Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 18 juin 2025, M. A... B... demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 26 mai 2025 par lequel la préfète de l’Ardèche a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, lui a imposé de se présenter trois fois par semaine à la brigade de gendarmerie de Bourg-Saint-Andéol et de remettre son passeport ou tout document justifiant de son identité et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d’office ;
2°) d’enjoindre à la préfète de l’Ardèche de procéder au réexamen de sa situation administrative et de le munir, dans l’attente, d’un récépissé l’autorisant à travailler.
Il soutient que :
– en ne faisant pas droit à sa demande d’admission exceptionnelle au séjour, la préfète de l’Ardèche a commis une erreur manifeste d’appréciation ;
– la décision l’obligeant à quitter le territoire français méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 6 octobre 2025, la préfète de l’Ardèche conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens soulevés par M. B... ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 7 octobre 2025, la clôture de l’instruction a été fixée au 22 octobre 2025.
Par un courrier du 3 décembre 2025, les parties ont été informées, en application de l’article R. 611-7 du code de justice administrative, d’une part, que le jugement à intervenir était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'inapplicabilité à un ressortissant marocain des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile en tant qu'elles portent sur la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention « salarié » et, d'autre part, que le tribunal était susceptible de procéder d’office à une substitution de base légale entre les dispositions de l’article précité du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et le pouvoir général de régularisation dont dispose l'autorité préfectorale.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
– la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
– l’accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du royaume du Maroc en matière de séjour et d’emploi du 9 octobre 1987 ;
– le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
– le code de justice administrative ;
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
A été entendu au cours de l’audience publique le rapport de Mme Gros, première conseillère.
Considérant ce qui suit :
M. A... B..., ressortissant marocain né le 1er janvier 1998, est entré en France le 9 mars 2022 muni d’un visa portant la mention « travailleur saisonnier ». Il a bénéficié d’une carte de séjour pluriannuelle revêtue de la même mention valable du 8 juin 2022 au 7 juin 2025. M. B... a alors sollicité la délivrance d’une carte de séjour temporaire portant la mention « salarié ». Par un arrêté du 26 mai 2025, dont le requérant demande l’annulation, la préfète de l’Ardèche a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, lui a imposé de se présenter trois fois par semaine à la brigade de gendarmerie de Bourg-Saint-Andéol et de remettre son passeport ou tout document justifiant de son identité et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d’office.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En premier lieu, aux termes de l’article L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. (…) ».
D’une part, en se bornant à faire valoir qu’il est entré régulièrement en France le 9 mars 2022, vit « chez [sa] famille » et « bénéficie de nombreux soutiens de proches et de clients », M. B... ne justifie pas de considérations humanitaires ou de motifs exceptionnels permettant la délivrance d’une carte de séjour temporaire portant la mention « vie privée et familiale » sur le fondement des dispositions précitées de l’article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
D’autre part, aux termes de l’article 9 de l’accord franco-marocain du 9 octobre 1987 visé ci-dessus : « Les dispositions du présent accord ne font pas obstacle à l’application de la législation des deux Etats sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l’accord (…) ». L’article 3 du même accord stipule que : « Les ressortissants marocains désireux d’exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d’un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l’article 1er du présent accord, reçoivent après contrôle médical et sur présentation d’un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention ‘‘salarié" (…) ».
Dès lors que l'article 3 de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 prévoit la délivrance de titres de séjour au titre d'une activité salariée, les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en tant qu’elles concernent les conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France au titre d’une activité salariée, ne sont pas applicables aux ressortissants marocains. La préfète de l’Ardèche ne pouvait, dès lors, légalement se fonder sur ces dispositions.
Toutefois, lorsqu’il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d’appréciation, sur un autre fondement que le texte dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l’excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l’intéressé ait disposé des garanties dont est assorti le fondement sur lequel la décision aurait dû être prononcée.
Les stipulations de l’accord franco-marocain du 9 octobre 1987 visé ci-dessus n'interdisent pas au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, en fonction de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation de la situation d'un ressortissant marocain qui ne remplirait pas les conditions auxquelles est subordonnée la délivrance de plein droit d'un titre de séjour en qualité de salarié.
Ainsi, la décision attaquée trouve son fondement légal dans le pouvoir général de régularisation de l’autorité préfectorale qui peut être substitué aux dispositions de l’article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en tant qu’elles concernent les conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France au titre d’une activité salariée, dès lors que cette substitution de base légale n’a pas pour effet de priver M. B... des garanties de procédure qui lui sont offertes par la loi et que l’administration dispose du même pouvoir d’appréciation dans l’exercice de son pouvoir général de régularisation que lorsqu’elle examine une demande d’admission exceptionnelle au séjour au titre d’une activité salariée présentée sur le fondement de l’article L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
M. B..., qui séjourne habituellement en France depuis le 9 mai 2022, expose avoir, dans un premier temps, exercé « un emploi agricole » à Tarascon avant de conclure, le 1er juin 2024, « grâce à [son] diplôme et à [son] expérience en coiffure », un contrat de travail à durée indéterminée pour un poste de coiffeur au sein de la société MK Coiffure, laquelle a présenté une demande d’autorisation de travail le 23 décembre 2024. Toutefois, ces circonstances ne suffisent pas à considérer qu’en ne lui délivrant pas, à titre exceptionnel, une carte de séjour temporaire portant la mention « salarié », la préfète de l’Ardèche aurait commis une erreur manifeste d’appréciation.
En second lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ».
Ainsi qu’il a été dit plus haut, M. B... est entré en France le 9 mai 2022, soit un peu plus de trois ans avant l’intervention de la décision attaquée. A la date de celle-ci, l’activité professionnelle de coiffeur dont il se prévaut revêtait un caractère récent. Par ailleurs, le requérant, célibataire et sans charge de famille, ne justifie d’aucune attache particulière sur le territoire français, alors qu’il conserve des liens privés et familiaux au Maroc, où résident notamment sa mère et les membres de sa fratrie et où il a lui-même vécu l’essentiel de son existence. Dans ces conditions, M. B... n’est pas fondé à soutenir que la décision l’obligeant à quitter le territoire français porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels cette décision a été prise et méconnaîtrait, ainsi, les stipulations précitées de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Il résulte de l’ensemble de ce qui précède que M. B... n’est pas fondé à demander l’annulation de l’arrêté du 26 mai 2025 par lequel la préfète de l’Ardèche a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, lui a imposé de se présenter trois fois par semaine à la brigade de gendarmerie de Bourg-Saint-Andéol et de remettre son passeport ou tout document justifiant de son identité et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d’office.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
Le présent jugement, qui rejette les conclusions tendant à l’annulation de l’arrêté attaqué, n’implique aucune mesure d’exécution. Par suite, les conclusions à fin d’injonction présentées par M. B... doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B... et à la préfète de l’Ardèche.
Délibéré après l'audience du 9 décembre 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Bour, présidente,
Mme Duca, première conseillère,
Mme Gros, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 janvier 2026.
La rapporteure,
R. Gros
La présidente,
A.-S. Bour
La greffière,
S. Rivoire
La République mande et ordonne à la préfète de l’Ardèche en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition,
Un greffier,