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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2201331

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2201331

mardi 21 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2201331
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4 ème Chambre
Avocat requérantINTER-BARREAUX EMO AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et quatre mémoires, enregistrés les 3 avril, 15 mai, 3 septembre et 30 octobre 2022 et 3 novembre 2023, M. B C, représenté par Me Castioni, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 15 décembre 2021 par laquelle le conseil départemental de l'ordre des médecins de la Seine-Maritime a refusé de traduire le Dr D F devant la chambre disciplinaire de première instance ;

2°) d'enjoindre au conseil départemental de l'ordre des médecins de la Seine-Maritime le Dr F devant la chambre disciplinaire de première instance.

Il soutient que la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que le Dr F a établi un certificat médical au soutien de la fausse plainte de son ancienne épouse, ne l'a pas tenu informé de l'évolution de l'état de santé de son fils, n'a pas recueilli son consentement préalablement à l'exécution d'interventions médicales pratiquées sur celui-ci, et n'a pas signalé l'interruption de son suivi médical et la dégradation de son état de santé au service chargé de la protection de l'enfance.

Par un mémoire en défense enregistré le 5 mai 2022, le conseil départemental de l'ordre des médecins de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par un mémoire enregistré le 19 janvier 2023, le Dr D F, représentée par la SCP Emo Avocats, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 1 500 euros soit mise à la charge de M. C au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 16 mai 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Cotraud, premier conseiller,

- les conclusions de Mme Delacour, rapporteure publique,

- et les observations de Me Castioni, représentant M. C, du Dr A E, représentant le conseil départemental de l'ordre des médecins de la Seine-Maritime, et de Me Noblet, représentant le Dr F.

Considérant ce qui suit :

1. Faisant grief au Dr D F, médecin pédiatre assurant le suivi post-natal neuropédiatrique de son fils au sein du centre d'action médico-sociale précoce du centre hospitalier universitaire de Rouen, où il bénéficiait de séances d'orthophonie et de kinésithérapie, d'avoir mis en danger la vie de ce dernier et d'avoir méconnu ses droits attachés à l'autorité parentale, M. B C a saisi le conseil de l'ordre des médecins de la Seine-Maritime d'une plainte à son encontre, par courrier du 1er septembre 2021, reçu le 1er octobre. Après échec de la conciliation et par la décision attaquée du 15 décembre 2021, le conseil départemental de l'ordre des médecins de la Seine-Maritime a refusé de traduire ce médecin devant la chambre disciplinaire de première instance.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 4124-2 du code de la santé publique : " Les médecins, les chirurgiens-dentistes ou les sages-femmes chargés d'un service public et inscrits au tableau de l'ordre ne peuvent être traduits devant la chambre disciplinaire de première instance, à l'occasion des actes de leur fonction publique, que par le ministre chargé de la santé, le représentant de l'Etat dans le département, le directeur général de l'agence régionale de santé, le procureur de la République, le conseil national ou le conseil départemental au tableau duquel le praticien est inscrit () ".

3. Ces dispositions réservent aux autorités publiques qu'elles désignent le pouvoir de poursuivre devant la juridiction disciplinaire un praticien chargé d'une mission de service public en raison des actes accomplis à l'occasion de sa fonction publique. Lorsqu'il est saisi d'une plainte d'une personne qui ne dispose pas du droit de traduire elle-même un médecin en chambre disciplinaire, il appartient au conseil départemental de l'ordre des médecins, après accomplissement de la procédure de conciliation, de décider des suites à donner à la plainte. Il dispose, à cet effet, d'un large pouvoir d'appréciation et peut tenir compte notamment de la gravité des manquements allégués, du sérieux des éléments de preuve recueillis ainsi que de l'opportunité d'engager des poursuites compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.

4. En premier lieu, et ainsi que l'oppose le Dr F, M. C ne peut utilement soutenir qu'elle a commis les infractions prévues aux articles 227-7, 223-6 et 223-1 du code pénal, pour contester la légalité de la décision attaquée, dès lors que, dans le cadre de la plainte dont il était saisi par l'intéressé, le conseil départemental de l'ordre des médecins de la Seine-Maritime devait se borner à examiner si le praticien mis en cause avait commis des manquements déontologiques. Ce moyen doit par suite être écarté comme inopérant.

5. En second lieu et d'une part, aux termes de l'article R. 4127-28 du code de la santé publique : " La délivrance d'un rapport tendancieux ou d'un certificat de complaisance est interdite ".

6. Le certificat médical établi le 4 décembre 2020 par le Dr F, que M. C entend mettre en cause, se borne à faire état du suivi médical de son fils et de ses modalités, constatation qu'elle a opérée elle-même, et ne prend aucunement partie dans le conflit familial qui oppose l'intéressé à son ancienne épouse. Il n'emporte dès lors aucun manquement déontologique aux dispositions précitées.

7. D'autre part, aux termes de l'article R. 4126-36 du code de la santé publique : " Le consentement de la personne examinée ou soignée doit être recherché dans tous les cas. () / Les obligations du médecin à l'égard du patient lorsque celui-ci est un mineur () sont définies à l'article R. 4127-42 ". Aux termes de l'article R. 4127-42 du même code : " Sous réserve des dispositions de l'article L. 1111-5, un médecin appelé à donner des soins à un mineur doit s'efforcer de prévenir ses parents ou son représentant légal et d'obtenir leur consentement. Si le mineur est apte à exprimer sa volonté et à participer à la décision, son consentement doit également être recherché. () ".

8. Il ne ressort d'aucune pièce du dossier que le Dr F, chargé du suivi neuropédiatrique de l'enfant de M. C, lui ait donné des soins sans recueillir l'accord de son père. En outre, par son intermédiaire ou celui d'un cadre de santé ou d'un psychologue du centre d'action médico-sociale précoce, l'intéressé a été informé régulièrement de l'évolution des avancées de son enfant, entre septembre 2020 et juillet 2021, dans le cadre de sa prise en charge au sein de cet établissement. Si M. C, qui ne précise au demeurant pas les obligations incombant au Dr F en sa qualité de référent pour le suivi de son enfant, a pu ne pas être informé à ce sujet aussi promptement et fréquemment qu'il l'aurait souhaité, une telle circonstance, fût-elle regrettable, découle principalement, initialement de son éloignement géographique, puis du conflit familial l'opposant à son ancienne épouse, qui a, à cet égard, rendu plus complexe la prise en charge de son enfant, ainsi que des modalités d'organisation de ce service, rendues plus contraignantes du fait de la période de crise sanitaire liée à l'épidémie de covid-19. M. C n'établit dès lors pas l'existence d'un manquement déontologique, au regard des dispositions précitées, commis par le Dr F.

9. Enfin, aux termes de l'article R. 4127-43 du code de la santé publique : " Le médecin doit être le défenseur de l'enfant lorsqu'il estime que l'intérêt de sa santé est mal compris ou mal préservé par son entourage ". Aux termes de l'article R. 4127-44 du même code : " Lorsqu'un médecin discerne qu'une personne auprès de laquelle il est appelé est victime de sévices ou de privations, il doit mettre en œuvre les moyens les plus adéquats pour la protéger en faisant preuve de prudence et de circonspection. / Lorsqu'il s'agit d'un mineur ou d'une personne qui n'est pas en mesure de se protéger en raison de son âge ou de son état physique ou psychique, il alerte les autorités judiciaires ou administratives, sauf circonstances particulières qu'il apprécie en conscience ".

10. M. C n'apporte aucun élément de nature à remettre en cause les indications portées sur le certificat médical du 4 décembre 2020, mentionné au point 6, quant à l'assiduité de la mère de son enfant aux séances de rééducation, alors en outre qu'il ressort des pièces du dossier, et ainsi qu'il a été dit au point 8, que l'intéressé a été informé à deux reprises sur ses avancées dans le cadre de sa prise en charge médicale, antérieurement au signalement effectué le 11 décembre 2020, puis le 12 février 2021. M. C ne démontre ainsi pas davantage l'existence d'un manquement déontologique, au regard des dispositions précitées, commis par le Dr F.

11. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que, en l'absence de manquement établi à ses obligations déontologiques, c'est sans commettre d'erreur manifeste d'appréciation que le conseil départemental de l'ordre des médecins de la Seine-Maritime a pu refuser de traduire le Dr F devant la chambre disciplinaire de première instance.

12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision du 15 décembre 2021 du conseil départemental de l'ordre des médecins de la Seine-Maritime doivent être rejetées, de même que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

13. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de M. C la somme demandée par le docteur F au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par le Dr F au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à Me Castioni, au conseil départemental de l'ordre des médecins de la Seine-Maritime et au Dr D F.

Délibéré après l'audience du 19 avril 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Van Muylder, présidente,

M. Cotraud, premier conseiller,

Mme Esnol, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 21 mai 2024.

Le rapporteur,

J. Cotraud

La présidente,

C. Van MuylderLe greffier,

J.-B. Mialon

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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