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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2201536

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2201536

jeudi 21 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2201536
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2 ème Chambre
Avocat requérantAIT-TALEB

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 13 avril 2022, enregistrée le même jour au greffe du tribunal, le président de la 8ème chambre du tribunal administratif de Lille a transmis au tribunal, en application de l'article R. 351-3 du code de justice administrative, la requête présentée pour M. C et Mme A.

Par cette requête enregistrée le 28 mars 2022 au greffe du tribunal administratif de Lille, M. D C et Mme B A, représentés par Me Aït-Taleb, demandent au tribunal :

1°) d'admettre Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 22 mars 2022 par laquelle la directrice du centre de détention de Bapaume a refusé d'octroyer à M. C un permis de visite au bénéfice de la personne détenue, Mme A ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à Me Aït-Taleb au titre de l'alinéa 2 de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, valant renonciation de l'avocat au versement de l'aide juridictionnelle,

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à M. C en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que la décision contestée est entachée d'un défaut de motivation et d'une erreur manifeste d'appréciation en ce qu'elle se borne à faire une référence générale aux condamnations figurant au casier judiciaire de M. C, sans préciser ni les condamnations qu'elle vise, ni les motifs liés au bon ordre et à la sécurité ou à la prévention des infractions qui justifieraient une telle mesure, qu'elle ne repose sur aucun élément lié au comportement des intéressés dans l'établissement ou au cours des visites, et que des mesures de contrôle telles qu'une fouille ou un parloir avec dispositif de séparation permettraient de prévenir le risque allégué sans leur opposer un refus de visite définitif et absolu.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 juin 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés par M. C et Mme A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Le Duff,

- les conclusions de Mme Thielleux, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Par courrier en date du 16 mars 2022, M. C a sollicité un permis de visite au bénéfice de sa compagne Mme A, incarcérée au centre de détention de Bapaume depuis le 2 mars précédent. Par une décision du 22 mars 2022, la directrice du centre de détention de Bapaume a refusé l'octroi d'un permis de visite à M. C au bénéfice de Mme A. Par leur requête, Mme A et M. C demandent l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 35 de la loi du 24 novembre 2009, dans sa version alors en vigueur : " Le droit des personnes détenues au maintien des relations avec les membres de leur famille s'exerce soit par les visites que ceux-ci leur rendent, soit, pour les condamnés et si leur situation pénale l'autorise, par les permissions de sortir des établissements pénitentiaires. Les prévenus peuvent être visités par les membres de leur famille ou d'autres personnes, au moins trois fois par semaine, et les condamnés au moins une fois par semaine. / L'autorité administrative ne peut refuser de délivrer un permis de visite aux membres de la famille d'un condamné, suspendre ou retirer ce permis que pour des motifs liés au maintien du bon ordre et de la sécurité ou à la prévention des infractions. / () Les décisions de refus de délivrer un permis de visite sont motivées. ".

3. En premier lieu, pour refuser le permis de visite sollicité par M. C, la cheffe d'établissement s'est bornée à indiquer que " le motif retenu par la direction pour refuser cet octroi est le suivant : vu condamnations figurant au casier judiciaire ". En outre, la décision ne comporte aucun fondement textuel. En s'abstenant de préciser les circonstances de fait et les éléments de droit fondant sa décision, la cheffe d'établissement du centre de détention de Bapaume n'a pas satisfait aux exigences de motivation précitées. Par suite, le moyen tiré de l'absence de motivation doit être accueilli.

4. En second lieu, il résulte des dispositions précitées que les décisions tendant à restreindre, supprimer ou retirer les permis de visite relèvent du pouvoir de police des chefs d'établissements pénitentiaires. Ces décisions affectant directement le maintien des liens des détenus avec leurs proches, elles sont susceptibles de porter atteinte à leur droit au respect de leur vie privée et familiale, protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il appartient en conséquence à l'autorité compétente de prendre les mesures nécessaires, adaptées et proportionnées pour assurer le maintien du bon ordre et de la sécurité de l'établissement pénitentiaire ou, le cas échéant, la prévention des infractions sans porter d'atteinte excessive au droit des détenus.

5. Il ressort des pièces du dossier que pour refuser de délivrer un permis de visite à M. C au bénéfice de Mme A, la directrice du centre de détention de Bapaume s'est fondée sur la seule circonstance que le casier judiciaire de M. C, compagnon de l'intéressée, porte mention de condamnations. Pour justifier ce refus, le garde des sceaux se prévaut en défense des condamnations prononcées à l'encontre de M. C, et notamment de celle prononcée à son encontre le 23 mars 2017 par la chambre des appels correctionnels de la cour d'appel de Rouen à une peine de cinq ans d'emprisonnement pour des faits de participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un délit puni de dix ans d'emprisonnement et de blanchiment : concours à une opération de placement, dissimulation ou conversion du produit d'un délit de trafic de stupéfiants, et de la capacité supposée de celui-ci à participer à un trafic de stupéfiants en réseau au sein duquel il pourrait avoir gardé des contacts.

6. Il ne ressort toutefois pas des pièces du dossier, en l'absence de tout élément précis apporté en défense par le garde des sceaux, ministre de la justice, que des circonstances particulières feraient craindre la réitération de l'infraction pour laquelle M. C a été condamné, alors au demeurant, qu'il n'est pas contesté que l'autorité judiciaire n'a prononcé à l'encontre de ce dernier aucune peine d'interdiction d'entrer en relation avec sa conjointe. En outre, l'administration conserve la possibilité, dans le cadre de son pouvoir de police, de ne délivrer le permis de visite que pour un nombre limité de visites en application de l'article D. 403 du code de procédure pénale dans sa rédaction alors en vigueur. L'administration peut également mettre en œuvre les dispositions de l'article R. 57-8-12 du même code qui permettent au chef d'établissement de décider que les visites ont lieu dans un parloir avec un dispositif de séparation " s'il existe des raisons sérieuses de redouter un incident ". Par suite, en l'absence de circonstances particulières de nature à justifier l'interdiction totale de visites, et alors même que Mme A a la possibilité de téléphoner et d'écrire à son conjoint, M. C est fondé à soutenir que la décision attaquée porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et à celle de sa compagne détenue, en violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

7. Il résulte de ce qui précède que M. C et Mme A sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les frais liés au litige :

8. Il ne ressort pas des registres du tribunal que Mme A aurait déposé une demande d'aide juridictionnelle. Dans ces conditions, il n'y a pas lieu d'admettre à titre provisoire Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle et son conseil ne peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. C de la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A n'est pas admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La décision du 22 mars 2022 par laquelle la directrice du centre de détention de Bapaume a refusé d'octroyer à M. C un permis de visite au bénéfice de la personne détenue, Mme A, est annulée.

Article 3 : L'Etat versera à M. C une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Les conclusions de Me Ait-Taleb présentées au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à M. D C, à Me Aït-Taleb, et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Copie en sera adressée pour information à la directrice du centre de détention de Bapaume.

Délibéré après l'audience du 5 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

- Mme Bailly, présidente,

- M. Le Duff, premier conseiller, et Mme Esnol, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 décembre 2023.

Le rapporteur,

V. Le DuffLa présidente,

P. BaillyLa greffière,

A. Hussein

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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