jeudi 3 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2200528 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Juge Unique 2 |
| Avocat requérant | SCP THEMIS AVOCATS & ASSOCIES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 10 février 2022, M. B A, représenté par l'AARPI Themis, demande au tribunal :
1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 900 euros, assortie des intérêts au taux légal, eux-mêmes capitalisés, en réparation du préjudice résultant de neuf fouilles intégrales réalisées entre novembre 2019 et aout 2021 ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat, au bénéfice de son conseil, la somme de 1 500 euros en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- en décidant et en pratiquant des fouilles, dans des conditions contraires aux dispositions de l'article 57 de la loi pénitentiaire, aux articles R. 57-7-79 et R. 57-7-80 du code de procédure pénale ainsi qu'aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'Etat lui a infligé un traitement inhumain et dégradant, constitutif d'une faute de nature à engager sa responsabilité ;
- les décisions de fouille, fondées sur des risques de détention de produits prohibés ou dangereux, ne mentionnent pas sur quels éléments de tels soupçons seraient fondés ;
- la pratique de ces fouilles avait pour but de l'humilier ;
- la pratique de ces fouilles, qui n'étaient ni nécessaires ni proportionnées est constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;
- il a subi un préjudice qui peut être évalué à 900 euros.
Par un mémoire en défense, enregistré le 14 février 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.
M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 26 janvier 2022.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de procédure pénale ;
- le code pénitentiaire ;
- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;
- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Galle, vice-présidente, en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Galle,
- et les conclusions de Mme Thielleux, rapporteure publique.
Les parties n'étant ni présentes ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, alors détenu au centre pénitentiaire du Havre, a fait l'objet de neuf fouilles intégrales entre le mois de novembre 2019 et le mois d'aout 2021. Estimant que ces fouilles étaient fondées sur des décisions illégales, M. A demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme de 900 euros en réparation du préjudice subi du fait de ces neuf fouilles.
2. Aux termes des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits e l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ". Aux termes de l'article 57 de la loi pénitentiaire, dans sa rédaction issue de la loi n°2019-222 du 23 mars 2019 applicable à la date de la décision de fouille en litige : " Hors les cas où les personnes détenues accèdent à l'établissement sans être restées sous la surveillance constante de l'administration pénitentiaire ou des forces de police ou de gendarmerie, les fouilles intégrales des personnes détenues doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que leur comportement fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. Elles peuvent être réalisées de façon systématique lorsque les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire l'imposent. Dans ce cas, le chef d'établissement doit prendre une décision pour une durée maximale de trois mois renouvelable après un nouvel examen de la situation de la personne détenue. / () / Les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes () ".
3. Aux termes de l'article R. 57-7-79 du code de procédure pénale, applicable à la date de la décision litigieuse : " Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef d'établissement pour prévenir les risques mentionnés au premier alinéa de l'article 57 de la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l'établissement. () ". Aux termes de l'article R. 57-7-80 du même code : " Les personnes détenues sont fouillées chaque fois qu'il existe des éléments permettant de suspecter un risque d'évasion, l'entrée, la sortie ou la circulation en détention d'objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l'établissement. ".
4. Il résulte de ces dispositions que si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient revêtir un caractère systématique et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient à l'administration pénitentiaire de veiller, d'une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d'autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne.
5. Il résulte de l'instruction que les fouilles intégrales réalisées les 15 septembre 2019, 29 décembre 2019, 3 mai 2020, et 18 juillet 2020 l'ont été à l'issue d'un passage en unité de vie familiale ou en parloir familial, de même que celles réalisées les 17 juin et 9 septembre 2021. Les fouilles réalisées les 17 et 26 novembre 2020 l'ont été à l'occasion d'extractions médicales de M. A. Enfin, la fouille intégrale réalisée le 9 aout 2021 l'a été lors d'une fouille de cellule.
6. Ces décisions ont toutes eu pour objectif de s'assurer que le détenu ne détenait pas en sa possession des objets susceptibles de représenter un risque pour le personnel pénitentiaire ou d'objets ou substances interdits par le règlement intérieur de l'établissement, alors qu'il résulte de l'instruction que le 8 avril 2019, une carte micro-SD a été découverte dans un carton préparé par le requérant en vue de son transfert, que le 28 décembre 2018, un téléphone avait été découvert sur lui lors d'une fouille intégrale, qu'en juin 2018, ce détenu a été surpris en train de téléphoner dans sa cellule avec un téléphone portable et qu'en janvier 2018, l'intéressé a volé un filet de linge, de sorte que l'intéressé présentait, à la date des fouilles litigieuses, des antécédents récents susceptibles de caractériser des soupçons de commission d'une infraction et l'existence de risques pour la sécurité. En outre, il résulte également de l'instruction, notamment de la fiche pénale, que M. A a été condamné pour des faits d'évasion alors qu'il était un détenu hospitalisé, cette évasion étant intervenue du 7 octobre 2015 au 28 avril 2016, de sorte que l'intéressé présente également, pour ce motif, un profil pénitentiaire justifiant la réalisation de mesures de fouilles intégrales à son encontre.
7. Il ne résulte pas de l'instruction que des fouilles par palpation ou par des moyens de détection électronique auraient permis de prévenir de manière équivalente le risque d'entrée en détention d'objets ou substances prohibés. Il n'est pas démontré ni même allégué que les fouilles se seraient déroulées selon des modalités, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité humaine, en contravention avec les exigences de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, M. A n'est pas fondé à soutenir que les fouilles dont il a fait l'objet auraient présenté un caractère disproportionné au regard des nécessités de sécurité et de bon ordre au sein de l'établissement pénitentiaire. Il suit de là que ces mesures ne peuvent être regardées comme constitutives d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat. Dès lors, les conclusions indemnitaires de M. A doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquences, les conclusions présentées au titre des fais liés au litige.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Ciaudo, et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 octobre 2024.
La magistrate désignée,
C. GalleLa greffière,
N. Drouilhet
La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
ah
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