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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2000564

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2000564

jeudi 3 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2000564
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantINTER-BARREAUX EMO AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 19 février 2020 et 8 septembre 2021, M. A B, représenté par la SELARL EBC Avocats, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1) d'annuler pour excès de pouvoir la décision implicite de rejet née du silence gardé par le maire de la commune d'Elbeuf sur la demande qu'il lui a adressée le 28 octobre 2019 tendant à la suppression ou la modification des places de stationnement devant sa propriété ;

2) d'annuler pour excès de pouvoir la décision implicite de rejet née du silence gardé par le président de la métropole Rouen Normandie sur la demande qu'il lui a adressée le 28 octobre 2019 tendant à la suppression ou la modification des places de stationnement devant sa propriété ;

3) de condamner la commune d'Elbeuf à lui verser la somme de 79 953,48 euros à parfaire à la date du jugement à intervenir, ainsi que les intérêts au taux légal à compter de la réception de sa réclamation préalable et la capitalisation de ces intérêts, en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi en raison, notamment, de la mise en œuvre illégale d'une procédure de péril mais aussi du préjudice anormal et spécial qu'il a subi en qualité de tiers à la voirie publique ;

4) de mettre à la charge de la commune d'Elbeuf et de la métropole Rouen Normandie la somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient dans le dernier état de ses écritures que :

Sur la légalité des décisions relatives au stationnement :

- le maire était incompétent pour réglementer le stationnement devant sa propriété, la compétence ayant été transférée à la métropole Rouen Normandie, en application de l'article L. 5217-2 du code général des collectivités territoriales ;

- l'ouvrage public que constituent les places de stationnement situées devant sa propriété est mal implanté ;

- la décision méconnait les dispositions de l'article L. 2213-1 du code général des collectivités territoriales ;

- les places matérialisées au sol ne correspondent pas à l'arrêté municipal du 23 janvier 2019 ;

- la situation actuelle méconnait l'aisance de voirie dont il bénéficie dès lors qu'il ne peut pas bénéficier, sans gêne, d'un accès à sa propriété ;

- la décision méconnait les dispositions de l'arrêté du 15 janvier 2007 portant application du décret n°2006-1658.

Sur la responsabilité :

- en s'abstenant de faire usage de ses pouvoirs de police, le maire a commis une faute de nature à engager la responsabilité de la commune ;

- l'illégalité de l'arrêté de péril ordinaire dont a fait l'objet sa propriété constitue une faute de nature à engager la responsabilité de la commune ; les motifs d'illégalité sont l'incompétence négative de l'auteur de cet arrêté, la méconnaissance des dispositions des articles L. 511-2 et R. 511-1 du code de la construction et de l'habitation, le défaut de motivation et l'erreur de droit ;

- il a été victime d'une promesse non tenue ;

- la responsabilité de la commune est engagée sans faute à son égard, en qualité de tiers à l'ouvrage public et il justifie d'un préjudice anormal et spécial ;

- il justifie de ses préjudices.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 mars 2021, la commune d'Elbeuf, représentée la SCP EMO Avocats, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 500 euros soit mise à la charge de M. B sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés et que les conditions d'engagement de sa responsabilité ne sont pas réunies.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 septembre 2021, la métropole Rouen Normandie conclut au rejet de la requête ; elle fait valoir que le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte n'est pas fondé, qu'aucune décision implicite n'a pu naitre et que les conditions d'engagement de sa responsabilité ne sont pas réunies.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de la construction et de l'habitation ;

- le code de la route ;

- le code général des collectivités territoriales ;

- la loi n°2005-102 du 11 février 2005 ;

- l'ordonnance n°2020-1144 du 16 septembre 2020, notamment son article 19 ;

- le décret n°2006-1658 du 21 décembre 2006 et l'arrêté du 15 janvier 2007 en portant application ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Mulot, premier conseiller ;

- les conclusions de Mme Cazcarra, rapporteure publique ;

- les observations de Me Colliou, avocate de M. B ;

- et les observations de Me Louiset, avocate de la commune d'Elbeuf.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B est propriétaire d'une maison d'habitation située 77 rue du Neubourg sur le territoire de la commune d'Elbeuf. Compte-tenu de désordres qui lui avaient été rapportés, le maire de cette commune a pris le 18 septembre 2019 un arrêté de péril ordinaire enjoignant à M. B de procéder à certains travaux de réparation dans cet immeuble. Parallèlement, par deux courriers du 28 octobre 2019, reçus respectivement les 31 octobre et 4 novembre suivants, M. B a saisi le maire d'Elbeuf et le président de la métropole Rouen Normandie d'une demande tendant à la suppression de places de stationnement, dans la continuité de démarches précédemment engagées. Par la présente requête, M. B demande au tribunal, d'une part, d'annuler les décisions implicites nées du silence gardé par le maire et le président de la métropole sur ses demandes et, d'autre part, d'engager la responsabilité de la commune sur divers fondements.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne la légalité de la décision du maire d'Elbeuf :

2. Aux termes des dispositions du premier alinéa de l'article L. 2213-1 du code général des collectivités territoriales : " Le maire exerce la police de la circulation sur () l'ensemble des voies publiques () à l'intérieur des agglomérations () ". En outre, l'article L. 2213-2 du même code prévoit que : " Le maire peut, par arrêté motivé, eu égard aux nécessités de la circulation et de la protection de l'environnement : () 2° Réglementer l'arrêt et le stationnement des véhicules ou de certaines catégories d'entre eux, ainsi que la desserte des immeubles riverains ". Dans l'exercice des pouvoirs de police qui lui sont ainsi confiés, il appartient au maire de prendre les mesures nécessaires pour concilier les droits de l'ensemble des usagers de la voie publique et les contraintes liées, le cas échéant, à la circulation et au stationnement de leurs véhicules.

3. En outre, aux termes des dispositions du I de l'article R. 417-10 du code de la route : " Tout véhicule à l'arrêt ou en stationnement doit être placé de manière à gêner le moins possible la circulation ".

4. Si le maire ne saurait légalement, dans l'exercice des pouvoirs de police rappelés au point 2, prendre des mesures contraires au code de la route, les dispositions de l'article R. 417-10 de ce code, citées ci-dessus, ne font pas obstacle à ce que, lorsque les besoins du stationnement et la configuration de la voie publique le rendent nécessaire, le maire autorise le stationnement de véhicules sur une partie des trottoirs, à condition qu'un passage suffisant soit réservé au cheminement des piétons, notamment de ceux qui sont à mobilité réduite, ainsi qu'à leur accès aux habitations et aux commerces riverains et qu'une signalisation adéquate précise les emplacements autorisés.

5. Il ressort des pièces du dossier et notamment des photographies et captures d'écran produites par les parties que le stationnement au droit des numéros 75 à 79 de la rue du Neubourg, situés à proximité immédiate d'un bar-tabac et devant lesquels il est possible de stationner trois véhicules, est organisé de sorte qu'un véhicule même de taille petite ou standard est amené soit à respecter le marquage au sol et à empiéter alors sur la voie de circulation, gênant ainsi la circulation au sens des dispositions de l'article R. 417-10 du code de la route, soit à gêner fortement la déambulation des piétons en stationnant sur le trottoir, empêchant même totalement, compte-tenu de la présence d'un poteau au droit de la limite entre le numéro 77 et le numéro 79 de la rue, le cheminement de ceux d'entre eux qui sont à mobilité réduite. Par suite, et alors même que le maire d'Elbeuf aurait par arrêté limité le stationnement à cinq minutes par véhicule et que la police municipale veillerait, par des patrouilles et en dressant des procès-verbaux d'infraction, au respect effectif de cette réglementation, en autorisant ce stationnement dans les conditions décrites ci-dessus, le maire d'Elbeuf a fait une inexacte application des dispositions citées aux points 2 et 3 du présent jugement du code général des collectivités territoriales et du code de la route.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision implicite par laquelle le maire d'Elbeuf a refusé de faire droit à sa demande de suppression ou à défaut de meilleur aménagement des places de stationnement situées au droit des numéros 77 à 79 rue du Neubourg sur le territoire de cette commune.

En ce qui concerne la légalité de la " décision " du président de la métropole Rouen Normandie :

7. D'une part, aux termes des dispositions du I de l'article L. 5217-2 du code général des collectivités territoriales, dans sa version applicable à la date de la décision implicite née du silence gardé pendant deux mois par le président de la métropole sur la demande de M. B : " La métropole exerce de plein droit, en lieu et place des communes membres, les compétences suivantes : () 2° En matière d'aménagement de l'espace métropolitain : () b) () parcs et aires de stationnement () ". Les places de stationnement en litige ne revêtent toutefois ni le caractère d'un parc de stationnement ni d'une aire de stationnement.

8. Il ressort en outre des pièces du dossier que par un arrêté du 18 octobre 2019, le président de la métropole Rouen Normandie a renoncé au transfert automatique de compétence en matière de police de circulation et de stationnement, en application des dispositions de l'article L. 5211-9-2 du code général des collectivités territoriales, dans sa version alors applicable.

9. Par suite, il résulte de ce qui vient d'être exposé que le président de la métropole Rouen Normandie n'était pas compétent pour faire droit à la demande de M. B.

10. D'autre part, aux termes des dispositions de l'article L. 114-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Lorsqu'une demande est adressée à une administration incompétente, cette dernière la transmet à l'administration compétente ", et aux termes du premier alinéa de l'article L. 114-3 dudit code : " Le délai au terme duquel est susceptible d'intervenir une décision implicite de rejet court à compter de la date de réception de la demande par l'administration initialement saisie ".

11. Il résulte de ce qui précède que le président de la métropole Rouen Normandie, qui ainsi qu'il a été dit n'était pas compétent pour connaitre de la demande de M. B, est réputé avoir transmis cette demande, en application des dispositions de l'article L. 114-2 du code des relations entre le public et l'administration, à l'autorité compétente, c'est-à-dire au maire d'Elbeuf. A l'issue d'un délai de deux mois courant à compter de la réception par le président de la métropole du courrier de M. B, sa demande est réputée avoir implicitement été rejetée par le maire d'Elbeuf. Par suite, les conclusions de M. B prétendument dirigées à l'encontre d'une décision implicite du président de la métropole de Rouen Normandie doivent être regardées comme dirigées uniquement contre la décision du maire d'Elbeuf, sur la légalité de laquelle il a été statué aux points 2 à 6 du présent jugement.

Sur les conclusions indemnitaires de M. B :

En ce qui concerne l'illégalité fautive de l'arrêté de péril du 18 septembre 2019 :

12. Aux termes des dispositions de l'article L. 511-2 du code de la construction et de l'habitation, dans leur rédaction applicable à l'arrêté en litige : " I. ' Le maire, par un arrêté de péril pris à l'issue d'une procédure contradictoire () met le propriétaire de l'immeuble menaçant ruine () en demeure de faire dans un délai déterminé, selon le cas, les réparations nécessaires pour mettre fin durablement au péril () / III. ' Sur le rapport d'un homme de l'art, le maire constate la réalisation des travaux prescrits ainsi que leur date d'achèvement et prononce la mainlevée de l'arrêté () ".

13. A l'issue d'un passage le 9 juillet 2019 et d'une visite organisée le 31 juillet 2019, le directeur adjoint des services techniques de la commune d'Elbeuf a émis un document intitulé " constat - rapport technique " dans lequel il est indiqué " l'essentage du mur extérieur présente de multiples dégradations générant des infiltrations d'eau, lesquelles compromettes (sic) la stabilité de la structure porteuse du mur. De plus, cette infiltration peut provoquer des moisissures à l'intérieur de l'habitation ". Sur la base de ce seul document, le maire a pris l'arrêté de péril ordinaire.

14. Il résulte toutefois de l'instruction et notamment du procès-verbal de constat d'huissier du 6 novembre 2019 et des photographies produites par les parties que les désordres qui affectaient l'essentage du mur extérieur de la propriété de M. B ne présentaient pas un caractère de gravité suffisant pour caractériser l'existence d'un risque pour les occupants ou les tiers ni, de manière générale, suffisant pour retenir la qualification d'immeuble menaçant ruine au sens des dispositions alors applicables de l'article L. 511-2 du code de la construction et de l'habitation.

15. Il résulte de ce qui précède qu'en adoptant l'arrêté litigieux du 18 septembre 2019 en méconnaissance des dispositions de l'article L. 511-2 du code de la construction et de l'habitation, le maire d'Elbeuf a commis une faute de nature à engager la responsabilité de la commune.

En ce qui concerne les préjudices :

16. Il résulte de l'instruction qu'en exécution de l'arrêté de péril illégal dont son bien a fait l'objet, M. B a exposé des frais correspondants aux travaux qui lui ont été demandés, pour un montant total de 4 372,25 euros. En outre, M. B a exposé des frais d'huissier, qui présentent un caractère utile à la résolution du présent litige, pour un montant de 328,99 euros.

17. En revanche, si M. B demande l'indemnisation des loyers dont il estime avoir été privé du fait de l'arrêté de péril litigieux, il résulte de l'instruction qu'il s'est borné à louer son bien à une société durant un mois et il n'établit pas, par les pièces qu'il produit, ni la conclusion de baux, ni la perception d'autres loyers avant l'intervention de l'arrêté de péril, qui n'était pas assorti d'une interdiction d'habiter, ni après la mainlevée de celui-ci. Par suite, la réalité du préjudice invoqué ne résulte pas de l'instruction.

18. En outre il résulte de ce qui vient d'être exposé que le seul préjudice dont M. B échoue à demander l'indemnisation n'étant pas établi dans son principe, il n'est en tout état de cause pas fondé à demander l'engagement de la responsabilité sans faute de la commune d'Elbeuf.

19. Il résulte de ce qui précède qu'il sera fait une exacte appréciation du préjudice subi par M. B en condamnant la commune d'Elbeuf à lui verser la somme de 4 701,24 euros.

20. Enfin, M. B a droit aux intérêts au taux légal correspondant à l'indemnité de 4701,24 euros à compter du 5 février 2020, date de réception de sa demande par la commune d'Elbeuf. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée dans la requête introductive d'instance. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 5 février 2021, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés au litige :

21. D'une part, la métropole Rouen Normandie n'étant pas partie à la présence instance, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que M. B présente à son encontre des conclusions tendant à l'octroi de frais d'instance.

22. D'autre part, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de M. B, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la commune d'Elbeuf demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de la commune d'Elbeuf une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de rejet née du silence gardé par le maire de la commune d'Elbeuf sur la demande que lui a adressée M. B le 28 octobre 2019 tendant à la suppression ou la modification des places de stationnement devant sa propriété est annulée.

Article 2 : La commune d'Elbeuf est condamnée à verser à M. B la somme de 4 701,24 euros avec intérêts au taux légal à compter du 5 février 2020. Les intérêts échus le 5 février 2021 puis à chaque échéance annuelle seront capitalisés à cette date pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 3 : La commune d'Elbeuf versera à M. B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Les conclusions de la requête sont rejetées pour le surplus.

Article 5 : Les conclusions de la commune d'Elbeuf présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à la commune d'Elbeuf et à la métropole Rouen Normandie.

Délibéré après l'audience du 13 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Gaillard, présidente,

MM. Bouvet et Mulot, premiers conseillers,

Assistés de M. Boulay, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 novembre 2022.

Le rapporteur,

R. MULOT

La présidente,

A. GAILLARD

Le greffier,

N. BOULAY

La République mande et ordonne au préfet de la région Normandie, préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2000564

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