Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2200944

mardi 4 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2200944
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4 ème Chambre
Avocat requérantEDEN AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 7 mars 2022, et des pièces complémentaires enregistrées le 16 septembre 2022 et le 19 septembre 2022, M. C B, représenté par la SELARL Eden Avocats, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 29 novembre 2021 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans le délai de 8 jours suivant la notification du jugement à intervenir sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros, à titre principal, à verser à la SELARL Eden Avocats au titre de l'alinéa 2 de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, valant renonciation de l'avocat au versement de l'aide juridictionnelle, et, à titre subsidiaire, à lui verser cette somme au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. B soutient que :

la décision portant refus de séjour :

o est insuffisamment motivée ;

o est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa demande ;

o méconnaît l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

o méconnait l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

o méconnait l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

o méconnait l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

o est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

la décision portant obligation de quitter le territoire français :

o est insuffisamment motivée ;

o est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa demande ;

o méconnait l'article 33 de la convention de Genève ;

o méconnaît l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

o méconnait l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

o est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

la décision fixant le pays de renvoi :

o est insuffisamment motivée ;

o est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

o méconnaît l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

o méconnait l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

o est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 avril 2022, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu :

- la décision du 9 février 2022 par laquelle M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale ;

- la décision par laquelle la présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention de Genève ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- et les observations de Me Madeline, représentant M. B.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant tchadien né le 5 novembre 1995, est entré en France le 4 décembre 2017 muni d'un visa long séjour valant titre de séjour " étudiant ". A l'expiration de son visa, il a été muni d'un titre de séjour " étudiant ", renouvelé régulièrement jusqu'au 24 novembre 2020. Il a présenté une demande d'asile qui a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) en date du 26 janvier 2022, dont il a saisi la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). En février 2021, il a fait une nouvelle demande de titre de séjour sur le fondement de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour et du droit d'asile. Par l'arrêté attaqué du 29 novembre 2021, le préfet de la Seine-Maritime a refusé de l'admettre au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur le moyen commun à l'ensemble des décisions attaquées :

2. L'arrêté attaqué vise, notamment, les dispositions des articles L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dont il a été fait application à M. B. Il mentionne également les considérations de fait, propres à ce dernier, qui constituent le fondement des décisions portant refus de titre de séjour, obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de destination. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation de ces décisions doivent être écartés.

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

3. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier, et des termes mêmes de l'arrêté attaqué, qui mentionne, notamment, la situation administrative et personnelle du requérant, que le préfet a procédé à un examen réel et sérieux de la situation personnelle de M. B. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui établit qu'il suit un enseignement en France ou qu'il y fait des études et qui justifie disposer de moyens d'existence suffisants se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " étudiant " d'une durée inférieure ou égale à un an. En cas de nécessité liée au déroulement des études ou lorsque l'étranger a suivi sans interruption une scolarité en France depuis l'âge de seize ans et y poursuit des études supérieures, l'autorité administrative peut accorder cette carte de séjour sous réserve d'une entrée régulière en France et sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ". Pour l'application de ces dispositions, il appartient à l'administration, saisie d'une demande de renouvellement d'une carte de séjour présentée en qualité d'étudiant, de rechercher, à partir de l'ensemble du dossier, si l'intéressé peut être raisonnablement regardé comme poursuivant effectivement ses études. Le renouvellement de ce titre de séjour est ainsi subordonné à la réalité des études et à la progression du bénéficiaire dans celles-ci.

5. Si M. B, arrivé en France en 2017, fait valoir qu'il a suivi une formation d'auxiliaire de vie certifiée entre février 2020 et décembre 2021, validée avec une moyenne générale de 14,90 sur 20, aucune pièce au dossier n'atteste de son parcours. L'administration expose, sans être contestée, que l'intéressé s'est inscrit à trois reprises successives en première année de bachelor à l'Institut des études supérieures de Normandie pour les années universitaires 2017-2018, 2018-2019 et 2019-2020, qu'il n'a pas validées, et qu'il s'est également inscrit auprès d'un établissement privé d'enseignement à distance à une formation de brevet de technicien supérieur (BTS) comptabilité-gestion, du 23 novembre 2020 au 16 juillet 2022. Par ailleurs, la circonstance qu'il aurait conclu un contrat de travail à durée déterminée à temps partiel à partir du 23 octobre 2019 prolongé jusqu'au 31 décembre 2021 est sans incidence sur le caractère réel et sérieux de ses études. Eu égard à l'absence de progression dans les études, le préfet de la Seine-Maritime n'a pas méconnu les dispositions de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant au requérant de lui délivrer une carte de séjour portant la mention " étudiant " au motif qu'il ne justifiait pas du caractère réel et sérieux de ses études.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ".

7. M. B est entré en France en septembre 2017 en vue d'y réaliser ses études sans toutefois justifier de leur caractère réel et sérieux. S'il soutient qu'il a noué des relations amicales lors de sa présence en France dans le cadre de ses activités politiques et militantes, il ne justifie pas de liens personnels d'une intensité, d'une stabilité et d'une ancienneté particulière. En outre, la circonstance qu'il se livre à des activités militantes et politiques relatives à son pays d'origine ne permet pas de caractériser une forte intégration dans la société française, ni qu'il aurait établi le centre de ses intérêts en France. Il ressort des pièces du dossier qu'il n'est pas dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine, où sa mère et son frère résident. Ainsi, M. B n'est pas fondé à soutenir qu'en adoptant la décision attaquée, le préfet aurait méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, le moyen ne peut qu'être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision sur la situation personnelle de M. B ne peut qu'être écarté.

8. En quatrième lieu, M. B ne saurait utilement soutenir que la décision refusant le renouvellement de son titre de séjour méconnaît les dispositions de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que le droit de se maintenir sur le territoire français du demandeur d'asile n'implique pas nécessairement son admission au séjour. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile contre un refus d'admission au séjour est inopérant.

9. En dernier lieu, M. B ne peut utilement se prévaloir de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il n'a pas sollicité son admission au séjour sur ces fondements et que le préfet de la Seine-Maritime ne s'est pas plus fondé sur ces dispositions pour rejeter sa demande.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

10. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; ". Aux termes de l'article L. 541-1 du même code : " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français. ". Et aux termes de l'article L. 542-1 du même code : " () Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la notification de celle-ci. ". Il résulte de ces dispositions que, le demandeur d'asile dont la demande a été rejetée par l'Office français pour la protection des réfugiés et apatrides et qui forme, dans les délais prévus à cet effet, un recours contre cette décision devant la Cour nationale du droit d'asile, dispose d'un droit de se maintenir sur le territoire français jusqu'à la décision de la Cour nationale du droit d'asile. Le demandeur d'asile ne peut dès lors faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français.

11. En l'espèce, il est constant que M. B a présenté le 12 mars 2020 une demande d'asile qui a été rejetée par une décision de l'OFPRA en date du 26 janvier 2022 et notifiée le 11 février 2022, à l'encontre de laquelle il a formé un recours le 2 mars 2022 auprès de la CNDA. Par décision du 19 septembre 2022, la CNDA a accordé le statut de réfugié à M. B. Il s'ensuit que M. B bénéficiait, à la date de l'arrêté attaqué, le 29 novembre 2021, du droit au maintien sur le territoire français. Par suite, en l'obligeant à quitter le territoire français, le préfet de la Seine-Maritime a entaché sa décision d'une erreur de droit.

12. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 29 novembre 2021 portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et, par voie de conséquence, l'annulation de la décision contenue dans le même arrêté fixant le pays de destination.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

13. L'annulation prononcée par le présent jugement, qui ne concerne pas la décision litigieuse de refus de séjour, n'implique pas qu'il soit enjoint au préfet de la Seine-Maritime de délivrer à M. B un titre de séjour ou une autorisation provisoire de séjour. Il y a lieu, dès lors, de rejeter les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte.

Sur les frais liés au litige :

14. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge de l'Etat la somme que la SELARL Eden Avocats demande au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du 29 novembre 2021 par lesquelles le préfet de la Seine-Maritime a obligé M. B à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination sont annulées.

Article 2 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à la SELARL Eden Avocats et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 20 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

- Mme Boyer, présidente,

- M. Guiral, conseiller,

- Mme Favre, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 octobre 2022.

La rapporteure,

L. A

La présidente,

C. BOYER Le greffier,

J.-L. MICHEL

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

SG