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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2514865

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2514865

mardi 9 décembre 2025

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2514865
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantLEFEVRE-DUVAL

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lyon a examiné la requête de M. C..., ressortissant camerounais, contestant l'obligation de quitter le territoire français sans délai et l'interdiction de retour de sept ans prononcées par la préfète de l'Ain. Le tribunal a rejeté les moyens communs tirés du défaut de motivation et d'examen sérieux, jugeant les décisions suffisamment motivées. Concernant l'obligation de quitter le territoire, le tribunal a estimé que la menace grave à l'ordre public était caractérisée par les condamnations pénales de M. C..., justifiant la mesure sur le fondement de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA). Il a également validé le refus de délai de départ volontaire en raison du risque de fuite, et l'interdiction de retour de sept ans, considérée proportionnée au regard de la menace à l'ordre public et des critères de l'article L. 612-10 du CESEDA. La requête a été rejetée dans son ensemble.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 25 novembre 2025, M. B... C..., actuellement incarcéré au centre pénitentiaire de Bourg-en-Bresse, représenté par Me Lefevre-Duval, demande au tribunal d’annuler la décision du 25 novembre 2025 par laquelle la préfète de l’Ain l’a obligé à quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 décembre 2025, la préfète de l’Ain conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme A... en application des dispositions de l’article L. 922-2 du code de justice administrative pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 921-1 à L. 922-3 et R. 921-1 à R. 922-28 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.

Au cours de l'audience publique du 9 décembre 2025, Mme A... a présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Lefevre-Duval, représentant M. C..., qui demande l’admission de M. C..., à titre provisoire, au bénéfice de l’aide juridictionnelle et l’annulation des décisions des 25 novembre 2025 par lesquelles la préfète de l’Ain a obligé M. C... à quitter le territoire français sans délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée de sept ans ;
elle fait valoir que les décisions attaquées sont entachées d’un défaut de motivation et d’un défaut d’examen réel et sérieux de la situation de M. C... ;
s’agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français, elle fait valoir qu’elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, qu’elle est entachée d’une erreur d’appréciation, dès lors que la menace grave à l’ordre public n’est pas caractérisée et qu’elle est manifestement disproportionnée, dès lors qu’il s’agit d’une première mesure d’éloignement prise à l’encontre de M. C... ;
s’agissant du refus d’accorder un délai de départ volontaire, Me Lefevre-Duval fait valoir que le risque de fuite n’est pas caractérisé, dès lors que M. C... justifie bénéficier d’un hébergement stable au domicile de son frère à sa sortie d’écrou ;
s’agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, elle fait valoir qu’elle méconnaît les dispositions de l’article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que la préfète de l’Ain s’est fondée uniquement sur la menace grave à l’ordre public, sans avoir procédé à une appréciation des autres critères énoncés par les dispositions précitées, que la menace grave à l’ordre public n’est pas caractérisée et que la durée de l’interdiction de retour sur le territoire français est manifestement disproportionnée ;

- les observations de M. C..., qui reconnaît avoir commis une « grosse erreur » et indique vouloir se réinsérer dans la société française ;

- la préfète de l’Ain n’était ni présente, ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.


Considérant ce qui suit :

M. C..., ressortissant camerounais né le 9 août 1987, entré en France à l’âge de 11 ans, actuellement incarcéré au centre pénitentiaire de Bourg-en-Bresse, demande l’annulation des décisions du 25 novembre 2025 par lesquelles la préfète de l’Ain l’a obligé à quitter le territoire français sans délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée de sept ans.

Sur l’admission au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire :

Aux termes de l’article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique : « Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. (…) ».

En raison de l’urgence résultant de l’application des dispositions de l’article L. 921-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, il y a lieu d’admettre M. C... au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire sur le fondement des dispositions citées au point précédent.

Sur les conclusions à fin d’annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :

Les décisions attaquées visent la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ainsi que le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Elles mentionnent les éléments de fait relatifs à la situation du requérant, notamment les conditions de son séjour en France ainsi que sa situation personnelle et familiale propres à permettre à M. C... de comprendre les circonstances de fait ayant conduit la préfète de l’Ain à prendre les décisions en litige. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète de l’Ain, qui n’était pas tenue de mentionner l’ensemble des éléments relatifs à la situation personnelle de M. C..., n’aurait pas procédé à un examen particulier de sa situation préalablement à leur édiction. Par suite, les moyens tirés de l’insuffisance de motivation et du défaut d’examen réel et sérieux de la situation du requérant doivent être écartés.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

En premier lieu, aux termes de l’article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / (…) / 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; / (…) / 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; (…) ».

Il ressort des pièces du dossier que M. C... a été condamné à plus de dix reprises depuis 2005 à des peines d’emprisonnement et à des amendes délictuelles, notamment pour des faits de vol, vol aggravé par trois circonstances, conduite sans permis ni assurance, conduite sous l’empire d’un état alcoolique ou sous l’emprise de stupéfiants, usage illicite de stupéfiants, transport d’arme, détention en vue de la mise en circulation de monnaie ayant cours légal contrefaite ou falsifiée. Compte tenu du nombre et de la nature des infractions commises par l’intéressé, la préfète de l’Ain a pu légalement estimer que son comportement représentait une menace pour l’ordre public. Dans ces conditions, M. C... n’est pas fondé à soutenir que la menace pour l’ordre public ne serait pas caractérisée, ni que la mesure d’éloignement, nonobstant la circonstance qu’il s’agit d’une première mesure d’éloignement, serait disproportionnée ou entachée d’une erreur manifeste d'appréciation.

En second lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (…) ».

Il ressort du dossier que M. C... est arrivé en France en 1998 à l’âge de onze ans et justifie ainsi d’une durée de séjour sur le territoire de vingt-sept années. Il fait état de la présence en France de sa fratrie et de ses oncles et tantes, ses parents étant décédés. Le requérant indique également avoir effectué l’ensemble de ses études secondaires en France, établit avoir travaillé à plusieurs reprises et avoir été en possession de titres de séjour portant la mention « vie privée et familiale », dont il n’a pu demander le renouvellement qu’en raison de son incarcération. Il ressort des pièces du dossier que M. C... a été condamné, en 2022, à une peine d’emprisonnement d’une durée de six ans pour des faits de vol aggravé par trois circonstances commis en novembre 2020 et qu’il a été auparavant condamné à des peines d’emprisonnement allant de quinze jours, avec sursis, à un an pour des faits de vol, de conduite d’un véhicule à moteur malgré une suspension administrative ou judiciaire du permis, de conduite sans permis, en état de récidive, de circulation avec un véhicule terrestre à moteur sans assurance, en état de récidive, de rébellion, de rébellion commise en réunion, de conduite de véhicule sous l’emprise d’un état alcoolique, d’usage illicite de stupéfiants, de dégradation d’un bien appartenant à autrui, d’outrage à une personne dépositaire de l’autorité publique, de récidive de conduite d’un véhicule en ayant fait usage de substances ou plantes classées comme stupéfiants et sous l’empire d’un état alcoolique, de détention en vue de la mise en circulation de monnaie ayant cours légal contrefaite ou falsifiée et qu’il a été condamné à des amendes délictuelles pour des faits de conduite de véhicule sous l’emprise d’un état alcoolique, de transport d’arme de catégorie 6, de conduite de véhicule sans permis et sans assurance, ces condamnations s’étalant de 2005 à 2022. Dans ces conditions, compte tenu du nombre de condamnations prononcées à l’encontre du requérant et de la nature des faits commis, caractérisant de la part du requérant un comportement de récidive constitutif d’une menace pour l’ordre public et malgré l’ancienneté de son séjour en France et l’importance de ses attaches, la décision portant obligation de quitter le territoire français ne porte pas à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise et ne méconnaît pas les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant refus d’un délai de départ volontaire :

Aux termes de l’article L. 612-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : /1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public (…) / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ». Aux termes de l’article L. 612-3 du même code : Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : (…) / 3° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français plus d'un mois après l'expiration de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour, sans en avoir demandé le renouvellement ; (…) / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. »

Pour décider de priver de délai de départ volontaire le requérant, la préfète de l’Ain a estimé que le comportement de l’intéressé constituait une menace pour l’ordre public et qu’un risque de fuite était établi, au regard des 1° et 3° de l’article L. 612-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Il ressort du dossier que M. C... a été condamné à plusieurs reprises pour différentes infractions dont certaines en état de récidive et qu’il était, à la date de la décision attaquée, incarcéré au centre pénitentiaire de Bourg-en-Bresse. Son comportement est, ainsi qu’il a été dit précédemment, au point 6, constitutif d’une menace pour l’ordre public. Sur ce seul motif, la préfète de l’Ain pouvait légalement le priver de délai de départ volontaire, sans qu’il ne soit besoin d’apprécier si M. C... présentait des garanties suffisantes. Dans ces conditions, la préfète n’a pas commis d’erreur d’appréciation dans l’application des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code précité.

En ce qui concerne l’interdiction de retour sur le territoire français :

Aux termes de l’article L. 612-6 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Lorsqu’aucun délai de départ volontaire n’a été accordé à l’étranger, l’autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d’une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l’autorité administrative n’édicte pas d’interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l’expiration d’une durée, fixée par l’autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l’exécution de l’obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l’ordre public ». Aux termes de l’article L. 612-10 de ce code : « Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l’autorité administrative tient compte de la durée de présence de l’étranger sur le territoire français, de la nature et de l’ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu’il a déjà fait l’objet ou non d’une mesure d’éloignement et de la menace pour l’ordre public que représente sa présence sur le territoire français ».

Compte tenu des fortes attaches familiales dont dispose en France M. C..., rappelées au point 8 et même si son comportement constitue une menace pour l’ordre public, en fixant à sept années la durée de l’interdiction de retour sur le territoire français prise à son encontre, la préfète de l’Ain a entaché sa décision d’une erreur d’appréciation.

Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens dirigés contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, que M. C... est seulement fondé à demander l’annulation de la décision de la préfète de l’Ain du 25 novembre 2025 en tant qu’elle lui fait interdiction de retourner sur le territoire français pendant sept ans.

Sur l’injonction :
Le présent jugement implique seulement que la préfète de l’Ain efface le signalement de M. C... dans le système d’information Schengen. Il y a lieu, par suite, d’enjoindre à la préfète de l’Ain de faire procéder à l’effacement de ce signalement, dans un délai de sept jours à compter de la notification du présent jugement.


D E C I D E :


Article 1er : M. C... est admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La décision en date du 25 novembre 2025 par laquelle la préfète de l’Ain a fait interdiction à M. C... de retourner sur le territoire français pendant sept ans est annulée.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète de l’Ain de faire procéder à l’effacement du signalement aux fins de non-admission de M. C... dans le système d’information Schengen, dans un délai de sept jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B... C... et à la préfète de l’Ain.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 décembre 2025.

La magistrate désignée,




C. A...
La greffière,




F. Gaillard


La République mande et ordonne à la préfète de l’Ain en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,
Un greffier,

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