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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2200154

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2200154

jeudi 11 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2200154
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantTROFIMOFF

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 13 janvier 2022, M. C B, représenté par Me Trofimoff, demande au tribunal :

1) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2) de surseoir à statuer jusqu'à ce que la juridiction judiciaire se soit prononcée sur la nullité des procès-verbaux de police et sur la qualification du contrat le liant à M. A ;

3) d'annuler la décision du 21 octobre 2021 par laquelle le directeur général de l'office français de l'immigration et de l'intégration a mis à sa charge la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail pour un montant de 18 250 euros ainsi que la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement de l'étranger dans son pays d'origine, pour un montant de 2 553 euros, ainsi que la décision du 17 novembre 2021 rejetant son recours gracieux formé contre cette décision.

Il soutient que :

- il n'appartient qu'à la juridiction judiciaire de se prononcer sur sa demande tendant à faire déclarer nuls les procès-verbaux de police et sur la qualification du contrat le liant à M. A ;

- la procédure pénale est entachée de nombreuses irrégularités liées notamment au contrôle d'identité de M. A, au choix du cadre de l'enquête de flagrance, du défaut d'information du procureur de la République dès le début de la mesure de retenue, d'absence de notification de ses droits à M. A, de l'irrégularité de l'audition libre dont il a fait l'objet ;

- la limitation des pouvoirs du juge de l'excès de pouvoir le prive de garanties et notamment de la possibilité de voir sa sanction réduite ;

- M. A n'était pas en situation de travail.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 mai 2022, l'office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code du travail ;

- l'arrêté du 5 décembre 2006 relatif au montant de la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement des étrangers dans leur pays d'origine ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Mulot, premier conseiller ;

- les conclusions de Mme Cazcarra, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Trofimoff, avocat de M. B.

Considérant ce qui suit :

1. Il résulte de l'instruction que le 4 juin 2021 dans la matinée, un équipage de la police nationale a été requis pour une suspicion d'effraction de logement sur le territoire de la commune du Havre. Sur place, les fonctionnaires ont constaté la présence de M. A, ressortissant guinéen, qui aurait été en situation de travail. L'enquête a révélé que M. A était employé par M. B, de nationalité française, en toute illégalité. A l'issue d'une procédure contradictoire, par une décision du 21 octobre 2021, le directeur général de l'office français de l'immigration et de l'intégration a appliqué la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail pour un montant de 18 250 euros ainsi que la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement de l'étranger dans son pays d'origine, pour un montant de 2 553 euros. M. B, qui a vainement contesté cette décision par un recours gracieux formé le 26 octobre suivant et rejeté le 17 novembre 2021, demande à titre principal au tribunal d'annuler ces décisions.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Par une décision du 21 mars 2022, le bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Rouen a rejeté la demande d'aide juridictionnelle de M. B. Celui-ci n'apporte aucun élément de nature à établir que ses ressources auraient évolué au point de ne plus dépasser les plafonds prévus par la loi, telles que l'exigent les dispositions de l'article 2 de la loi du 10 juillet 1991. Par suite, il y a lieu de rejeter sa demande d'admission provisoire comme mal fondée.

Sur la demande de sursis à statuer :

3. Si comme le soutient M. B, il n'appartient qu'à la juridiction judiciaire d'apprécier la régularité de la procédure pénale et des procès-verbaux afférents ainsi que la qualification du contrat liant éventuellement le requérant et M. A, la mise en œuvre des dispositions citées ci-dessous du code du travail et du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'est pas conditionnée à la régularité de la procédure pénale ni à la qualification du contrat civil liant l'employeur et le travailleur étranger. Par suite, il n'y a pas lieu de saisir la juridiction judiciaire d'une question préjudicielle ni de surseoir à statuer.

Sur les autres conclusions :

4. En premier lieu, le recours formé par M. B contre les décisions du directeur général de l'office français de l'immigration et de l'intégration relève non de l'excès de pouvoir mais du plein contentieux. Dans ce cadre, il appartient au juge administratif d'examiner tant les moyens tirés des vices propres de la décision de sanction que ceux mettant en cause le bien-fondé de cette décision et de prendre, le cas échéant, une décision qui se substitue à celle de l'administration. Celle-ci devant apprécier, au vu notamment des observations éventuelles de l'employeur, si les faits sont suffisamment établis et, dans l'affirmative, s'ils justifient l'application de cette sanction administrative, au regard de la nature et de la gravité des agissements et des circonstances particulières à la situation de l'intéressé, le juge peut, de la même façon, après avoir exercé son plein contrôle sur les faits invoqués et la qualification retenue par l'administration, tant s'agissant du manquement que de la proportionnalité de la sanction, maintenir la contribution, au montant fixé de manière forfaitaire par les dispositions citées ci-dessous, ou en décharger l'employeur. Par suite, les griefs tirés par M. B de ce qu'il ne serait pas en mesure de contester utilement le montant de la sanction doivent être écartés.

5. En deuxième lieu, les multiples irrégularités que M. B a cru relever dans la procédure suivie ne concernant que la procédure pénale ou la mesure de retenue pour vérification du droit de circulation et de séjour dont a fait l'objet le travailleur étranger sont sans lien avec la décision attaquée, qui ne repose pas sur la régularité de ces procédures. Par suite, ces moyens doivent être écartés comme inopérants.

6. En troisième lieu, compte-tenu de la portée de ses écritures, M. B doit être regardé comme contestant la situation de travail de M. A.

7. Il résulte du premier alinéa de l'article L. 8251-1 du code du travail que nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France. En outre, l'article L. 5221-8 du même code dispose que : " L'employeur s'assure auprès des administrations territorialement compétentes de l'existence du titre autorisant l'étranger à exercer une activité salariée en France () ".

8. D'une part, aux termes de l'article L. 8253-1 du code du travail : " () l'employeur qui a employé un travailleur étranger en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 acquitte, pour chaque travailleur étranger non autorisé à travailler, une contribution spéciale. Le montant de cette contribution spéciale est déterminé dans des conditions fixées par décret () / L'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de constater et fixer le montant de cette contribution pour le compte de l'Etat () ". Enfin, l'article R. 8253-1 dudit code prévoit que " La contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 est due pour chaque étranger employé en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1. / Cette contribution est à la charge de l'employeur qui a embauché ou employé un travailleur étranger non muni d'une autorisation de travail ".

9. D'autre part, aux termes de l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sans préjudice () de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail, l'employeur qui a occupé un travailleur étranger en situation de séjour irrégulier acquitte une contribution forfaitaire représentative des frais d'éloignement du territoire français de cet étranger " ; l'article L. 822-4 du même code confie à l'office français de l'immigration et de l'intégration la mission de constater et fixer le montant de cette contribution spéciale. En outre, aux termes de l'article R. 822-2 dudit code : " La contribution forfaitaire représentative des frais d'éloignement de l'étranger du territoire français prévue à l'article L. 822-2 est due pour chaque employé en situation irrégulière au regard du droit au séjour. / Cette contribution est à la charge de l'employeur qui, en violation de l'article L. 8251-1 du code du travail, a embauché ou employé un travailleur étranger dépourvu de titre de séjour ".

10. Il résulte des dispositions précitées que les contributions qu'elles prévoient ont pour objet de sanctionner les faits d'emploi d'un travailleur étranger séjournant irrégulièrement sur le territoire français ou démuni de titre l'autorisant à exercer une activité salariée, sans qu'un élément intentionnel soit nécessaire à la caractérisation du manquement. Toutefois, un employeur ne saurait être sanctionné sur le fondement de ces dispositions, lorsque tout à la fois, d'une part, il s'est acquitté des obligations qui lui incombent en vertu de l'article L. 5221-8 du code du travail et, d'autre part, il n'était pas en mesure de savoir que les documents qui lui étaient présentés revêtaient un caractère frauduleux ou procédaient d'une usurpation d'identité.

11. Il résulte de l'instruction et notamment des déclarations de MM. A et B mais aussi des termes du recours gracieux que le second a fait régulièrement appel au premier pour " l'aider " sur différents chantiers sur lesquels il travaillait, notamment pour retirer des gravats ou porter des charges lourdes ; à cet égard, le travailleur a été repéré par les fonctionnaires de police en bleu de travail. Il est également suffisamment établi que le travailleur étranger recevait en échange une rémunération en espèces, dont le requérant ne saurait sérieusement soutenir qu'elle constituerait un défraiement, ou une forme de " charité religieuse réciproque " qui permettrait à M. A d'apprendre " le métier " à ses côtés. Il ressort enfin des termes mêmes de la requête que M. B n'ignorait rien de l'irrégularité de la situation administrative de M. A au regard du droit au séjour.

12. Il suit de là que M. B a embauché, conservé à son service ou employé, fut-ce de manière discontinue, un étranger non muni d'un titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France. Le directeur général de l'office français de l'immigration et de l'intégration était, par suite, fondé à lui infliger les deux contributions en litige.

13. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. B doit être rejetée.

D E C I D E :

Article 1er: Il n'y a pas lieu d'admettre M. B à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les conclusions de la requête de M. B sont rejetées pour le surplus.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Délibéré après l'audience du 28 mars 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Gaillard, présidente,

MM. Bouvet et Mulot, premiers conseillers,

Assistés de M. Tostivint, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 avril 2024.

Le rapporteur,

Robin Mulot

La présidente,

Anne Gaillard

Le greffier,

Henry Tostivint

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2200154

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