mercredi 30 avril 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lyon |
| Section | Tribunal Administratif de Lyon |
| N° Dossier | TA69-2504839 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | ELOIGNEMENT |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 10 avril 2025 et des pièces enregistrées le 30 avril 2025 M. A D, représenté par Me Naili, demande au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 4 avril 2025 par lequel la préfète du Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire sans délai, a fixé le pays à destination de son éloignement et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de douze mois et l'arrêté du même jour du préfet de la Loire prononçant son assignation à résidence dans le département de la Loire ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que ce dernier renonce au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Il soutient que :
- les arrêtés attaqués sont entachés d'incompétence de leur auteur ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;
- la décision refusant un délai de départ volontaire doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de décision portant obligation de quitter le territoire ;
- la décision refusant un délai de départ volontaire méconnaît les dispositions de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur de droit et d'appréciation ;
- la décision fixant le pays de destination doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de décision portant obligation de quitter le territoire ;
- la décision prononçant une interdiction de retour doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de décision portant obligation de quitter le territoire ;
- la décision prononçant une interdiction de retour méconnaît les dispositions de l'article L. 612-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur d'appréciation ;
- la décision prononçant une assignation à résidence doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de décision portant obligation de quitter le territoire ;
- elle est entaché d'insuffisance de motivation et a été prise sans examen sérieux de sa situation ;
- la décision prononçant une assignation à résidence méconnaît les dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et la mesure est disproportionnée ;
- la décision prononçant une assignation à résidence méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.
La requête a été communiquée à la préfète du Rhône et au préfet de la Loire qui n'ont pas produit de mémoire en défense mais qui ont versé, les 28 et 29 avril 2025, des pièces au dossier.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné M. Clément, président, pour statuer en application des dispositions des articles L. 921-1 à L. 922-3 et R. 921-1 à R. 922-28 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties, dûment convoquées, ont été régulièrement averties du jour de l'audience, à laquelle la préfète du Rhône et le préfet de la Loire n'étaient ni présents, ni représentés.
Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue avec l'assistance de Y. Mesnard :
- le rapport de M. Clément ;
- les observations de Me Naili, avocat, représentant M. D, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. D, ressortissant tunisien né le 22 septembre 1993, serait entré en France en 2020. Il a épousé en 2020 une ressortissante tunisienne titulaire d'un titre de séjour et deux enfants sont nés en 2020 et 2024. Par les arrêtés attaqués la préfète du Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire sans délai, a fixé le pays à destination de son éloignement, a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de douze mois et le préfet de la Loire a prononcé son assignation à résidence dans le département du Rhône.
Sur la demande d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :
2. Selon les termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".
3. Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. D, il y a lieu de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.
Sur l'arrêté de la préfète du Rhône :
4. En premier lieu, l'arrêté du 4 avril 2025 a été signé par M. B C, adjoint à la cheffe du bureau de l'éloignement de la préfecture du Rhône, qui a reçu délégation à cet effet en vertu d'un arrêté de la préfète du Rhône du 7 février 2025 régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial le 11 février suivant. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'incompétence doit être écarté.
5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".
6. M. D fait valoir qu'il réside en France depuis 5 ans, qu'il est marié à une compatriote titulaire d'une carte de résident valable jusqu'en 2023 et que deux enfants à l'entretien et l'éducation desquels il contribue, sont nés de cette union en 2020 et 2024. Cependant la seule production d'avis d'impositions ou de contrats d'énergie ainsi que d'attestations peu circonstanciées n'établit pas que le requérant contribue effectivement à l'entretien de ses enfants. Dans ces conditions, alors qu'il a été interpellé le 24 février 2025 pour des faits de violence conjugale et ne se prévaut d'aucune autre attache sur le territoire français, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'en adoptant une décision portant obligation de quitter le territoire français à son encontre, la préfète du Rhône a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, au regard des buts en vue desquels cette décision a été prise et méconnut l'intérêt supérieur de ses enfants. Par suite, les moyens tirés de l'erreur manifeste d'appréciation et de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention des droits de l'enfant doivent être écartés.
6. En troisième lieu, M. D ne démontrant pas l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet, il n'est pas fondé à se prévaloir, par la voie de l'exception, de son illégalité à l'encontre de la décision lui refusant un délai de départ volontaire.
7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. () ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants :1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ()3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivant : () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () ".
8. Il résulte des termes de la décision litigieuse que celle-ci est notamment motivée par les circonstances qu'il existe un risque que l'intéressé se soustraie à la mesure d'éloignement dès lors qu'il a indiqué lors de son audition par les services de gendarmerie ne pas vouloir retourner en Tunisie. Au vu de ces éléments, l'intéressé, qui ne justifie d'aucune circonstance particulière au sens du premier alinéa de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, n'est pas fondé à soutenir que la préfète du Rhône a méconnu les dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire et commis une erreur manifeste d'appréciation.
9. En cinquième lieu, M. D ne démontrant pas l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet, il n'est pas fondé à se prévaloir, par la voie de l'exception, de son illégalité à l'encontre de la décision fixant le pays de destination.
10. En sixième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. " Aux termes de l'article L. 612 10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L.612 7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".
11. Si M. D n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, il n'est pas contesté qu'il a fait l'objet d'une interpellation pour violences conjugales. Dans ces conditions, et au regard des critères fixés à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des conditions de son séjour rappelés au point 6, en faisant interdiction à l'intéressé de retourner sur le territoire français pendant une durée de douze mois, la préfète du Rhône n'a pas entaché sa décision d'une erreur d'appréciation concernant tant le principe de cette mesure d'interdiction de retour que sa durée.
Sur l'arrêté du préfet de la Loire :
12. En premier lieu, les décisions attaquées ont été signées par M. Dominique Schuffenecker, secrétaire général de la préfecture de la Loire, en vertu d'une délégation de signature consentie par un arrêté du 13 juillet 2023 du préfet de la Loire, régulièrement publié le 24 juillet 2023 au recueil des actes administratifs de la préfecture, accessible tant au juge qu'aux parties. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur des décisions contestées doit être écarté.
13. En deuxième lieu, pour prononcer l'assignation à résidence de M. D pour une durée de 45 jours dans le département de la Loire sur le fondement des dispositions du 1° de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de la Loire a relevé que l'intéressé fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire sans délais et qu'il ne dispose pas de documents d'identité. Il relève, que s'il ne peut quitter immédiatement le territoire, son éloignement demeure une perspective raisonnable dans l'attente d'un laissez-passer consulaire. L'arrêté litigieux comporte ainsi les considérations de droit et de fait qui le fondent. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cet arrêté doit être écarté.
14. En troisième lieu, il ressort des termes mêmes de cette décision, que le préfet de la Loire a procédé à l'examen de la situation particulière de l'intéressé, au regard notamment des éléments dont ce dernier a fait état lors de son interpellation par les services de police. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen particulier de la situation du requérant doit être écarté.
15. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; () ". Aux termes de l'article L. 732-2 de ce code : " L'assignation à résidence prévue à l'article L. 731-1 ne peut excéder une durée de quarante-cinq jours. / Elle est renouvelable deux fois dans la même limite de durée. ". Aux termes de l'article R. 733-1 de ce code : " L'autorité administrative qui a ordonné l'assignation à résidence de l'étranger en application des articles L. 731-1, L. 731-3, L. 731-4 ou L. 731-5 définit les modalités d'application de la mesure : / 1° Elle détermine le périmètre dans lequel il est autorisé à circuler muni des documents justifiant de son identité et de sa situation administrative et au sein duquel est fixée sa résidence ; / 2° Elle lui désigne le service auquel il doit se présenter, selon une fréquence qu'elle fixe dans la limite d'une présentation par jour, en précisant si l'obligation de présentation s'applique les dimanches et les jours fériés ou chômés ; / 3° Elle peut lui désigner une plage horaire pendant laquelle il doit demeurer dans les locaux où il réside. ".
16. Si le requérant soutient que l'assignation à résidence dans la Loire et l'obligation de se présenter trois fois par semaine au commissariat de police de Saint-Chamond l'empêchent de pouvoir travailler comme commerçant forain, il n'établit en tout état de cause par aucune pièce exercer cette activité professionnelle. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 6, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la protection de sa vie privée et familiale interdit toute perspective d'éloignement. Enfin, s'il est soutenu que la mesure d'assignation est disproportionnée au regard de sa vie privée et familiale, le requérant ne fait valoir aucune circonstance particulière à l'appui de cette allégation.
17. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. D doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique doivent également être rejetées.
D É C I D E :
Article 1er : M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : Le surplus de la requête de M. D est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A D, au préfet de la Loire et à la préfète du Rhône.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 avril 2025.
Le magistrat désigné,
M. Clément
Le greffier,
Y. Mesnard
La République mande et ordonne à la préfète du Rhône et à au préfet de la Loire, chacun en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Un greffier,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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