Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2200793
mardi 4 octobre 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2200793 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 4 ème Chambre |
| Avocat requérant | EDEN AVOCATS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 25 février 2022, Mme D A, représentée par Me Madeline, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 2 décembre 2021 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé son pays de destination et lui a fait interdiction de retourner sur le territoire français pendant un mois ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ou une carte de séjour temporaire valable un an portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à défaut, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans l'attente du réexamen de sa situation, dans un délai de huit jours à compter du jugement à intervenir, dans les mêmes conditions d'astreinte ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à la Selarl Eden avocats au titre de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, ladite condamnation valant renonciation au versement de l'aide juridictionnelle.
Elle soutient que :
- la décision de refus de titre de séjour est insuffisamment motivée ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à la gravité de ses conséquences sur sa situation personnelle ;
- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- l'obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée ;
- elle est illégale du fait de l'illégalité de la décision de refus de séjour ;
- elle méconnaît l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- la décision fixant le pays de renvoi est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire est insuffisamment motivée ;
- elle méconnaît l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense enregistré le 24 mars 2022, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête au motif qu'aucun des moyens n'est fondé.
Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 26 janvier 2022.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. C,
- et les observations de Me Madeline représentant Mme A.
Une note en délibéré présentée pour Mme A a été enregistrée le 20 septembre 2022.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A, ressortissante albanaise née le 11 avril 1984 à Lugaj, a sollicité le 3 septembre 2018 son admission au séjour au titre de l'asile. Par une décision du 23 octobre 2018, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) a rejeté sa demande, décision confirmée le 15 novembre 2018 par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). Le 24 mai 2019, à la suite du rejet de sa demande d'asile, le préfet de la Seine-Maritime lui a fait obligation de quitter le territoire français. Mme A, après s'être maintenue en France, a sollicité son admission au séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 311-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, reprises à l'article L. 425-10 du même code. Par l'arrêté attaqué du 2 décembre 2021, le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé son pays de destination et lui a interdit de retourner en France pendant un mois.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Il ressort des pièces du dossier, notamment du dépôt de plainte qui est particulièrement circonstancié, que Mme A est entrée en France en 2018 avec ses deux filles mineures, après avoir fui son pays en raison des violences et des menaces de mort de son époux, lesquelles sont attestées par les pièces produites. Par ailleurs, et ainsi qu'en témoignent les certificats médicaux versés aux débats, l'enfant de la requérante, la jeune B, bénéficie depuis qu'elle réside en France d'un suivi multidisciplinaire régulier, notamment à l'hôpital Necker, pour un syndrome de Netherton, maladie chronique cutanée héréditaire qui n'a pas été diagnostiquée dans son pays d'origine et qui est associée à une hyperlaxité ligamentaire. Le compte rendu de consultation établi le 17 février 2021 par un praticien hospitalier du service de génétique médicale de l'hôpital Necker relève également que cet enfant bénéficie, en raison de la suspicion d'un syndrome Ehlers-Danlos, d'examens médicaux complémentaires, longs et complexes. De plus, outre son implication dans la scolarité de ses enfants dont le sérieux est attesté par leurs professeurs, Mme A a suivi des cours d'alphabétisation et s'exprime correctement en français. Elle exerce en outre, à raison de 4 heures de travail par semaine, une activité professionnelle dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée, témoignant ainsi une volonté réelle d'insertion sociale et professionnelle. Il ressort enfin des pièces du dossier que la requérante a reconstruit sur le territoire français sa vie affective et familiale avec un ressortissant turc qui séjourne régulièrement en France et avec lequel elle a eu un enfant le 8 juin 2021 à Dieppe. Dès lors, compte tenu des circonstances très particulières de l'espèce, le préfet a commis d'une erreur manifeste dans l'appréciation de la situation de la requérante en refusant de lui délivrer un titre de séjour.
3. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision du 2 décembre 2021 lui refusant un titre de séjour et, par voie de conséquence, l'annulation des décisions du même jour par lesquelles le préfet l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai d'un mois, a fixé son pays de destination et lui a fait interdiction de retourner en France.
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
4. L'exécution du présent jugement implique nécessairement, eu égard aux motifs qui le fondent, qu'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " soit délivrée à Mme A. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre à l'autorité préfectorale territorialement compétente d'y procéder dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette mesure d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
5. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que la Selarl Eden avocats, conseil de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à la Selarl Eden avocats de la somme de 1 000 euros.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 2 décembre 2021 du préfet de la Seine-Maritime est annulé.
Article 2 : Il est enjoint à l'autorité préfectorale territorialement compétente de délivrer à Mme A une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L'Etat versera à la Selarl Eden avocats une somme de 1 000 euros en application du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D A, à Me Madeline et au préfet de la Seine-Maritime.
Délibéré après l'audience du 20 septembre 2022, à laquelle siégeaient :
- Mme Boyer, présidente,
- M. Guiral, conseiller,
- Mme Boucetta, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 octobre 2022.
Le rapporteur,
Signé : CLa présidente,
Signé : C. BOYER
Le greffier,
Signé : J.-L. MICHEL
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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