mardi 22 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2422183 |
| Type | Décision |
| Formation | 2e Section - 3e Chambre - OQTF 6 sem. |
| Avocat requérant | CABINET ACTIS AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés le 16 août 2024 et le 24 septembre 2024, M. A B, représenté par Me Ben Mansour, demande au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 11 juillet 2024 par lequel le préfet de police l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné ;
3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros à verser à son conseil, au titre de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que ce conseil renonce à percevoir la part contributive de l'Etat allouée au titre de l'aide juridictionnelle.
Il soutient que :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :
- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée de défaut d'examen de sa situation personnelle ;
- elle a été prise au terme d'une procédure irrégulière dès lors qu'il n'a pas été auditionné ;
- elle méconnaît l'article L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales auquel il renvoie ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
- la décision attaquée est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle méconnaît l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, comme l'a déjà jugé le tribunal dans des cas similaires.
Par un mémoire en défense enregistré le 12 septembre 2024, le préfet de police, représenté par Me Termeau, conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Fouassier en application de l'article R. 776-13- 3 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue le 25 septembre 2024, en présence de Mme Doucet greffière d'audience :
- le rapport de M. Fouassier,
- et les observations de Me Ben Mansour, représentant M. B.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant afghan, né le 15 février 1998, entré en France le 28 juin 2021 selon ses déclarations, a présenté une demande d'asile qui a été rejetée par une décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 22 juillet 2022, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile le 23 décembre 2022. M. B a présenté une demande de réexamen, qui a été rejetée par une décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 14 septembre 2023. M. B a présenté une deuxième demande de réexamen, qui a été rejetée comme irrecevable par une décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 2 février 2024, notifiée le 4 mars 2024. M. B a introduit un recours contre cette décision d'irrecevabilité devant la Cour nationale du droit d'asile le 15 mars 2024. Par un arrêté du 11 juillet 2024, le préfet de police l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné. Par la présente requête, M. B demande l'annulation de cet arrêté.
En ce qui concerne l'admission à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président. ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application de ces dispositions, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :
3. En premier lieu, la décision attaquée, qui mentionne les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde, est suffisamment motivée et satisfait ainsi aux exigences de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle vise notamment le 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et fait état d'éléments relatifs à la situation du requérant. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.
4. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier, et notamment des termes de la décision attaquée, que le préfet de police s'est livré à un examen particulier de la situation de M. B avant de prononcer une mesure d'éloignement à son encontre. Le moyen tiré d'un défaut d'examen doit donc être écarté.
5. En troisième lieu, si le vice de procédure tiré d'un défaut d'audition au regard de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne n'est pas en lui-même invocable par un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement telle qu'une obligation de quitter le territoire français, celui-ci peut néanmoins utilement invoquer le principe général du droit de l'Union, relatif au respect des droits de la défense, et qui implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause. À cet égard, lorsqu'il présente une demande d'asile, l'étranger, en raison même de l'accomplissement de cette démarche, qui tend à son maintien régulier sur le territoire français, ne saurait ignorer qu'en cas de rejet de sa demande d'asile, il pourra faire l'objet d'un refus de titre de séjour et, lorsque la reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire lui a été refusé, d'une mesure d'éloignement du territoire français. Il lui appartient, lors du dépôt de sa demande d'asile, d'apporter à l'administration toutes les précisions qu'il juge utiles et notamment celles de nature à permettre à l'administration d'apprécier son droit au séjour au regard d'autres fondements que celui de l'asile. Il lui est loisible, tant au cours de l'instruction de sa demande, qu'après que l'office français de protection des réfugiés et apatrides et la Cour nationale du droit d'asile ont statué sur sa demande d'asile, de faire valoir auprès de l'administration toute information complémentaire utile.
6. En l'espèce, M. B, dont la demande d'asile avait donné lieu à une décision de rejet par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et par la Cour nationale du droit d'asile, et dont le réexamen a été rejeté comme irrecevable à deux reprises ne pouvait ignorer qu'il était susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement par les autorités compétentes. De plus, il n'établit pas qu'il aurait sollicité en vain un entretien avec les services préfectoraux ou qu'il aurait été empêché de présenter ses observations avant que ne soit prise la mesure d'éloignement attaquée. Par ailleurs, il n'est pas établi que M. B aurait disposé d'autres informations tenant à sa situation personnelle qui, si elles avaient été communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à l'édiction d'une telle mesure. Ainsi, le moyen tiré de la méconnaissance du principe fondamental du droit d'être entendu doit être écarté.
7. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile () ". Aux termes de l'article L. 542-2 du même code : " " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : () 2° Lorsque le demandeur : () c) présente une nouvelle demande de réexamen après le rejet définitif d'une première demande de réexamen (). Les dispositions du présent article s'appliquent sous réserve du respect des stipulations de l'article 33 de la convention de Genève du 28 juillet 1951, et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ".
8. Il ressort du relevé d'information de la base de données " Telemofpra " relative à l'état des procédures de demande d'asile, dont les mentions ne sont pas utilement contestées, que M. B a présenté une première demande de réexamen qui a été rejetée comme irrecevable le 14 septembre 2023 à la suite de quoi il a, le 30 janvier 2024, présenté une seconde demande de réexamen, qui a également été rejetée comme irrecevable le 2 février 2024. En application des dispositions précitées de l'articles L. 542-2, M. B ne bénéficiait du droit de se maintenir en France que jusqu'à la date du 30 janvier 2024. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet n'aurait pas procédé à un examen de sa situation au regard du dernier alinéa de l'article précité. Dès lors, M. B n'est pas fondée à soutenir qu'à la date du 11 juillet 2024 à laquelle a été prise l'obligation de quitter le territoire français, il disposait du droit de se maintenir en France.
9. M. B n'est, dès lors, pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de police du 11 juillet 2024 en tant qu'il porte obligation de quitter le territoire.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
10. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision fixant le pays de renvoi serait privée de base légale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.
11. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ".
12. Si le requérant, dont la demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et la Cour nationale du droit d'asile, soutient que ces dispositions ont été méconnues, en invoquant les risques de traitements inhumains et dégradants qu'il pourrait encourir en cas de retour en Afghanistan en raison de son profil occidentalisé, du fait que les talibans seraient à sa recherche après avoir tué son frère, et de la situation sécuritaire à Kaboul et dans sa région d'origine, il se borne à faire état de généralités sur la situation en Afghanistan et n'apporte aucun élément tangible de nature à établir la réalité des risques auxquels il serait personnellement exposé.
13. Toutefois, M. B fait également valoir qu'il souffre de troubles psychiatriques nécessitant une prise en charge médicale dont le défaut l'exposerait à des conséquences d'une exceptionnelle gravité, et qu'il serait dans l'impossibilité de se soigner dans son pays d'origine, en raison du caractère psychiatrique de ses troubles et de leur lien avec son passé en Afghanistan. Il ressort des pièces du dossier, et en particulier des certificats médicaux rédigés le 17 avril 2024 par un médecin du centre psychiatrique d'orientation et d'accueil Georges Daumezon et le 8 août 2024 par un psychiatre du groupe hospitalier universitaire " Paris psychiatrie et neurosciences ", que M. B souffre de troubles psychiatriques graves, caractérisés par des idées suicidaires, nécessitant des soins médicamenteux, pour lesquels il est suivi. Le premier de ces deux certificats précise que les troubles constatés sont en lien avec plusieurs événements traumatiques subis dans son pays. S'il n'est pas établi avec certitude que des troubles de la nature de ceux dont est victime M. B ne peuvent faire l'objet d'un traitement approprié dans son pays d'origine, il convient, en revanche, de tenir compte de la situation de désorganisation générale en Afghanistan laissant place à des éléments plus ou moins incontrôlés, y compris parmi les différents groupes taliban locaux, et le niveau élevé de violence, d'insécurité et d'arbitraire dans ce pays qui sont de nature, notamment, à rendre très difficile l'accès aux soins, commandés par l'état de santé du requérant à propos duquel le médecin auteur du certificat du 8 août 2024 précise que son état nécessite un traitement et un suivi réguliers. Ainsi, dans les circonstances particulières de l'espèce, le requérant est fondé à soutenir que la décision fixant l'Afghanistan comme pays de destination de son éloignement est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle et, pour ce motif, à en demander l'annulation.
14. Il résulte de ce qui précède que la décision du 11 juillet 2024 par laquelle le préfet de police a décidé que M. B serait éloigné du territoire français à destination de l'Afghanistan doit être annulée.
15. Il résulte de tout ce qui précède que l'arrêté du 11 juillet 2024 doit être annulé en tant qu'il prévoit que M. B sera éloigné du territoire français à destination de l'Afghanistan.
Sur les frais liés au litige :
16. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées sur le fondement des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : M. B est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : L'arrêté du préfet de police du 11 juillet 2024 est annulé en tant qu'il fixe l'Afghanistan comme pays de renvoi.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de police.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 octobre 2024
Le magistrat désigné,
C. FOUASSIERLa greffière,
A. DOUCET
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision./2-3