Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2200886

jeudi 15 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2200886
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1 ère Chambre
Avocat requérantEDEN AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

F une requête, un mémoire et des mémoires en production de pièces, enregistrés le 28 février 2022, le 14 juin 2022, le 29 juin 2022 et le 4 juillet 2022, M. E A B, représenté F la SELARL Eden Avocats, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 31 janvier 2022 F lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de son renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois mois ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, subsidiairement, de procéder à un nouvel examen de sa situation, et de lui délivrer dans cette attente une autorisation provisoire de séjour dans un délai de huit jours à compter du jugement à intervenir, le tout sous astreinte de 100 euros F jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. A B soutient que :

* S'agissant de la décision de refus de titre de séjour :

- elle a été adoptée F une autorité incompétente ;

- elle souffre d'un défaut de motivation ;

- elle repose sur une procédure irrégulière dès lors que sa demande doit être regardée comme un renouvellement ;

- elle procède d'un détournement de procédure ;

- elle repose sur des faits matériellement inexacts et n'a pas été adoptée à la suite d'un examen personnalisé de sa situation ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 421-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et celles de l'article R. 421-1 du même code ;

- elle méconnaît tant les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et repose sur une erreur manifeste d'appréciation.

* S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle souffre d'une motivation insuffisante ;

- elle procède d'un détournement de procédure ;

- elle souffre d'un défaut de base légale et d'une erreur de droit dans la mesure où il ne se trouvait pas sur le territoire français lors de l'adoption de cette décision ;

- elle repose sur des faits inexacts ;

- elle est, en raison de l'illégalité de la décision lui refusant un titre de séjour, dépourvue de base légale ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle procède d'une erreur manifeste d'appréciation.

* S'agissant de la décision fixant le pays de destination :

- elle est, en raison de l'illégalité de la décision lui portant obligation de quitter le territoire français, dépourvue de base légale ;

- elle souffre d'une motivation insuffisante ;

- elle souffre d'un défaut de base légale et d'une erreur de droit dans la mesure où il se trouvait déjà au Maroc lors de l'adoption de cette décision ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle procède d'une erreur manifeste d'appréciation.

* S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle souffre d'une motivation insuffisante ;

- elle souffre d'un défaut de base légale et d'une erreur de droit dans la mesure où il ne se trouvait pas sur le territoire français lors de l'adoption de cette décision ;

- elle est irrégulière dès lors que l'obligation de quitter le territoire est elle-même irrégulière ;

- elle procède d'une erreur manifeste d'appréciation.

F deux mémoires en défense, enregistrés le 28 juin 2022 et le 7 juillet 2022 le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés F M. A B ne sont pas fondés.

Vu :

- la décision F laquelle le président de la formation de jugement a décidé de dispenser la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience en application de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-marocain en matière de séjour et d'emploi du 9 octobre 1987 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code du travail ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Deflinne, premier conseiller,

- et les observations de Me Leprince, représentant M. A B.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant marocain, né le 1er septembre 1999, est, selon ses dires, entré sur le territoire français le 2 décembre 2016. Il a bénéficié d'un titre de séjour en qualité de salarié du 30 octobre 2019 au 29 octobre 2020. M. A B a déposé une demande de renouvellement de ce titre le 20 janvier 2021. F arrêté du 31 janvier 2022, le préfet de la Seine-Maritime a refusé de délivrer le titre sollicité, a assorti son refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois mois aux motifs que M. A B avait obtenu son titre de séjour F fraude de sorte que sa demande devait être regardée comme une première demande et non comme un renouvellement, qu'il ne justifiait pas d'un contrôle médical ni d'un contrat de travail visé, que, célibataire, sans enfants et ne justifiant pas de l'intensité de ses liens en France, il n'établissait pas être dépourvu d'attaches dans son pays d'origine, qu'il ne disposait pas de ressources pérennes, qu'il ne justifiait pas de son insertion sociale, que sa situation personnelle ne permettait pas de considérer qu'il serait porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale, que sa situation ne contrevenait pas aux stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, que l'examen de son dossier ne permettait pas d'envisager une régularisation à titre exceptionnel et dérogatoire et que rien ne s'opposait à ce qu'il fût obligé de quitter le territoire français. M. A B demande l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

Sur le refus de titre de séjour :

2. En premier lieu, M. D C qui a signé les décisions attaquées, bénéficiait d'une délégation de signature du préfet de la Seine-Maritime en date du 21 décembre 2021, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs de la préfecture, à l'effet notamment de signer les décisions en litige en qualité de directeur des migrations et de l'intégration. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur des décisions attaquées manque en fait.

3. En deuxième lieu, les décisions attaquées, qui, contrairement à ce que soutient le requérant, n'ont pas à viser l'ensemble des éléments relatifs à sa vie personnelle, comportent les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Ces décisions, prises après un examen particulier de la situation de M. A B F le préfet de la Seine-Maritime sont donc suffisamment motivées.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article 3 de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 " Les ressortissants marocains désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent Accord, reçoivent, après le contrôle médical d'usage et sur présentation d'un contrat de travail visé F les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention "salarié" éventuellement assortie de restrictions géographiques ou professionnelles. " Aux termes de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () La délivrance de cette carte de séjour est subordonnée à la détention préalable d'une autorisation de travail, dans les conditions prévues F les articles L. 5221-2 et suivants du code du travail. / F dérogation aux dispositions de l'article L. 433-1, elle est prolongée d'un an si l'étranger se trouve involontairement privé d'emploi. Lors du renouvellement suivant, s'il est toujours privé d'emploi, il est statué sur son droit au séjour pour une durée équivalente à celle des droits qu'il a acquis à l'allocation d'assurance mentionnée à l'article L. 5422-1 du code du travail. " Aux termes de l'article L. 5221-1 du code du travail : " I. - Pour exercer une activité professionnelle salariée en France, les personnes suivantes doivent détenir une autorisation de travail lorsqu'elles sont employées conformément aux dispositions du présent code : () / 1° Étranger non ressortissant d'un État membre de l'Union européenne, d'un autre État partie à l'Espace économique européen ou de la Confédération suisse ;/ II. - La demande d'autorisation de travail est faite F l'employeur. () / Tout nouveau contrat de travail fait l'objet d'une demande d'autorisation de travail. "

5. D'une part, pour refuser de renouveler le titre de séjour portant la mention " salarié " à M. A B, le préfet de la Seine-Maritime s'est fondé sur la circonstance que l'intéressé aurait obtenu son précédent titre F fraude. Toutefois, alors qu'il appartient à l'administration d'établir la preuve de la fraude, tant s'agissant de l'existence des faits matériels l'ayant déterminée à délivrer l'acte que de l'intention du demandeur de la tromper, le préfet ne fait valoir aucun élément probant de nature à caractériser l'existence de la fraude ayant permis la délivrance initiale de son titre de séjour. F suite, le préfet de la Seine-Maritime n'est pas fondé à opposer à M. A B qu'il aurait obtenu son titre F fraude.

6. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que, après avoir travaillé en vertu d'un contrat à durée déterminée, le requérant a démissionné de cet emploi et a travaillé plusieurs mois en qualité d'intérimaire avant de se retrouver bloqué au Maroc où il était allé visiter sa famille. Dans la mesure où il n'est pas même allégué F M. A B que son nouveau contrat de travail aurait fait l'objet d'une demande d'autorisation de travail comme l'imposent les dispositions suscitées de l'article L. 5221-1 du code du travail, le requérant ne peut pas être regardé comme s'étant trouvé involontairement privé d'emploi au sens et pour l'application des dispositions combinées de l'article 3 de l'accord franco-marocain et de L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile F suite, c'est à bon droit que le préfet de la Seine-Maritime a regardé la demande formulée F M. A B, qui ne pouvait prétendre à la prolongation de son titre de séjour pour une durée d'un an, comme constituant une nouvelle demande.

7. Dès lors qu'il est constant que M. A B ne remplissait pas les conditions de délivrance d'un premier titre de séjour en qualité de salarié, il résulte de ce qui précède que les moyens tirés de l'irrégularité de la procédure suivie, du détournement de procédure, de l'inexactitude des faits sur lesquels reposent la décision de refus de titre de séjour, de défaut d'examen personnalisé et de la méconnaissance des articles L. 421-1 et R. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doivent être écartés.

8. En dernier lieu, M. A B, entré selon ses dires sur le territoire français en décembre 2016, soutient que le centre de ses intérêts privés et familiaux se situe en France. Il ressort toutefois des pièces du dossier que, si la fratrie du requérant réside régulièrement sur le territoire français où il a noué une relation amoureuse avec une ressortissante étrangère en situation régulière en 2019, il n'est entré en France qu'à la fin de l'année 2016 après avoir toujours vécu dans son pays d'origine où il ne justifie pas être isolé. Il ne justifie pas être particulièrement inséré socialement dans la société française. Dans ces conditions, eu égard à la durée et aux conditions du séjour de l'intéressé en France, il n'est pas établi que la décision en litige du préfet de la Seine-Maritime du 31 janvier 2022 ait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise et qu'elle aurait méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ou les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La décision contestée n'est pas davantage entachée d'une erreur manifeste dans la mise en œuvre des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de M. A B.

Sur les autres décisions :

9. Il ressort des termes mêmes de la décision portant obligation de quitter le territoire français contestée que celle-ci, dont l'objet est d'obliger un étranger à quitter le territoire national, ne peut être adoptée qu'à l'encontre d'un individu se trouvant en France. F suite, dès lors qu'il est constant que M. A B résidait au Maroc lors de l'adoption de la décision du 31 janvier 2022, celle-ci doit, pour ce motif, être annulée ainsi que, F voie de conséquence, la décision fixant le pays de son renvoi et celle ayant prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. La présente décision n'appelle l'adoption d'aucune mesure particulière d'application.

Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 000 euros au titre des frais exposés F M. A B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 31 janvier 2022 du préfet de la Seine-Maritime est annulé en tant qu'il a fait obligation à M. A B de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de son renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français.

Article 2 : L'État versera la somme de 1 000 euros à M. A B en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. E A B et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 5 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Minne, président,

M. Deflinne, premier conseiller,

M. Le Vaillant, conseiller.

Rendu public F mise à disposition au greffe le 15 septembre 2022.

Le rapporteur,

Signé

T. DEFLINNE

Le président,

Signé

P. MINNE

Le greffier,

Signé

N. BOULAY

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

N. BOULAY