vendredi 13 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2412524 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 2e Section - 3e Chambre - OQTF 6 sem. |
| Avocat requérant | NAMIGOHAR |
Vu la procédure suivante :
Par une ordonnance de renvoi n° 2406263 du 15 mai 2024, le tribunal administratif de Montreuil a transmis au tribunal administratif de Paris la requête enregistrée le 12 mai 2024, présentée par M. A B.
Par une requête enregistrée au tribunal administratif de Paris le 17 mai 2024 et un mémoire en réplique enregistré le 4 septembre 2024, M. A B, représenté par Me Namigohar, demande au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du préfet de la Seine-Saint-Denis du 11 mai 2024 portant obligation de quitter le territoire français, refus de délai de départ volontaire, fixant le pays à destination duquel il doit être éloigné et portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trente-six mois ;
3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans cette attente, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, et de lui enjoindre de prendre toute mesure propre à mettre fin à son signalement dans le système d'information Schengen, dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
- elle est entachée d'incompétence de son auteur et n'est pas signée ;
- elle est entachée d'insuffisance de motivation et de défaut d'examen sérieux de sa situation ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;
En ce qui concerne le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :
- elle est entachée, par voie d'exception, de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;
- elle est entachée de défaut de motivation ;
- le préfet de ne démontre pas le risque de fuite et la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
- elle est entachée, par voie d'exception, de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;
- elle est entachée de l'incompétence de son auteur ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :
- elle est entachée, par voie d'exception, de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;
- elle est entachée de l'incompétence de son auteur ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'un vice de procédure qui l'a privé d'une garantie, eu égard au fait que la décision ne précise pas les modalités de computation du délai de l'interdiction de retour, ni les modalités d'exécution et de preuve de cette exécution de la décision d'obligation de quitter le territoire français ;
- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation et méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense enregistré le 28 août 2024, le préfet de la Seine-Saint-Denis conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Arnaud en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Arnaud a été entendu au cours de l'audience publique.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, d'origine palestinienne, né le 5 avril 1991, a fait l'objet d'un arrêté du préfet de la Seine-Saint-Denis du 11 mai 2024 portant obligation de quitter le territoire français, refus de délai de départ volontaire, fixant le pays à destination duquel il doit être éloigné et portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trente-six mois. M. B demande au tribunal d'annuler l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre.
Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :
3. En premier lieu, par un arrêté n° 2024-1329 du 3 mai 2024, régulièrement publié au recueil spécial des actes administratifs de la préfecture Seine Saint-Denis, le préfet a donné à M. D, attaché d'administration de l'Etat, signataire de l'arrêté attaqué, délégation à l'effet de signer les décisions dans la limite de ses attributions, dont relève la police des étrangers, en cas d'absence ou d'empêchement d'autorités dont il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elles n'ont pas été absentes ou empêchées lors de la signature de l'acte attaqué. Par suite, le moyen tiré de ce que l'arrêté attaqué aurait été signé par une autorité incompétente doit être écarté, ains que le moyen tiré de ce que l'arrêté n'aurait pas été signé.
4. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que la situation de M. B n'aurait pas fait l'objet d'un examen particulier préalablement à l'édiction des décisions attaquées. Par suite, les moyens tirés du défaut de motivation et du défaut d'examen doivent être écartés.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
5. En premier lieu, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne peut être utilement invoqué à l'appui des conclusions à fin d'annulation de l'obligation de quitter le territoire français dont M. B a fait l'objet.
6. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
7. M. B fait valoir qu'il réside en France depuis 2010, que sa sœur, ses oncles et ses cousins résident en France et qu'il travaille sur les marchés. Toutefois, il n'apporte aucune précision ni aucun élément de nature à établir la réalité de ses allégations. En outre, s'il conteste les faits qui lui sont reprochés et l'existence d'une menace à l'ordre public, l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre n'est pas fondée sur l'existence d'une telle menace. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté, ainsi que le moyen tiré de l'erreur d'appréciation.
En ce qui concerne le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :
8. L'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français n'étant pas établie, le moyen tiré de l'illégalité, par la voie de l'exception, de la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire doit être écarté.
9. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision () ". Aux termes de l'article L. 612-2 de ce même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Et aux termes de l'article L. 612-3 : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, () qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".
10. Si le requérant soutient que son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public et nie les faits mentionnés par la décision attaquée et en raison desquels il aurait été signalé, la décision attaquée est, en tout état de cause, également fondée sur la circonstance qu'il ne présente pas de garantie de représentation dans la mesure où il n'a pas déclaré de lieu de résidence effective ou permanente et sur la circonstance qu'il ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français et n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Le requérant n'apporte aucun élément de nature à établir qu'il dispose d'un lieu de résidence effective et permanente, qu'il serait entré régulièrement sur le territoire français ou qu'il aurait demandé un titre de séjour et le préfet pouvait se fonder sur ces seules circonstances pour refuser à l'intéressé l'octroi d'un délai de départ volontaire. Par suite, le moyen tiré de ce que le risque de fuite ne serait pas établi et celui tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
11. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
12. Il ressort des termes de la décision attaquée que M. B sera éloigné à destination du pays dont il a la nationalité ou qui lui a délivré un document de voyage en cours de validité ou à destination de tout pays dans lequel il établit être légalement admissible. Le requérant se dit palestinien et soutient être né à Gaza, sans être contredit par le préfet de la Seine-Saint-Denis. Compte tenu, à la date de l'arrêté attaqué, de la situation de violence d'intensité exceptionnelle dans la Bande de Gaza résultant tant du conflit en cours que de la situation humanitaire, le requérant doit être regardé comme exposé à un risque de traitements inhumains ou dégradant en cas de renvoi dans ce territoire. Par suite, le requérant est fondé à soutenir que la décision fixant le pays à destination duquel il doit être éloigné méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :
13. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".
14. Il ressort des termes de la décision attaquée que celle-ci est fondé sur la circonstance que M. B est entré en France en 2010, qu'il ne justifie pas de liens personnels et familiaux en France et que son comportement constitue une menace à l'ordre public, au vu des signalements dont il a fait l'objet notamment pour des faits de recel, de vol, de tentative de vol, de port d'arme, de corruption passive, de violence sur personne dépositaire de l'autorité publique, de menace de mort ou d'atteinte aux biens dangereuse pour les personnes à l'encontre d'un dépositaire de l'autorité publique, d'outrage à personne dépositaire de l'autorité publique, de vol par effraction, de vol avec arme, de tentative de vol et vol avec dégradation, de violation de domicile, de dégradation de véhicules, vol en réunion, et vol à la roulotte. Toutefois, le préfet de la Seine-Saint-Denis n'apporte aucun élément de nature à établir l'existence de ces signalements ou la réalité des faits correspondants, qui sont niés par l'intéressé. Par suite, M. B est fondé à soutenir qu'en prenant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trente-six mois, le préfet a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.
15. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. B est seulement fondé à demander l'annulation de la décision par laquelle le préfet de la Seine-Saint-Denis a fixé le pays à destination duquel il doit être éloigné et la décision par laquelle il lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de trente-six mois.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
16. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement que le préfet de la Seine-Saint-Denis, ou le préfet territorialement compétent, mette en œuvre la procédure d'effacement du signalement de M. B aux fins de non admission dans le système d'information Schengen dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Sur les frais liés au litige :
17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat la somme réclamée par M. B au titre de ces dispositions et de celles de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, le requérant étant, pour l'essentiel, la partie perdante dans le présent litige.
D E C I D E :
Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : La décision du 11 mai 2024 par laquelle le préfet de la Seine-Saint-Denis a fixé le pays à destination duquel M. B doit être éloigné et la décision du 11 mai 2024 par laquelle il a fait interdiction à M. B de retourner sur le territoire français pour une durée de trente-six mois sont annulées.
Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Saint-Denis ou au préfet territorialement compétent de mettre en œuvre la procédure d'effacement du signalement de M. B aux fins de non admission dans le système d'information Schengen dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Namigohar et au préfet de la Seine-Saint-Denis.
Copie en sera adressée au bureau d'aide juridictionnelle.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 septembre 2024.
La magistrate désignée,
B. ARNAUD
La greffière,
I. CANAUD
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
2/2-3