jeudi 10 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2200783 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 3 ème Chambre |
| Avocat requérant | EBC AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 17 février 2022 et un mémoire complémentaire enregistré le 28 juillet 2023, la SELARL Charlène Louveau, agissant en qualité de liquidateur de la SARL Léon Rose, représentée par la SELARL EBC Avocats, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 16 décembre 2021 du président de la Métropole Rouen Normandie en tant qu'elle limite l'indemnisation de son préjudice à la somme de 4 333 euros ;
2°) de condamner la Métropole Rouen Normandie à lui verser la somme de 24 889 euros HT à parfaire, somme assortie des intérêts légaux à compter de la date d'enregistrement de la requête et de la capitalisation de droit ;
3°) de mettre à la charge de la Métropole e Rouen Normandie, la somme de 1 500 euros à lui verser sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
La SELARL requérante soutient que :
- la décision est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- la responsabilité pour faute de la Métropole est engagée du fait de l'illégalité de la décision d'indemnisation, d'une part, et de manquements à son obligation d'information des riverains, d'autre part ;
- la responsabilité sans faute de la Métropole est engagée pour le dommage permanent subi alors qu'elle a la qualité de tiers aux travaux ;
- la responsabilité sans faute de la Métropole est engagée pour " rupture d'égalité devant les charges publiques " ;
- elle a subi un préjudice anormal et spécial, en lien direct avec les travaux litigieux.
Par un mémoire en défense, enregistré le 27 février 2024, la Métropole Rouen Normandie conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que :
- la décision n'est entachée d'aucune illégalité ;
- elle n'a commis aucun manquement à son obligation d'information des riverains ;
- les travaux en litige ne concernaient pas la réalisation de l'extension de la ligne n°T4 du réseau de transport urbain mais la réalisation préalable de travaux d'infrastructure de réseaux de chaleur exploités sous le régime de la concession par la société DALKIA et réalisés sous sa maîtrise d'ouvrage ;
- les travaux dont la SELARL requérante demande indemnisation des conséquences dommageables n'engagent donc pas la Métropole ;
- en tout état de cause, le préjudice allégué n'est pas démontré dans son principe dès lors, en particulier, que l'activité commerciale de la société Léon Rose n'a été affectée par les travaux qu'entre mai et juin 2021.
Vu, les autres pièces du dossier.
Vu, le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Bouvet, premier conseiller ;
- les conclusions de M. Dujardin, rapporteur public ;
- les observations de Me Monange, pour la SELARL Charlène Louveau ;
- les observations du représentant de la Métropole Rouen Normandie.
Considérant ce qui suit :
1. La SARL Léon Rose exploitait depuis juin 2016 un commerce de boulangerie-pâtisserie employant quatre salariés et deux apprentis, sis 240 route de Darnétal, à Rouen. Le 28 janvier 2019, le conseil de la Métropole Rouen Normandie a approuvé un programme de travaux visant le prolongement de la ligne de bus T4. Préalablement à cette extension de la ligne de transport urbain, des travaux d'infrastructure de réseaux se sont déroulés, entre le mois d'août 2020 et le mois d'août 2021. Estimant avoir subi des pertes d'exploitation résultant de la gêne occasionnée par ces travaux, la SARL Léon Rose a déposé, le 27 juillet 2021, un dossier d'indemnisation portant sur un montant de 24 889 euros hors taxe, auprès de la commission d'indemnisation des activités économiques (CIAE), instituée par la Métropole. Par une décision du 16 décembre 2021, le président de la Métropole a proposé à la société requérante une indemnisation d'un montant de 4 333 euros. Par un jugement du 14 mars 2023, intervenu en cours d'instance, le tribunal de commerce de Rouen a prononcé la liquidation judiciaire de la SARL Léon Rose et a désigné la SELARL Charlène Louveau en qualité de liquidateur. Par la présente instance cette SELARL demande au tribunal d'annuler la décision du 16 décembre 2021 et de condamner la Métropole Rouen Normandie à lui verser la somme de 24 899 euros en réparation du préjudice subi, imputable aux travaux publics litigieux.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. La décision du 16 décembre 2021 par laquelle la Métropole Rouen Normandie a rejeté partiellement la demande indemnitaire de la société requérante, en tant qu'elle portait sur un montant de 24 889 euros HT, et lui a formulé une proposition d'indemnisation à hauteur de 4 333 euros, n'a eu d'autre effet que de lier le contentieux à l'égard de l'objet de la demande de la SARL Léon Rose, puis de son liquidateur judiciaire, qui, en formulant les conclusions indemnitaires susvisées, ont donné à l'ensemble de la requête le caractère d'un recours de plein contentieux. Il s'ensuit que la SELARL requérante ne peut utilement invoquer de moyens de légalité dirigés directement contre cette décision.
Sur les conclusions indemnitaires :
En ce qui concerne la responsabilité pour faute :
3. La SELARL requérante fait valoir que la responsabilité de la Métropole Rouen Normandie est engagée au titre du manquement de cette collectivité à son obligation d'information des riverains sur le calendrier et le déroulement des travaux litigieux. Toutefois, une telle obligation ne résulte d'aucun texte, ni d'aucun principe de sorte qu'aucun manquement en la matière ne saurait être retenu. Au surplus, il ressort des pièces du dossier que la Métropole Rouen Normandie a procédé à une large information des riverains s'agissant de la programmation des travaux et des perturbations pouvant en résulter. Par suite, la SELARL Charlène Louveau n'est pas fondée à invoquer ce fondement de responsabilité.
En ce qui concerne la responsabilité sans faute :
4. La responsabilité du maître de l'ouvrage est engagée, même sans faute, à raison des dommages que l'ouvrage public dont il a la garde peut causer aux tiers. Il appartient toutefois au riverain d'une voie publique qui entend obtenir réparation des dommages qu'il estime avoir subis à l'occasion d'une opération de travaux publics à l'égard de laquelle il a la qualité de tiers d'établir, d'une part, le lien de causalité entre cette opération et les dommages invoqués, et, d'autre part, le caractère anormal et spécial de son préjudice, les riverains des voies publiques étant tenus de supporter, sans contrepartie, les sujétions normales qui leur sont imposées dans un but d'intérêt général.
5. En cas de délégation limitée à la seule exploitation d'un ouvrage, comme c'est le cas en matière d'affermage, si la responsabilité des dommages imputables au fonctionnement de l'ouvrage relève du délégataire, sauf stipulations contractuelles contraires, celle résultant de dommages imputables à son existence, à sa nature et à son dimensionnement appartient à la personne publique délégante. Ce n'est qu'en cas de concession d'un ouvrage public, c'est-à-dire de délégation de sa construction et de son fonctionnement, que peut être recherchée par les tiers la seule responsabilité du concessionnaire, sauf insolvabilité de ce dernier, en cas de dommages imputables à l'existence ou au fonctionnement de cet ouvrage.
6. Au cas d'espèce, il résulte de l'instruction que les dommages, dont la SELARL requérante demande réparation, trouvent principalement leur origine, non pas dans les travaux de construction et d'aménagement nécessaires à l'extension de la ligne de bus T4, mais dans des travaux réalisés préalablement, pour l'extension, le renouvellement et la sécurisation de " réseaux de chaleur " (réseaux de chauffage urbain), concédés par la Métropole Rouen Normandie à la société DALKIA, en vertu d'un contrat de délégation de service public sous forme de concession, conclu le 14 juin 2018. En application des principes cités au point précédent, le concessionnaire, qui se trouve substitué à la Métropole vis-à-vis des tiers en ce qui concerne la réparation des dommages résultant des travaux qu'il exécute ou fait exécuter dans l'intérêt du service concédé, est seul responsable des dommages en cause, la responsabilité de l'autorité concédante ne pouvant être engagée à l'égard des victimes qu'à titre subsidiaire, en cas d'insolvabilité du concessionnaire. A cet égard, il ne résulte pas de l'instruction et il n'est pas même allégué par la SELARL requérante, que la société DALKIA serait insolvable. Enfin, la double circonstance que la Métropole Rouen Normandie a accepté de mettre en œuvre une procédure d'indemnisation amiable au profit des riverains et qu'elle a, dans ce cadre, formulé une proposition d'indemnisation à la SARL Léon Rose, est sans incidence sur la détermination de la personne responsable des dommages résultant des travaux publics litigieux à l'égard des tiers.
7. Il résulte de ce qui a été exposé au point précédent que la requête de la SELARL Charlène Louveau est mal dirigée en tant qu'elle porte sur les dommages résultant de travaux effectués sur le réseau de chauffage urbain.
8. La société requérante fait cependant valoir que les préjudices dont elle demande indemnisation résultent également de travaux " sur le réseau d'eau potable " ayant perturbé la circulation entre janvier et août 2021. Il résulte à cet égard de l'instruction que des travaux sur les réseaux d'assainissement et d'eau potable ont été menés successivement entre janvier et mars 2021, puis entre juin et août 2021. Dans ce contexte, un dispositif de circulation alternée a été mis en place route de Darnétal, devant la boulangerie de la SARL Léon Rose, les places de stationnement situées dans le secteur ont été supprimées, et l'accès au commerce, par les piétons s'est trouvé " amoindri ", selon les termes de la société requérante. Ainsi, quoique notablement perturbée, la circulation automobile n'a jamais été complètement fermée. En outre, l'accès piétonnier est demeuré ouvert durant toute la période considérée. Dans ces conditions, les inconvénients subis par la boulangerie Léon Rose résultant des travaux publics litigieux ne peuvent être regardés comme excédant les sujétions normales imposées aux riverains des voies publiques dans un but d'intérêt général. Au surplus, et en tout état de cause, les éléments comptables versés aux débats permettent de retenir que la situation économique de la boulangerie Léon Rose s'est très fortement dégradée à compter du dernier trimestre 2020, soit avant même le démarrage des travaux publics litigieux, avec une baisse du chiffre d'affaires de plus de 30% par rapport à la même période de référence, en 2019. Selon le jugement du 14 mars 2023 du tribunal de commerce prononçant la liquidation de la SARL Léon Rose Boulangerie, qui reprend les déclarations du gérant de la société, les causes d'une telle dégradation résident dans le fait que la boulangerie Léon Rose réalisait une part importante de son chiffre d'affaires " avec la livraison de restaurants ", de sorte que l'activité de ce commerce a été " particulièrement impactée " par les confinements ordonnés pendant la crise sanitaire. Il doit être relevé, à cet égard, que le jugement précité ne mentionne pas les travaux publics litigieux au nombre des causes de la dégradation de la situation économique de la boulangerie. Dans ces conditions, le lien de causalité entre la perte commerciale alléguée et les dommages ne peut être tenu pour établi. Il s'ensuit que la responsabilité sans faute de la Métropole Rouen Normandie ne peut être engagée.
Sur les frais liés au litige :
9. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la Métropole Rouen Normandie, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, verse quelque somme que ce soit à la SELARL Charlène Louveau au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de la SELARL Charlène Louveau est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la SELARL Charlène Louveau et à la Métropole Rouen Normandie.
Délibéré après l'audience du 26 septembre 2024 à laquelle siégeaient :
Mme Gaillard, présidente,
MM. Bouvet et Mulot, premiers conseillers,
Assistés de M. Tostivint, greffier.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 octobre 2024.
Le rapporteur,
signé
C. BOUVET
La présidente,
signé
A. GAILLARD
Le greffier,
signé
H. TOSTIVINT
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui le concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Signé
S. Combes
N°2200783
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
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