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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2002124

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2002124

mardi 8 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2002124
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1 ère Chambre
Avocat requérantINTER-BARREAUX EMO AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 22 juin 2020, Mme B A, représentée par la SELARL Callon Avocat et Conseil, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 18 novembre 2019 par laquelle le directeur du centre hospitalier (CH) du Bois-Petit a refusé de reconnaître le syndrome du canal carpien gauche imputable au service ainsi que la décision du 11 février 2020 de rejet de son recours gracieux ;

2°) d'enjoindre au CH du Bois-Petit de réexaminer sa demande et de reconnaître sa maladie imputable au service ;

3°) de mettre à la charge du CH du Bois-Petit la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle remplit les conditions posées par le tableau n° 57 C des maladies professionnelles ;

- à supposer que la présomption prévue par l'article L. 461-1 du code de la sécurité sociale ne trouvait pas à s'appliquer, le syndrome du canal carpien est directement imputable à l'exercice de ses fonctions.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 avril 2021, le CH du Bois-Petit, représenté par la SCP Emo Avocats, conclut :

1°) au rejet de la requête ;

2°) à ce que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge de Mme A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la requête est tardive ;

- aucun moyen n'est fondé.

Vu :

- l'ordonnance du 16 novembre 2021 fixant la clôture de l'instruction au 1er décembre 2021 à 12 h ;

- la lettre du 22 septembre 2022 informant les parties, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement à intervenir était susceptible d'être fondé sur le moyen, relevé d'office, tiré de la méconnaissance du champ d'application de la loi et envisageant une substitution de base légale ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- la loi n° 2020-290 du 23 mars 2020 ;

- la loi n° 2020-546 du 11 mai 2020 ;

- l'ordonnance n° 2020-305 du 25 mars 2020 ;

- l'ordonnance n° 2020-306 du 25 mars 2020 ;

- la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 ;

- le décret n° 86-442 du 14 mars 1986 ;

- le décret n° 88-386 du 19 avril 1988 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Minne, président de chambre,

- les conclusions de Mme Barray, rapporteure publique,

- et les observations de Me Carluis, pour le CH du Bois-Petit.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, titulaire du grade d'agent des services hospitaliers qualifiée, est affectée au CH du Bois-Petit où elle occupe depuis 2004 des fonctions d'agent de restauration et d'hôtellerie. Par les décisions des 18 novembre 2019 et 11 février 2020 attaquées, le directeur du CH du Bois-Petit a refusé de faire droit à sa demande tendant à voir reconnaître comme maladie professionnelle un syndrome du canal carpien gauche.

Sur la fin de non-recevoir :

2. En vertu de l'article 4 de la loi du 23 mars 2020 d'urgence pour faire face à l'épidémie de covid-19 entrée en vigueur le lendemain et de l'article 1er de la loi du 11 mai 2020 prorogeant l'état d'urgence sanitaire et complétant ses dispositions, l'état d'urgence sanitaire a été prorogé jusqu'au 10 juillet 2020 inclus. Aux termes de l'article 2 de l'ordonnance du 25 mars 2020 portant adaptation des règles applicables devant les juridictions de l'ordre administratif : " Durant la période comprise entre le 12 mars 2020 et la date de cessation de l'état d'urgence sanitaire déclaré dans les conditions de l'article 4 de la loi du 23 mars 2020 susvisée, il est dérogé aux dispositions législatives et réglementaires applicables aux juridictions administratives () " Aux termes du I de l'article 15 de la même ordonnance : " Les dispositions de l'article 2 de l'ordonnance n° 2020-306 du 25 mars 2020 susvisée relative à la prorogation des délais échus pendant la période d'urgence sanitaire et à l'adaptation des procédures pendant cette même période sont applicables aux procédures devant les juridictions de l'ordre administratif. " Aux termes du I de l'article 1er de l'ordonnance du 25 mars 2020 relative à la prorogation des délais échus pendant la période d'urgence sanitaire et à l'adaptation des procédures pendant cette même période, dans sa rédaction applicable à la date d'enregistrement de la requête : " Les dispositions du présent titre sont applicables aux délais et mesures qui ont expiré ou qui expirent entre le 12 mars 2020 et le 23 juin 2020 inclus. " Aux termes du premier alinéa de l'article 2 de la même ordonnance: " Tout acte, recours, action en justice, () forclusion, () irrecevabilité, () ou déchéance d'un droit quelconque et qui aurait dû être accompli pendant la période mentionnée à l'article 1er sera réputé avoir été fait à temps s'il a été effectué dans un délai qui ne peut excéder, à compter de la fin de cette période, le délai légalement imparti pour agir, dans la limite de deux mois. " Il résulte de ces dispositions combinées que les délais de recours échus entre le 12 mars 2020 et le 23 juin 2020 inclus ont recommencé à courir le 24 juin 2020, pour leur durée initiale et dans la limite de deux mois.

3. La décision du 18 novembre 2019 rejetant la demande de reconnaissance de l'imputabilité au service de l'affection de Mme A a fait l'objet d'un recours gracieux, contenu dans une lettre du 13 décembre 2019, exercé dans le délai de recours. Ce recours administratif a été rejeté par une décision explicite du 11 février 2020, revêtue de la mention des voies et délais de recours, notifiée à la requérante le 20 février suivant. Le délai de recours contentieux ouvert contre cette décision de rejet expirait donc deux mois plus tard, dans la période dite juridiquement protégée déterminée par les dispositions précitées du I de l'article 1er de l'ordonnance du 25 mars 2020 relative à la prorogation des délais échus pendant la période d'urgence sanitaire et à l'adaptation des procédures pendant cette même période. Par suite, la requête, enregistrée au greffe le 22 juin 2020, avant même que les délais de recours échus au cours de cette période eussent recommencé à courir à compter du 24 juin 2020, n'est pas tardive.

Sur la légalité de la décision attaquée :

4. En vertu du dernier alinéa du IV de l'article 21 bis de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, désormais repris au dernier alinéa de l'article L. 822-20 du code général de la fonction publique, peut être reconnue imputable au service une maladie non désignée dans les tableaux de maladies professionnelles mentionnés aux articles L. 461-1 et suivants du code de la sécurité sociale lorsque le fonctionnaire établit qu'elle est essentiellement et directement causée par l'exercice des fonctions et qu'elle entraîne une incapacité permanente à un taux déterminé et évalué dans les conditions prévues par décret en Conseil d'Etat. Ces dispositions ne sont entrées en vigueur, en tant qu'elles s'appliquent à la fonction publique hospitalière, qu'à la date d'entrée en vigueur, le 16 mai 2020, du décret du 13 mai 2020 relatif au congé pour invalidité temporaire imputable au service dans la fonction publique hospitalière, décret par lequel le pouvoir réglementaire a pris les dispositions nécessaires pour cette fonction publique et dont l'intervention était, au demeurant, prévue, sous forme de décret en Conseil d'Etat, par le VI de l'article 21 bis de la loi du 13 juillet 1983 résultant de l'article 10 de l'ordonnance du 19 janvier 2017. Il en résulte que les dispositions de l'article 41 de la loi du 9 janvier 1986 dans leur rédaction antérieure à celle résultant de l'ordonnance du 19 janvier 2017 sont demeurées applicables jusqu'à l'entrée en vigueur du décret du 13 mai 2020 et qu'elles seules sont susceptibles de régir la situation de Mme A, dès lors que le fait générateur de sa maladie est intervenu antérieurement à cette entrée en vigueur. Par suite, le directeur a fondé sa décision du 18 novembre 2019 sur un texte inapplicable.

5. Toutefois, le pouvoir d'appréciation dont dispose l'autorité administrative en vertu des dispositions de l'article 41 de la loi du 9 janvier 1986 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique hospitalière est le même que celui dont l'investissent les dispositions de l'article 21 bis de la loi du 13 juillet 1983. Les garanties dont sont assortis ces textes sont similaires. En vertu de l'article 41 de la loi du 9 janvier 1986, le fonctionnaire en activité a droit, notamment, à des congés de maladie dont la durée totale peut atteindre un an moyennant le maintien de l'intégralité de son traitement pendant une durée de trois mois ou, si la maladie provient de l'une des causes exceptionnelles prévues à l'article L. 27 du code des pensions civiles et militaires de retraite ou d'un accident survenu dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de ses fonctions, à la conservation de l'intégralité de son traitement jusqu'à ce qu'il soit en état de reprendre son service. Une maladie contractée par un fonctionnaire doit être regardée comme imputable au service si elle présente un lien direct avec l'exercice des fonctions ou avec des conditions de travail de nature à susciter le développement de la maladie en cause, sauf à ce qu'un fait personnel de l'agent ou toute autre circonstance particulière conduit à détacher la survenance ou l'aggravation de la maladie du service.

6. Il ressort des pièces du dossier, notamment des conclusions de l'expertise médicale du 10 avril 2019 rendue à la demande de l'employeur de Mme A, que le syndrome du canal carpien gauche en cause dans la présente instance est en lien avec sa profession d'agent de restauration qui, en quinze ans d'exercice, l'amène à accomplir des mouvements répétitifs de préhension des mains. Si le CH du Bois-Petit souligne que les tâches confiées à la requérante ne comportent pas, de façon habituelle, des mouvements répétés ou prolongés d'extension du poignet ou de préhension de la main, ni un appui carpien, ni encore une pression prolongée ou répétée sur le talon de la main, cette affirmation est contredite par l'intéressée qui indique, en se prévalant de la fiche de poste énumérant les nombreux gestes qu'impliquent ses missions, que l'apparition au cours de l'année 2015 d'un syndrome du canal carpien droit d'ailleurs reconnu imputable au service, a davantage sollicité sa main gauche. La double circonstance que Mme A bénéficie, depuis 2017, d'un aménagement de poste et qu'elle exerce ses fonctions selon un régime de mi-temps thérapeutique sur un poste où elle est doublonnée ne constitue pas, en l'espèce, une circonstance particulière de nature à détacher la maladie du service. Par suite, ainsi que l'a d'ailleurs estimé la commission de réforme par son avis du 24 octobre 2019, l'existence d'un lien direct entre l'exercice des fonctions d'agent de restauration et le syndrome du canal carpien gauche est établie.

7. Il résulte de ce qui précède que Mme A est fondée à demander l'annulation des décisions des 18 novembre 2019 et 11 février 2020 par lesquelles le directeur du CH du Bois-Petit a refusé de reconnaître l'imputabilité au service de sa maladie et a rejeté son recours gracieux.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique nécessairement que le CH du Bois-Petit reconnaisse l'imputabilité au service de l'affection de Mme A. La pathologie ayant été diagnostiquée le 28 janvier 2019, suivant les pièces du dossier non contestées sur ce point, la reconnaissance doit tenir compte de cette date. Il y a lieu d'ordonner à l'établissement public de santé de procéder à cette reconnaissance dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

9. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme d'argent soit mise à la charge de Mme A, qui n'a pas la qualité de partie perdante dans la présente instance.

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du CH du Bois-Petit la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 18 novembre 2019 par laquelle le directeur du CH du Bois-Petit a refusé de reconnaître le syndrome du canal carpien gauche dont est atteinte Mme A imputable au service ainsi que la décision du 11 février 2020 de rejet de son recours gracieux sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au CH du Bois-Petit, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, de reconnaître le syndrome du canal carpien gauche dont est atteinte Mme A imputable au service à compter du 28 janvier 2019.

Article 3 : Le CH du Bois-Petit versera la somme de 1 500 euros à Mme A en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Les conclusions du CH du Bois-Petit présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et le surplus de la requête sont rejetés.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au centre hospitalier du Bois-Petit.

Délibéré après l'audience du 25 octobre 2022 à laquelle siégeaient :

M. Minne président,

M. Deflinne , premier conseiller,

M. Le Vaillant, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 novembre 2022.

Le président-rapporteur,

Signé

P. MINNEL'assesseur le plus ancien,

Signé

T. DEFLINNE

Le greffier,

Signé

N. BOULAY

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

N. BOULAY

7.

8.

N°2002124

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