considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement et ont ainsi permis à Mme D et à son fils majeur d'en contester utilement le bien-fondé, est suffisamment motivée au regard des dispositions des articles L. 551-15 et D. 551-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. Ensuite, il ne ressort ni des termes de la décision contestée, ni d'aucune autre pièce du dossier que le directeur territorial de l'OFII n'aurait pas procédé à un examen sérieux et particulier de la situation personnelle et familiale de Mme D et de son fils, notamment du point de vue de leur vulnérabilité préalablement à l'édiction de la décision litigieuse. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit est infondé et ne peut qu'être écarté.

9. La requérante soutient enfin être venue en France avec sa fille pour y effectuer un court séjour qui s'est finalement prolongé en raison de l'évolution de la situation politique en Géorgie depuis l'été 2024 et en particulier de l'adoption, au mois de septembre 2024, par le parlement de cet Etat de la loi " Sur les valeurs familiales et la protections des mineurs " qui restreint fortement les droits des minorités sexuelles et la liberté d'expression ainsi que de la victoire du parti au pouvoir lors des élections législatives du 26 octobre 2024 à l'issue d'un scrutin controversé. Son fils a également indiqué, à la barre, être arrivé en France au début de l'année 2023 à la suite de persécutions subies en Géorgie où il aurait été contraint d'effectuer son service militaire et que son père aurait également dû fuir le pays à destination de la Pologne après avoir été victime d'une violente agression en raison de son engagement politique dans l'opposition au régime. Mme D et son fils n'apportent toutefois aucun élément de preuve à l'appui de leurs allégations et se bornent à produire des articles de presse et des communiqués d'Amnesty International mais ces seuls éléments ne permettent pas d'établir qu'ils encourent directement un risque pour leur vie ou leur personne en raison de leur engagement politique ou de leur orientation sexuelle ni qu'ils ne pouvaient légitiment anticiper être dans l'impossibilité de retourner en Géorgie. Par ailleurs, ils ne soutiennent ni même n'allèguent avoir été dans l'impossibilité d'effectuer toute démarche en vue de solliciter l'asile alors, au demeurant, qu'il ressort des pièces du dossier que Mme D, est entrée en France le 1er décembre 2022 et n'a depuis cette date entrepris aucune démarche pour demander l'asile et était donc présente sur le territoire national depuis près de deux ans à la date de la décision attaquée. Ainsi, en l'absence de motif légitime, c'est sans méconnaitre les dispositions précitées de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ni entacher sa décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation de la vulnérabilité de Mme D et de sa famille que le directeur territorial de l'OFII a refusé le bénéfice des conditions matérielles d'accueil.

10. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation présentées par Mme D et son fils doivent être rejetées ainsi que, par voie conséquence, leurs conclusions aux fins d'injonction et d'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E:

Article 1er : Mme D est admise, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A D, à son fils majeur M. C D et au directeur territorial de l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 décembre 2024.

La magistrate désignée,

C. COLLOMB

La greffière,

S. LECAS

La République mande et ordonne au préfet du Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour exécution conforme,

Un greffier