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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2104513

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2104513

jeudi 13 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2104513
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2 ème Chambre
Avocat requérantINTER-BARREAUX EMO AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 26 novembre 2021, M. C E, Mme D E et Mme B E doivent être regardés comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 29 septembre 2021, par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a rejeté leur recours administratif préalable obligatoire contre l'arrêté du 1er avril 2021 portant opposition à déclaration préalable en application de l'article L. 214-1 du code de l'environnement concernant la construction d'un remblai en lit majeur de la Seine sur leur propriété située à Mauny ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de leur délivrer une décision de non opposition à déclaration préalable ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- le préfet de Seine-Maritime s'est estimé lié par l'avis du conseil départemental de l'environnement et des risques sanitaires et technologiques (CODERST) sans instruire lui-même leur demande ;

- la décision attaquée est entachée de méconnaissance du champ d'application de la loi dès lors que l'ouvrage en cause n'était pas soumis à déclaration préalable en application des articles L. 214-1 et suivants du code de l'environnement dès lors qu'il a été construit dans une zone urbanisée qui ne saurait être regardée comme une zone d'expansion des crues ;

- la décision attaquée est entachée d'erreur de droit dès lors qu'elle s'oppose à leur déclaration préalable au motif que d'autres mesures pouvaient être mises en œuvre et qu'il convenait de modifier la nature de l'ouvrage ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que le remblai, qui n'est pas situé en terrain inondé, n'aura d'incidence sur le niveau de la hauteur d'eau qu'en cas de submersion totale et préalable de cette voirie, et n'est donc pas susceptible d'aggraver la situation et de porter atteinte à la sécurité publique ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que la création d'une zone de surstockage sur leur terrain ainsi que l'utilisation d'une mare ornementale constituent des mesures environnementales de compensation suffisantes.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 mars 2023, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'environnement ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- l'arrêté du 13 février 2002 fixant les prescriptions générales applicables aux installations, ouvrages ou remblais soumis à déclaration en application des articles L. 214-1 à L. 214-3 du code de l'environnement et relevant de la rubrique 3.2.2.0 (2°) de la nomenclature annexée au décret n° 93-743 du 29 mars 1993 modifié.

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Esnol,

- les conclusions de Mme Thielleux, rapporteure publique,

Les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. A l'issue d'un contrôle effectué le 11 septembre 2020, les époux E ont été destinataires d'un rapport de manquement adressé par les services de la direction départementale des territoires et de la mer (DDTM) de Seine-Maritime concernant la création, sans dépôt préalable de dossier de déclaration, d'un remblai dans le lit majeur de la Seine sur leur propriété située sur le territoire de la commune de Mauny. Le 25 novembre 2020, les intéressés ont déposé auprès de la préfecture de la Seine-Maritime un dossier de déclaration au titre de l'article L. 214-1 du code de l'environnement afin de régulariser la création de ce remblai. Par un arrêté du 1er avril 2021, le préfet de la Seine-Maritime s'est opposé à cette déclaration. Par un courrier du 31 mai 2021, les consorts E, par l'intermédiaire de leur assureur protection juridique, ont formé contre cette décision un recours administratif préalable obligatoire en application de l'article R. 214-36 du code de l'environnement, qui a été explicitement rejeté par une décision du 29 septembre 2021. Les consorts E doivent être regardés, dès lors que la décision issue du recours administratif préalable obligatoire s'est substituée à la décision initiale, comme demandant l'annulation de la décision du 29 septembre 2021.

2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 214-36 du code de l'environnement : " Le déclarant qui entend contester une décision d'opposition doit, préalablement à tout recours contentieux, saisir le préfet d'un recours gracieux. Le préfet soumet ce recours à l'avis du conseil départemental de l'environnement et des risques sanitaires et technologiques et informe le déclarant, au moins huit jours à l'avance, de la date et du lieu de la réunion et de la possibilité qui lui est offerte d'être entendu ". Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () 8o Rejettent un recours administratif dont la présentation est obligatoire préalablement à tout recours contentieux en application d'une disposition législative ou réglementaire ". Aux termes de l'article L. 411-5 du même code : " La décision rejetant un recours administratif dirigé contre une décision soumise à obligation de motivation en application des articles L. 211-2 et L. 211-3 est motivée lorsque cette obligation n'a pas été satisfaite au stade de la décision initiale ".

3. Il résulte de l'instruction que M. et Mme E ont présenté un recours administratif préalable obligatoire à l'encontre de l'arrêté du 1er avril 2021 portant opposition à déclaration préalable de travaux concernant le remblai édifié sur leur terrain, qui a été rejeté par le préfet de la Seine-Maritime par décision du 29 septembre 2021. Cette dernière décision fait état de ce que les membres du conseil départemental de l'environnement et des risques sanitaires et technologiques (CODERST) ont rendu un avis défavorable et mentionne que le préfet maintient ainsi l'arrêté du 1er avril 2021. L'arrêté du 1er avril 2021 vise les textes applicables, en particulier les articles L. 210-1 et suivants du code de l'environnement et énonce les considérations de fait, notamment s'agissant des conséquences du remblai sur les parcelles adjacentes, ainsi que l'absence de pertinence des mesures proposées pour les compenser. La décision issue du recours administratif, doit ainsi être regardée, compte tenu du renvoi à l'arrêté du 1er avril 2021 et à l'avis du CODERST comme présentant des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision du 29 septembre 2021 doit être écarté.

4. En deuxième lieu, il ne résulte pas de l'instruction que le préfet de la Seine-Maritime, qui s'était déjà opposé à la déclaration préalable déposée par M. et Mme E après s'être livré à l'examen de leur demande, et qui indique dans sa décision du 29 septembre 2021 que le CODERST " rejoint l'avis des services instructeurs ", se serait estimé lié par l'avis de ce dernier. Par suite, le moyen tiré de ce qu'il a méconnu l'étendue de sa compétence en se croyant à tort en situation de compétence liée par l'avis du CODERST doit être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 214-1 du code de l'environnement : " Sont soumis aux dispositions des articles L. 214-2 à L. 214-6 les installations, les ouvrages, travaux et activités réalisés à des fins non domestiques par toute personne physique ou morale, publique ou privée, et entraînant des prélèvements sur les eaux superficielles ou souterraines, restitués ou non, une modification du niveau ou du mode d'écoulement des eaux, la destruction de frayères, de zones de croissance ou d'alimentation de la faune piscicole ou des déversements, écoulements, rejets ou dépôts directs ou indirects, chroniques ou épisodiques, même non polluants ". Aux termes du II de l'article L. 214-3 du même code : " Sont soumis à déclaration les installations, ouvrages, travaux et activités qui, n'étant pas susceptibles de présenter de tels dangers, doivent néanmoins respecter les prescriptions édictées en application des articles L. 211-2 et L. 211-3. Dans un délai fixé par décret en Conseil d'Etat, l'autorité administrative peut s'opposer à l'opération projetée s'il apparaît qu'elle est incompatible avec les dispositions du schéma directeur d'aménagement et de gestion des eaux ou du schéma d'aménagement et de gestion des eaux, ou porte aux intérêts mentionnés à l'article L. 211-1 une atteinte d'une gravité telle qu'aucune prescription ne permettrait d'y remédier. Les travaux ne peuvent commencer avant l'expiration de ce délai () ". Selon l'article R. 214-32 du même code : " La déclaration comprend : () 5° Un document : () c) Justifiant, le cas échéant, de la compatibilité du projet avec le schéma directeur ou le schéma d'aménagement et de gestion des eaux et avec les dispositions du plan de gestion des risques d'inondation mentionné à l'article L. 566-7 et de sa contribution à la réalisation des objectifs visés à l'article L. 211-1 ainsi que des objectifs de qualité des eaux prévus par l'article D. 211-10 ; e) Précisant, s'il y a lieu, les mesures d'évitement, de réduction ou compensatoires envisagées ; ". Il appartient au juge du plein contentieux, saisi d'un recours formé contre une décision de l'autorité administrative prise dans le domaine de l'eau en application des articles L. 214-1 et suivants du code de l'environnement, d'apprécier la légalité de la décision prise par l'autorité administrative dans le domaine de l'eau non au vu des seuls éléments dont pouvait disposer cette autorité lorsqu'elle a statué sur la demande, mais de se prononcer lui-même sur l'étendue des obligations mises par cette autorité à la charge du bénéficiaire de l'autorisation au regard des circonstances de fait et de droit existant à la date à laquelle il statue.

6. Aux termes de la rubrique 3.2.2.0 de la nomenclature des opérations soumises à autorisation ou à déclaration en application des articles L. 214-1 à L. 214-3 du code de l'environnement, définie à l'article R. 214-1 du même code : " Installations, ouvrages, remblais dans le lit majeur d'un cours d'eau : 1° Surface soustraite supérieure ou égale à 10 000 m² (A), ; 2° Surface soustraite supérieure ou égale à 400 m² et inférieure à 10 000 m² (D). Au sens de la présente rubrique, le lit majeur du cours d'eau est la zone naturellement inondable par la plus forte crue connue ou par la crue centennale si celle-ci est supérieure. La surface soustraite est la surface Soustraite à l'expansion des crues du fait de l'existence de l'installation ou ouvrage, y compris la surface occupée par l'installation, l'ouvrage ou le remblai dans le lit majeur ".

7. Il est constant que M. et Mme E ont érigé sur leur parcelle un remblai ayant pour effet de soustraire à l'expansion des crues une surface totale de plus de 400m2. Il résulte de l'instruction que le terrain d'assiette du projet est inclus dans la limite de la crue de 1988 et il est constant qu'il a été inondé par la crue de 2020. Dès lors, le remblai en cause se situe dans une zone naturellement inondable par la plus forte crue et donc dans le lit majeur de la Seine, le projet était soumis à l'obligation de déclaration préalable en application des dispositions précitées. Les requérants ne peuvent donc se prévaloir utilement de ce que leur parcelle serait située en zone urbanisée dès lors que cet élément ne constitue pas une condition mentionnée à l'article R. 214-1 du code de l'environnement. En tout état de cause, il résulte des prises de vue aériennes librement accessibles aux parties sur le site internet Géoportail que la parcelle d'assiette du projet se situe en bordure de fleuve et d'un vaste espace boisé, dans une zone où les constructions sont très éparses. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du champ d'application de ces dispositions doit être écarté.

8. En quatrième lieu, si M. et Mme E soutiennent que la préfecture leur a demandé de changer la nature du projet en choisissant un muret plutôt qu'un remblai, il ne résulte pas de l'instruction que cet élément constituerait un motif de la décision attaquée, si bien que les requérants ne peuvent s'en prévaloir utilement. En tout état de cause, il est constant que le courrier du 17 février 2021 fait seulement état de la possibilité de présenter des projets alternatifs que la préfecture considère comme davantage adaptés. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté comme inopérant.

9. En cinquième lieu, il résulte de l'arrêté du 13 février 2002 susvisé que : " La plus grande transparence hydraulique est demandée dans la conception et l'implantation des installations, ouvrages ou remblais. Cette transparence hydraulique doit être recherchée, au minimum, jusqu'aux conditions hydrauliques de la plus forte crue historique connue ou celle de la crue centennale si celle-ci lui est supérieure. La transparence hydraulique est demandée afin de ne pas réduire les capacités naturelles d'expansion des crues dans le lit majeur, de ne pas aggraver les conséquences des inondations et de ne pas constituer de danger pour la sécurité publique en cas de crue ". De plus, le schéma directeur d'aménagement et de gestion des eaux (SDAGE) du Bassin de la Seine et des cours d'eau côtiers normands 2016-2021 prévoit que les impacts " qui ne pourraient pas être réduits font l'objet de mesures compensatoires permettant de restituer intégralement au lit majeur du cours d'eau les surfaces d'écoulement et les volumes de stockage soustraits à la crue ".

10. Il résulte des pièces du dossier que le remblai en cause, qui mesure 1,4 mètre en hauteur, 4,3 mètres en largeur et 55 mètres en longueur, a été conçu pour parer au risque d'une crue comparable à celle de 2020 ayant entraîné une montée des eaux, et que sa construction, qui a pour effet de soustraire à la zone d'expansion de crue en lit majeur de la Seine un volume de 305m3, est ainsi de nature à aggraver le phénomène d'inondation et ses impacts potentiels en amont et en aval.

11. Dans le cadre de leur dossier de déclaration préalable, les requérants ont prévu d'une part, une mesure de surstockage destinée à compenser cet impact, prévoyant que le volume d'eau soustrait à la zone d'expansion de la crue sera réparti sur les parties de leur terrain non protégé par le remblai correspondant à une surface totale de 1034m2, et que l'érection d'un muret d'enceinte au nord de leur propriété permettra d'éviter une expansion vers les propriétés adjacentes et d'autre part qu'une partie des eaux pourrait être stockée dans un marre ornementale située à proximité de leur terrain.

12. Toutefois, dès lors que cette mesure de surstockage répartit le volume d'eau soustrait à la zone d'expansion de crue sans prévoir la restitution de ce volume au lit majeur de la Seine, elle ne saurait être regardée comme une mesure de compensation compatible avec les prescriptions des dispositions précitées de l'arrêté du 13 février 2002 et du SDAGE du Bassin de la Seine et des cours d'eau côtiers normands 2016-2021. Il en va de même de la seconde mesure de compensation prévue par les pétitionnaires, consistant à réemployer une mare ornementale creusée sur une autre parcelle, alors au demeurant que l'effet compensatoire d'une telle mesure n'est pas établie dès lors que cette mare se situe à une distance d'un kilomètre où, selon les informations évoquées lors de la séance du CODERST du 14 septembre 2021, les ondes de marée susceptibles d'influencer le phénomène d'inondation de la Seine ne sont pas les mêmes qu'au niveau du remblai.

13. Dans ces conditions, le préfet de la Seine-Maritime n'a pas méconnu les dispositions précitées de l'article L. 214-1 du code de l'environnement en estimant que les mesures de compensation exposées par les pétitionnaires étaient insuffisantes.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les consorts E ne sont pas fondés à demander l'annulation de la décision du 29 septembre 2021, par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a rejeté leur recours contre l'arrêté du 1er avril 2021 portant opposition à déclaration préalable en application de l'article L. 214-1 du code de l'environnement. Par suite, leurs conclusions aux fins d'annulation, ainsi que, par voie de conséquence, celles aux fins d'injonction et tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête des consorts E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C E, premier dénommé en sa qualité de représentant unique des requérants et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Copie en sera adressée pour information au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 30 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Armand, premier conseiller faisant fonction de président,

M. Cotraud, premier conseiller,

Mme Esnol, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juin 2024.

Le rapporteur,

B. Esnol

Le premier conseiller

faisant fonction de président,

G. Armand

La greffière,

A. Hussein

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice, à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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