Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2500850

lundi 3 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2500850
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationELOIGNEMENT

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lyon a rejeté la requête de M. A, ressortissant tunisien, qui contestait un arrêté préfectoral du 21 janvier 2025 lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai, avec une interdiction de retour de 18 mois. Le tribunal a d'abord admis M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Sur le fond, il a écarté le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté, la délégation de signature étant régulière. Enfin, le tribunal a jugé que la décision d'éloignement ne méconnaissait pas l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, en application des articles L. 611-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 23 janvier 2025 à 11h52, M. F A, représenté par Me Bescou, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler les décisions du 21 janvier 2025 par lesquelles la préfète du Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, en fixant le pays de destination, et l'a interdit de retour pour une durée de 18 mois ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Rhône dans un délai d'un mois de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) d'enjoindre à la préfète du Rhône de procéder à l'effacement du signalement de non admission dans le système d'information Schengen ;

5°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à verser à son conseil sous réserve qu'il renonce à la part contributive de l'Etat en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- il n'est pas justifié de la compétence du signataire des décisions attaquées ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire méconnaît son droit à mener une vie privée et familiale tel que garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- la décision lui refusant un délai de départ volontaire est illégale par exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire, résulte d'un défaut d'examen sérieux de sa situation et est entachée d'erreurs de fait, d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation dans l'application des dispositions de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision lui interdisant le retour en France est illégale par exception d'illégalité des décisions portant obligation de quitter le territoire et refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire, résulte d'un défaut d'examen sérieux de sa situation, est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur d'appréciation dans l'application des dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et méconnaît son droit à mener une vie privée et familiale tel que garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision fixant le pays de renvoi est illégale par exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire.

Des pièces, produites pour la préfète du Rhône ont été enregistrées le 24 janvier 2025.

La présidente du tribunal a désigné Mme B pour statuer sur les requêtes relatives à des mesures d'éloignement adoptées à l'encontre de ressortissants étrangers faisant l'objet d'un placement en rétention et aux décisions accompagnant ces mesures.

Vu les pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience publique, présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Bescou, pour M. A, reprend les moyens et conclusions de la requête ;

- les observations de Mme C, pour la préfète du Rhône, qui conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés ne sont pas fondés ;

- et les observations de M. A.

Une note en délibéré a été produite par la préfète le 27 janvier 2025 et non communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. M. F A, ressortissant tunisien né le 27 avril 1990, demande l'annulation de l'arrêté du 21 janvier 2025, qui lui a été notifié le même jour à 14h50, par lequel la préfète du Rhône l'a obligé à quitter le territoire sans délai, en fixant le pays de destination, et l'a interdit de retour en France pour une durée de 18 mois. Par un arrêté du même jour, M. A a été placé en rétention administrative. A la suite de la mise en liberté de M. A ordonnée par le tribunal judiciaire de Lyon, l'intéressé a été assigné à résidence par un arrêté de la préfète du Rhône du 24 janvier 2025.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 921-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire sur le fondement des dispositions de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur le surplus des conclusions :

3. L'arrêté attaqué a été signé par M. D E, adjoint à la cheffe de bureau de l'éloignement, qui disposait d'une délégation consentie à cet effet par une délégation de la préfète du Rhône du 13 janvier 2025 publiée le même jour au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture. Le moyen tiré de l'incompétence de l'autorité signataire de l'arrêté attaqué doit donc être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, (). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire () à la sûreté publique, () à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales () ".

5. M. A se prévaut de son entrée en France au cours de l'année 2021, de sa situation de travailleur en tant que cuisinier depuis le 21 mars 2023, métier pour lequel il dispose d'un diplôme, des liens personnels tissés sur le territoire, de sa maîtrise de la langue française et de son comportement qui ne peut être regardé comme constituant une menace à l'ordre public. Toutefois, M. A est entré irrégulièrement en France récemment. Célibataire et sans charge de famille, il ne justifie pas de l'existence de liens personnels forts en France ni d'une particulière intégration y compris par le travail. Il n'établit pas ne plus disposer d'attaches en Tunisie, pays où il a vécu jusqu'à l'âge de 21 ans. Dans ces conditions, la décision l'obligeant à quitter le territoire français ne porte pas une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale tel que garanti par les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision refusant un délai de départ volontaire :

6. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5.".

7. Pour refuser d'accorder un délai de départ volontaire à M. A, la préfète du Rhône a considéré que l'intéressé est entré irrégulièrement en France, qu'il ne dispose pas d'un logement stable se disant hébergé par des amis, qu'il ne justifie pas la réalité de ses moyens d'existence ayant déclaré travailler illégalement sur des marchés, et que sa présence constitue une menace à l'ordre public étant signalé dans le fichier des personnes recherchés pour " activité liée eu terrorisme ".

8. En premier lieu, il ne ressort ni des termes de l'arrêté attaqué, ni d'aucune pièce du dossier que la préfète du Rhône n'aurait pas, préalablement à l'édiction de la décision attaquée, procédé à un examen particulier de la situation M. A. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation doit être écarté.

9. En deuxième lieu, si M. A soutient qu'il travaille depuis deux ans comme cuisinier et qu'il est hébergé durablement chez un ami à Villeurbanne, la préfète du Rhône n'a pas commis d'erreurs de fait en relevant dans sa décision qu'il ne justifiait pas de la réalité de ses moyens d'existence, ni d'un logement stable.

10. En troisième lieu, il résulte de ce qui a été dit ci-dessus que M. A n'est pas fondée à soutenir que l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français qui lui a été opposé entache d'illégalité la mesure refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire prise sur son fondement.

11. En dernier lieu, pour justifier de la menace à l'ordre public que constitue le comportement de M. A sur le territoire, la préfète du Rhône produit un extrait du " Fichier des personnes recherchées " faisant mention d'une décision du 5 septembre 2024 de la " Direzione Centrale Polizia di Prevenzione " de non admission ou éloignement pour " activité liée au terrorisme " et " menace sérieuse pour la sécurité " sans autre précision. Alors que M. A conteste être l'auteur de tels infractions, dont les faits à l'origine de cette qualification ne ressortent d'aucune pièce du dossier, la préfète du Rhône n'établit pas que le comportement de l'intéressé constitue une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'ordre public. M. A est par suite fondé à soutenir que la préfète a commis une erreur d'appréciation en retenant l'existence d'une menace à l'ordre public.

12. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. A, célibataire et sans enfant, est entré irrégulièrement en France selon ses déclarations au cours de l'année 2021, sans chercher à régulariser sa situation administrative, et qu'il ne justifie pas d'un d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale. Ces éléments sont suffisants pour présumer un risque que M. A se soustrait à la mesure d'éloignement dont il fait l'objet. Si l'intéressé fait valoir qu'il travaille comme cuisinier depuis le 21 mars 2023, cet élément n'est pas suffisant à renverser cette présomption, alors au demeurant qu'il est constant qu'il ne dispose pas d'une autorisation de travail pour ce faire. Dès lors qu'il résulte de l'instruction que la préfète aurait pris la même décision si elle avait entendu se fonder seulement sur le risque de soustraction, elle a pu, sans commettre d'erreur de droit ni d'erreur d'appréciation, refuser d'accorder à M. A un délai de départ volontaire pour l'exécution de la mesure d'éloignement dont il fait l'objet.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire :

13. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour () l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

14. Pour interdire le retour sur le territoire français à M. A pour une durée de 18 mois, la préfète du Rhône a considéré que sa présence en France depuis 2021 n'est pas démontrée, que célibataire et sans enfant, il ne justifie pas de l'existence de liens intenses, stables et anciens tissés en France et que sa présence constitue une menace à l'ordre public.

15. En premier lieu, il ne ressort ni des termes de l'arrêté attaqué, ni d'aucune pièce du dossier que la préfète du Rhône n'aurait pas, préalablement à l'édiction de la décision attaquée, procédé à un examen particulier de la situation M. A. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation doit être écarté.

16. En deuxième lieu, il résulte de ce qui a été dit ci-dessus que M. A n'est pas fondée à soutenir que l'illégalité de la mesure d'éloignement dont il fait l'objet entache d'illégalité portant interdiction de retour sur le territoire français pour dix-huit mois.

17. En troisième lieu, ainsi qu'il a été dit, pour justifier de la menace à l'ordre public que constitue le comportement de M. A sur le territoire, la préfète du Rhône produit un extrait du " Fichier des personnes recherchées " faisant mention d'une décision du 5 septembre 2024 de la " Direzione Centrale Polizia di Prevenzione " de non admission ou éloignement pour " activité liée au terrorisme " et " menace sérieuse pour la sécurité " sans autre précision. Alors que M. A conteste être l'auteur de tels infractions, dont les faits à l'origine de cette qualification ne ressortent d'aucune pièce du dossier, la préfète du Rhône n'établit pas que le comportement de l'intéressé constitue une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'ordre public.

18. Toutefois M. A, qui ne justifie pas de sa durée de présence en France depuis 2021, est célibataire et sans enfant et ne justifie d'aucune attache sur le territoire, ni particulière insertion sociale, hormis son travail qu'il exerce depuis mars 2023. Alors même qu'il n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, la préfète du Rhône n'a pas commis d'erreur d'appréciation en fixant la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français à 18 mois, la durée maximale étant fixée à cinq ans en l'absence de menace grave pour l'ordre public.

19. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés 5, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

20. Il résulte de ce qui a été dit ci-dessus que M. A n'est pas fondée à soutenir que l'illégalité de la mesure d'éloignement dont il fait l'objet entache d'illégalité la décision fixant le pays de renvoi.

21. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation des décisions du 21 janvier 2025 par lesquelles la préfète du Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, en fixant le pays de destination, et l'a interdit de retour pour une durée de 18 mois. Ses conclusions en ce sens, ainsi que celles à fin d'injonction et au titre des frais d'instance, doivent, par conséquent, être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis provisoirement à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. A est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. F A et à la préfète du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 février 2025.

La magistrate désignée,

A. B

La greffière,

F. Gaillard

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaire de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,