mardi 16 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2418339 |
| Type | Décision |
| Formation | 6e Section - Urgences |
| Avocat requérant | TOMASI |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 5 juillet 2024, M. B A, représenté par Me de Sèze, demande au juge des référés, statuant en application des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 5 juillet 2024 par laquelle le préfet de police de Paris a refusé d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale ;
3°) d'enjoindre au préfet de police d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale et de lui remettre une attestation de demande d'asile en procédure normale ainsi qu'un formulaire Ofpra prévu à l'article R. 723-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai de cinq jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard, ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa demande dans les mêmes conditions de délai ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros, au bénéfice de son conseil, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- la condition d'urgence est remplie dès lors que la décision contestée le place dans une situation de précarité administrative ;
- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision dès lors que celle-ci méconnaît l'article 9 du règlement (CE) du 2 septembre 2003, qu'il n'a pas été informé des conséquences des manquements aux obligations de présentation et que la décision de prolongation du délai de transfert méconnaît l'article 29 du règlement (UE) du 26 juin 2013 et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire, enregistré le 11 juillet 2024, le préfet de police, représenté par
Me Tomasi, conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- l'intéressé s'est lui-même placé dans cette situation en ne respectant pas les obligations qui lui étaient faites de se présenter aux convocations ;
- aucun des moyens soulevés n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête n° 2418340 par laquelle le requérant demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003, modifié par le règlement (UE) n° 118/2014 du 30 janvier 2014 ;
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Gandolfi pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Nguyen, greffière d'audience, M. Gandolfi a lu son rapport et entendu :
- les observations de Me de Sèze, représentant M. A, qui reprend et développe les moyens de sa requête, qui soutient en outre que le préfet de police ne démontre pas qu'il a été convoqué les 1er et 7 décembre 2023 et qu'il s'est soustrait à ses obligations ;
- les observations de Me Floret, représentant le préfet de police.
La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Une note en délibéré, enregistrée le 12 juillet 2024 à 14h02, a été présentée pour M. A.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant afghan né le 13 février 1998, a sollicité la reconnaissance de la qualité de réfugié en France ou le bénéfice de la protection subsidiaire et a été mis en possession d'une attestation de demande d'asile en procédure dite " Dublin " le 31 août 2023. Les autorités croates, après avoir été saisies en application de l'article 18-1 b du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, ont donné leur accord à la reprise en charge de M. A, le 1er septembre 2023. Par un arrêté du 3 octobre 2023, le préfet de police a décidé le transfert de M. A à ces autorités. Le 3 juillet 2024, M. A a demandé au préfet de police de le convoquer à fin d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale. Le 5 juillet 2024, les services du préfet de police l'ont informé qu'il avait été déclaré en fuite. Par la présente requête, M. A demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de la décision par laquelle le préfet de police a refusé d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale.
Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre provisoirement M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".
En ce qui concerne l'urgence :
4. Il résulte de ces dispositions que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision administrative contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou, le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.
5. Le demandeur d'asile doit pouvoir disposer d'une voie de recours effective et rapide lui permettant de se prévaloir de l'expiration du délai de six mois prévu à l'article 29 du règlement UE du 26 juin 2013. Le refus illégal d'enregistrer une demande d'asile en procédure normale, qui fait obstacle à l'examen de cette dernière, prive l'étranger du droit d'être autorisé à demeurer sur le territoire jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande ainsi que du bénéfice des conditions matérielles d'accueil et l'expose également à une mesure d'éloignement. Dans ces conditions, la décision contestée porte une atteinte suffisamment grave et immédiate à la situation de M. A pour que la condition d'urgence soit regardée comme satisfaite.
En ce qui concerne l'existence de moyens propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée :
6. En vertu du premier paragraphe de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, le transfert du demandeur d'asile vers l'Etat membre responsable s'effectue au plus tard dans un délai de six mois à compter de l'acceptation par l'autre Etat de la demande de prise en charge ou de reprise en charge. Le paragraphe 2 de ce même article prévoit qu'à défaut d'exécution dans ce délai de six mois, " L'Etat membre responsable est libéré de son obligation de prendre en charge ou de reprendre en charge la personne concernée et la responsabilité est alors transférée à l'Etat membre requérant ". Il ajoute que le délai est susceptible d'être porté à dix-huit mois si l'intéressé " prend la fuite ".
7. Lorsque, postérieurement à la décision ordonnant son transfert dans l'État responsable de sa demande, l'intéressé demande à l'autorité compétente que sa demande d'asile soit instruite " en procédure normale ", il doit être regardé comme demandant à cette autorité de reconnaître la compétence de la France pour examiner sa demande d'asile et de lui délivrer une attestation de dépôt de cette demande lui permettant de suivre la procédure devant l'Office français de protection des réfugiés et apatrides.
8. Le refus opposé à une telle demande constitue une décision susceptible de recours. Les conclusions d'annulation dirigées contre cette décision sont toutefois irrecevables s'il apparaît, en l'absence de circonstances de fait ou de considérations de droit nouvelles, pertinentes et postérieures à la décision de transfert, que ce refus se borne à confirmer purement et simplement celui de faire application des dispositions mentionnées ci-dessus du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, en particulier de la clause dite " discrétionnaire " de l'article 17 de ce règlement, implicitement mais nécessairement inclus dans la décision de transfert. Une telle irrecevabilité doit, en particulier, être opposée à ces conclusions lorsque le demandeur soutient, sans l'établir, qu'ayant été considéré, à tort, comme étant en fuite pour l'application du paragraphe 2 de l'article 29 de ce règlement, le délai de transfert de six mois prévu au paragraphe 1 de cet article n'a pas été prolongé et que la décision de transfert ne peut plus, dès lors, être exécutée.
9. Ainsi qu'il a été indiqué au point 1, il ressort des pièces du dossier que les autorités croates ont fait connaitre leur accord à la reprise en charge de M. A le 1er septembre 2023 et que ce transfert a été décidé par un arrêté du préfet de police du 3 octobre 2023. Le préfet de police justifie par la production de l'accusé de réception de son message émis par le point d'accès croate au réseau " Dublinet ", lequel fait foi de la transmission de ce message en vertu de l'article 15, paragraphe 3, du règlement n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003, que les autorités croates ont reçu, le 11 décembre 2023, l'information relative à ce que M. A a été déclaré en fuite et que le délai de transfert était prolongé jusqu'au 1er mars 2025.
10. Le préfet de police fait valoir que M. A a été déclaré en fuite après s'être abstenu de déférer à deux convocations, les 1er et 7 décembre 2023 et produit une première copie d'un document mentionnant que l'intéressé a été convoqué le 30 novembre 2023 et les 1er et 7 décembre 2023 et comportant un cachet " pas venu " le 7 décembre 2023 et une seconde copie de ce document mentionnant que M. A a été convoqué les 30 novembre et 7 décembre 2023 et comportant un cachet " pas venu " le 1er décembre 2023. Toutefois, M. A produit la copie de ce même document listant les convocations dont il a fait l'objet, lequel ne comporte aucune convocation au 1er décembre 2023 mais mentionnant les dates des 30 novembre et 7 décembre 2023 et des 12 janvier, 16 février, 21 et 28 mars 2024. Enfin, il ressort des pièces du dossier et il est constant que M. A a déféré à l'ensemble des convocations qui lui ont été faites après le 7 décembre 2023. Il suit de là que les seuls éléments produits par le préfet de police ne permettent pas de démontrer, alors que cette circonstance est contestée, que M. A aurait été convoqué les 1er et 7 décembre 2023, que l'intéressé aurait eu connaissance de ces documents et des ces dates de convocation et qu'il n'y aurait pas déféré. Dans ces conditions, les moyens tirés de ce que M. A ne saurait être regardé comme ayant pris la fuite et de ce que le préfet a méconnu l'article 29.2 du règlement UE 604/2013, sont de nature, en l'état de l'instruction, à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision de refus d'enregistrement opposée à sa demande d'asile en procédure
11. Il y a lieu, dans ces conditions, d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision attaquée.
Sur la demande d'injonction :
12. La présente décision implique seulement que le préfet de police réexamine la situation de M. A et sa demande d'enregistrement de demande d'asile en procédure normale. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de la police d'y procéder dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, sans qu'il y ait lieu de prononcer une astreinte.
Sur les conclusions relatives aux frais de l'instance :
10. Ainsi qu'il a été dit, il y a lieu d'admettre provisoirement M. A à l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me de Sèze, conseil de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me de Sèze d'une somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A, par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à M. A.
O R D O N N E :
Article 1er : M. A est admis à l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : L'exécution de la décision par laquelle le préfet de police a refusé d'enregistrer la demande d'asile de M. A en procédure normale est suspendue.
Article 3 : Il est enjoint au préfet de police de réexaminer la situation de M. A et sa demande d'enregistrement de demande d'asile en procédure normale dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me de Sèze renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, l'Etat versera à Me de Sèze, conseil de M. A, une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à M. A.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A, à Me de Sèze et au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.
Copie en sera adressée au préfet de police.
Fait à Paris, le 16 juillet 2024.
Le juge des référés,
G. Gandolfi
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision./6