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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2601217

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2601217

jeudi 19 février 2026

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2601217
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantSCP SPINOSI

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Lyon, statuant en référé, rejette la demande de l'Observatoire international des prisons visant à ordonner le cloisonnement intégral des sanitaires dans le quartier pour femmes du centre pénitentiaire de Saint-Étienne - La Talaudière. La juridiction estime que les aménagements existants, bien que partiels, assurent un compromis satisfaisant entre l'intimité des détenues et les impératifs de sécurité, et que la situation ne constitue pas une atteinte grave et manifestement illégale au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative. Elle se fonde sur le code pénitentiaire et les articles 3 et 8 de la Convention européenne des droits de l'homme.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 30 janvier 2026 et le 17 février 2026, la section française de l’Observatoire international des prisons, représentée par Me Spinosi, demande au juge des référés, statuant sur le fondement des dispositions de l’article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) d’ordonner le cloisonnement adapté des installations sanitaires des cellules collectives du quartier maison d’arrêt des femmes du centre pénitentiaire de Saint-Etienne - La Talaudière, ou toute autre mesure susceptible de sauvegarder la dignité et l’intimité des personnes détenues au sein de ce quartier, sous astreinte de 500 euros par jour de retard ;

2°) de mettre à la charge de l’État une somme de 4 000 au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :
la requête est recevable dès lors qu’elle justifie d’un intérêt à agir, l’article 1.2 de ses statuts indiquant qu’elle a pour objet la défense des droits fondamentaux des personnes détenues ;
le cloisonnement partiel des toilettes situées dans les cellules collectives du quartier maison d’arrêt pour femmes du centre pénitentiaire de Saint-Etienne - La Talaudière, lequel est en situation de suroccupation, porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit de ne pas être soumis à des conditions de détention inhumaines ou dégradantes garanti par l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, dès lors que, selon la jurisprudence récente de la Cour européenne des droits de l’homme (Cour EDH, 15 janv. 2026, R. M. c. France, n° 34994/22), celle-ci est présumée lorsque l’espace personnel est inférieur à 3 m2 ; à supposer même qu’un espace supérieur à 4 m2 existerait, cette atteinte est établie en raison des effets cumulés de divers manquements, notamment ceux liés au délabrement des cadres de fenêtres ;
le cloisonnement partiel des toilettes situées dans les cellules collectives du quartier maison d’arrêt pour femmes porte également une atteinte grave et manifestement illégale au droit au respect de la vie privée garanti par l’article 8 de la même convention dès lors qu’il n’assure pas l’intimité des occupantes et que les motifs de sécurité avancés ne sont pas suffisants ;
la condition d’urgence est remplie eu égard à la situation de vulnérabilité particulière des personnes détenues et à la nécessité de mettre un terme à une situation exposant en permanence celles-ci à des atteintes à leurs droits garantis par les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

Par une intervention, enregistrée le 13 février 2026, l’ordre des avocats au barreau de Saint-Etienne, représenté par Me Kadri et Me Paquet-Cauet, demande que le juge des référés fasse droit aux conclusions de la requête de la section française de l’Observatoire international des prisons.

Il soutient que :
il dispose d’un intérêt à intervenir à la présente instance au soutien de la requête dès lors qu’il regroupe des avocats directement appelés à exercer leur office au sein du centre pénitentiaire de Saint-Etienne – La Talaudière ; son intervention, par requête distincte, est, dès lors, recevable ;
le cloisonnement inadapté des sanitaires dans le quartier en cause, voire l’absence de cloisonnement dans certaines cellules, portent une atteinte grave et manifestement illégale aux droits garantis par les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 février 2026, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :
la mesure demandée, qui revient à contester plus généralement un choix d’aménagement approprié au sens de l’article R. 321-3 du code pénitentiaire, est d’ordre structurel et excède l’office du juge des référés ;
l’atteinte manifestement grave et illégale aux libertés fondamentales n’est pas établie dès lors que le cloisonnement par une cloison latérale et un porte battante à mi-hauteur dans les cellules n° 101, 105, 107, 108 et 110, ainsi que celui par des cloisons biseautées dans les cellules 104, 106 et 109, et l’installation d’une porte battante couplée à un mur de séparation dans les cellules 102 (laquelle n’est occupée que par une personne) et 103, sont conformes aux exigences d’intimité et de sécurité au sein de l’établissement ; les cellules collectives 111 et 112 comprennent un mur qui sépare les sanitaires du reste de la cellule ; la configuration générale des cellules doit permettre une surveillance par l’œilleton ; le quartier, comprenant 21 détenues pour 28 places, n’est pas en situation de suroccupation ;
pour les mêmes motifs, aucune urgence particulière n’est établie.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code pénitentiaire ;
- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Chenevey, président, M. D... et M. Reymond-Kellal, premiers conseillers, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique tenue le 17 février 2026 en présence de Mme Senoussi, greffière :

le rapport de M. Reymond-Kellal, premier conseiller ;

les observations de Me Jourdain, substituant Me Spinosi, pour la section française de l’Observatoire international des prisons, qui a repris les faits, moyens et conclusions exposés dans les écritures, en précisant en particulier qu’un cloisonnement adapté serait un cloisonnement intégral des sanitaires ;

les observations de Me Kadri, pour l’ordre des avocats au barreau de Saint-Etienne, qui a repris les faits, moyens et conclusions exposés dans le mémoire en intervention ;

les observations de Mme B..., cheffe de la mission du droit et de l’expertise juridique de la direction interrégionale des services pénitentiaires de Lyon, représentant le garde des sceaux, ministre de la justice, qui a repris les écritures produites en défense concernant l’office du juge des référés ;

et les observations de Mme A..., cheffe d’établissement du centre pénitentiaire de Saint-Etienne - La Talaudière, représentant le garde des sceaux, ministre de la justice, qui a plus spécifiquement exposé la distinction entre la capacité théorique de 18 places et la capacité opérationnelle de 28 places dans le quartier pour femmes, ainsi que précisé que les détenues de ce quartier n’ont formulé aucune plainte concernant l’aménagement des sanitaires dans leurs cellules.

La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.

Considérant ce qui suit :

Sur l’intervention :

L’ordre des avocats au barreau de Saint-Etienne justifie d’un intérêt suffisant au soutien des conclusions de la section française de l’Observatoire international des prisons. Son intervention, qui est recevable dès lors qu’elle a été formée par mémoire distinct, doit, par suite, être admise.

Sur les conclusions présentées au titre de l’article L. 521-2 du code de justice administrative :

En ce qui concerne le cadre juridique :

Aux termes de l’article L. 521-2 du code de justice administrative : « Saisi d’une demande en ce sens justifiée par l’urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d’une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d’un service public aurait porté, dans l’exercice d’un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. (…) ».

Eu égard à la vulnérabilité des détenus et à leur situation d’entière dépendance vis-à-vis de l’administration, il appartient à celle-ci, et notamment aux directeurs des établissements pénitentiaires en leur qualité de chefs de service, de prendre les mesures propres à leur éviter tout traitement inhumain ou dégradant afin de garantir le respect effectif des exigences découlant des principes rappelés notamment par l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Le droit au respect de la vie privée et familiale ainsi que le droit à ne pas être soumis à des traitements inhumains ou dégradants constituent des libertés fondamentales au sens des dispositions de l’article L. 521-2 du code de justice administrative. Lorsque l’action ou la carence de l’autorité publique expose les personnes à être soumises, de manière caractérisée, à un traitement inhumain ou dégradant ou affecte, de manière caractérisée, leur droit au respect de la vie privée et familiale dans des conditions qui excèdent les restrictions inhérentes à la détention, portant ainsi une atteinte grave et manifestement illégale à ces libertés fondamentales, et que la situation permet de prendre utilement des mesures de sauvegarde dans un délai de quarante-huit heures, le juge des référés peut, au titre de la procédure particulière prévue par l’article L. 521-2, prescrire toutes les mesures de nature à faire cesser la situation résultant de cette action ou de cette carence.

En ce qui concerne la demande d’injonction :

Aux termes du dernier alinéa de l’article R. 321-3 du code pénitentiaire : « Lorsqu’une cellule est occupée par plus d’une personne, un aménagement approprié de l’espace sanitaire est réalisé en vue d’assurer la protection de l’intimité des personnes détenues ».

Il résulte de l’instruction que le quartier maison d’arrêt pour femmes du centre pénitentiaire de Saint-Etienne - La Talaudière comprend 10 cellules d’une surface de 9,50 m2, dont cinq accueillent actuellement deux détenues, quatre en accueillent une seule et la dernière, réservée aux « arrivantes », n’en accueille aucune pour le moment. Ce quartier comprend également deux autres cellules d’une surface de 19,60 m2 qui accueillent trois détenues pour l’une et quatre pour l’autre. L’espace réservé à l’usage sanitaire de toilettes dans ces cellules, qui est systématiquement accessible par des portes battantes à mi-hauteur, est délimité soit par des cloisons à mi-hauteur, soit par des cloisons « toute hauteur » en contreplaqué biseauté afin de permettre un apport de luminosité, soit par des murs entièrement carrelés sur toute la hauteur, tous ces aménagements ne permettant pas, en condition normale d’usage, la visibilité par l’extérieur d’une personne assise à l’intérieur. Contrairement à ce que soutient la requérante, il ne résulte pas des éléments recueillis durant l’instruction que la cellule n° 111 comporte un espace des toilettes visible latéralement depuis l’extérieur, compte tenu des aménagements effectués qui ont consisté à décaler la porte battante à mi-hauteur et à installer un rideau.

En premier lieu, il ne résulte pas de l’instruction, compte tenu de l’espace personnel effectivement réservé à chaque occupante dans les cellules au regard du taux d’occupation du quartier maison d’arrêt pour femmes, de la configuration des espaces sanitaires réservés à l’usage de toilettes, des travaux de réparation des trous et fissures effectués récemment pour améliorer l’isolation et de l’état général satisfaisant des cellules tel qu’il ressort des photographies produites, que les conditions de détention dans celles-ci exposent leurs occupantes, de manière caractérisée, à un traitement inhumain ou dégradant.

En second lieu, s’il est exact que l’aménagement des espaces sanitaires réservés à l’usage de toilettes n’assure qu’un cloisonnement partiel, il ne résulte pas pour autant de l’instruction que la protection visuelle qu’il offre ne garantit pas l’intimité des détenues d’une manière appropriée, en tenant notamment compte des impératifs de surveillance, quand bien même le taux d’occupation excède les capacités « théoriques », celui-ci restant en deçà des capacités « opérationnelles » résultant de l’installation de lits superposés et cinq des cellules du quartier maison d’arrêt pour femmes n’étant pas occupées par plus d’une personne. Il n’est, dans ces conditions, pas établi que l’absence de cloisonnement intégral de ces espaces porte atteinte à la vie privée des détenues dans une mesure qui excède les restrictions inhérentes à la détention.

En tout état de cause, il apparait que la demande de cloisonnement intégral des toilettes jusqu’au plafond, sur l’ensemble des côtés et la porte d’entrée de chaque espace sanitaire dans les cellules, implique des travaux d’électricité, d’éclairage et probablement d’aération qui présentent un caractère systématique. En outre, cette demande revient en réalité à contester plus généralement le parti pris par l’administration pénitentiaire pour l’« aménagement approprié de l’espace sanitaire » au sens de l’article R. 321-3 du code pénitentiaire. Dès lors, une telle mesure, d’ordre structurel, n’est pas au nombre de celles que le juge du référé, saisi sur le fondement des dispositions de l’article L. 521-2 du code de justice administrative, peut prononcer à bref délai.

Il résulte de ce qui précède que la demande d’injonction sous astreinte de la section française de l’Observatoire international des prisons doit être rejetée.

Sur les conclusions présentées au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative :

L’Etat n’étant pas la partie perdante dans la présente instance, les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu’il soit mis à sa charge la somme demandée par la section française de l’Observatoire international des prisons au titre des frais non compris dans les dépens qu’elle a exposés.


O R D O N N E :


Article 1er : L’intervention de l’ordre des avocats au barreau de Saint-Etienne est admise.

Article 2 : La requête de la section française de l’Observatoire international des prisons est rejetée.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à la section française de l’Observatoire international des prisons, à l’ordre des avocats au barreau de Saint-Etienne et au garde des sceaux, ministre de la justice.


Fait à Lyon, le 19 février 2026.



Les juges des référés,






J-P. Chenevey
C. D...
R. Reymond-Kellal



La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.


Pour expédition conforme,
Un greffier,







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