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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2201767

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2201767

jeudi 18 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2201767
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2 ème Chambre
Avocat requérantMASSARDIER JULIA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 29 avril 2022, M. A B, représenté par Me Massardier, demande au tribunal :

1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, la décision implicite par laquelle la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Rennes a rejeté son recours administratif préalable obligatoire contre la décision du 2 mars 2022 du président de la commission de discipline du centre de détention de Val-de-Reuil ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de donner acte, dans le cas où une telle somme serait mise à la charge de l'Etat, qu'il renoncerait au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision attaquée est intervenue au terme d'une procédure irrégulière dès lors que le compte-rendu d'incident ne comporte pas l'identité de l'agent l'ayant rédigé, ce qui fait obstacle à ce qu'il puisse s'assurer que cet agent appartienne à l'administration pénitentiaire, qu'il ait prêté serment, qu'il ait été témoin des faits sanctionnés et qu'il n'ait pas siégé lors de la commission de discipline ;

- elle est fondée sur des faits matériellement inexacts ;

- elle prononce une sanction disproportionnée ;

- la décision le plaçant en cellule disciplinaire à titre préventif méconnaît les dispositions de l'article R. 57-7-18 du code de procédure pénale.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 juin 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 11 mai 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code pénitentiaire ;

- le code de procédure pénale ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 pénitentiaire ;

- le décret n° 2010-1711 du 30 décembre 2010 portant code de déontologie du service public pénitentiaire ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Cotraud, premier conseiller,

- et les conclusions de Mme Thielleux, rapporteure publique.

Les parties n'étaient pas présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Par une décision du 2 mars 2022, le président de la commission de discipline du centre de détention du Val-de-Reuil a prononcé à l'encontre de M. B une sanction de trente jours de confinement en cellule individuelle, dont dix jours avec sursis actif pendant 180 jours, pour avoir, le 28 février 2022, tenté d'exercer des violences physiques envers le personnel de l'établissement. Par son silence gardé pendant un mois sur le recours administratif préalable obligatoire formé contre cette décision par l'intéressé, par courrier du 16 mars 2022, reçu le même jour, la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Rennes a implicitement rejeté ce recours.

Sur la procédure disciplinaire :

2. D'une part, aux termes de l'article R. 57-7-13 du code de procédure pénale alors en vigueur : " En cas de manquement à la discipline de nature à justifier une sanction disciplinaire, un compte rendu est établi dans les plus brefs délais par l'agent présent lors de l'incident ou informé de ce dernier. L'auteur de ce compte rendu ne peut siéger en commission de discipline ".

3. D'autre part, aux termes de l'article 11 de la loi du 24 novembre 2009 alors en vigueur : " L'administration pénitentiaire comprend des personnels de direction, des personnels de surveillance, des personnels d'insertion et de probation et des personnels administratifs et techniques. / Préalablement à sa prise de fonctions, tout agent de l'administration pénitentiaire déclare solennellement servir avec dignité et loyauté la République, ses principes de liberté, d'égalité et de fraternité et sa Constitution par une prestation de serment. () / Ce même décret fixe les conditions dans lesquelles les agents de l'administration pénitentiaire prêtent serment ainsi que le contenu de ce serment ". Aux termes de l'article 14 du décret du 30 décembre 2010 alors en vigueur : " Le personnel de l'administration pénitentiaire prête serment, lors de sa première affectation au sein de l'administration pénitentiaire, en audience publique devant le président du tribunal de grande instance ou de la cour d'appel dans le ressort desquels se trouve son lieu d'affectation () ".

4. Enfin, aux termes de l'article L. 111-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute personne a le droit de connaître le prénom, le nom, la qualité et l'adresse administratives de l'agent chargé d'instruire sa demande ou de traiter l'affaire qui la concerne ; ces éléments figurent sur les correspondances qui lui sont adressées. Si des motifs intéressant la sécurité publique ou la sécurité des personnes le justifient, l'anonymat de l'agent est respecté ". La méconnaissance de ces dispositions, applicables à toutes les procédures dans le cadre desquelles un agent est chargé du traitement d'une affaire, y compris les procédures disciplinaires, est, par elle-même, sans incidence sur la légalité de la décision prise, au terme de la procédure, par l'autorité administrative compétente.

5. M. B fait valoir que l'absence de mention de l'identité de l'auteur du compte-rendu d'incident sur lequel s'appuient les poursuites disciplinaires ne permet pas de s'assurer, en l'absence de précision de son nom et de sa qualité, qu'il a bien été rédigé par un agent de l'administration pénitentiaire ayant prêté serment et témoin des faits reprochés, ni que son rédacteur n'a pas siégé lors de la commission de discipline. Il ressort toutefois des pièces du dossier que le compte-rendu d'incident comporte la mention des initiales, du matricule et du grade de son rédacteur. Ces seules mentions, en l'absence de contradiction sérieuse, sont suffisantes pour établir sa qualité d'agent de l'administration pénitentiaire, réputé avoir prêté serment. En outre, eu égard aux déclarations circonstanciées qu'il comporte et en l'absence de contestation sérieuse, le rédacteur du compte-rendu doit être regardé comme ayant été l'agent témoin des faits qui y sont relatés. Enfin, l'auteur du compte-rendu, dont les initiales des prénom et nom sont Y et K, n'a pas siégé lors de la commission de discipline, dont l'assesseur issu du personnel de surveillance de l'établissement avait pour initiales A et L.

6. Par suite de ce qui précède, les moyens tirés de l'irrégularité de la procédure disciplinaire doivent être écartés.

Sur les faits reprochés et la sanction prononcée :

7. En premier lieu, à la supposer même établie, l'illégalité de la décision plaçant M. B en cellule disciplinaire à titre préventif, qui n'est pas contestée dans la présente instance, est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée. Ce moyen doit par suite être écarté comme inopérant.

8. En second lieu, aux termes de l'article R. 57-7-1 du code de procédure pénale alors en vigueur : " Constitue une faute disciplinaire du premier degré le fait, pour une personne détenue : / 1° D'exercer ou de tenter d'exercer des violences physiques à l'encontre d'un membre du personnel ou d'une personne en mission ou en visite dans l'établissement ; () ". Aux termes de l'article R. 57-7-33 du code de procédure pénale alors en vigueur : " Lorsque la personne détenue est majeure, les sanctions disciplinaires suivantes peuvent également être prononcées : / 1° L'avertissement ; / 2° L'interdiction de recevoir des subsides de l'extérieur pendant une période maximum de deux mois ; / 3° La privation pendant une période maximum de deux mois de la faculté d'effectuer en cantine tout achat autre que celui de produits d'hygiène, du nécessaire de correspondance et de tabac ; / 4° La privation pendant une durée maximum d'un mois de tout appareil acheté ou loué par l'intermédiaire de l'administration ; / 5° La privation d'une activité culturelle, sportive ou de loisirs pour une période maximum d'un mois ; / 6° L'exécution d'un travail d'intérêt collectif de nettoyage, remise en état ou entretien des cellules ou des locaux communs ; cette sanction, dont la durée globale n'excède pas 40 heures, ne peut être prononcée qu'avec le consentement préalable de la personne détenue ; / 7° Le confinement en cellule individuelle ordinaire assorti, le cas échéant, de la privation de tout appareil acheté ou loué par l'intermédiaire de l'administration pendant la durée de l'exécution de la sanction ; / 8° La mise en cellule disciplinaire ".

9. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un détenu ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

10. D'une part, pour contester la matérialité des faits de violence physique sanctionnés, M. B fait valoir que, souffrant d'un lourd handicap générant des difficultés de déplacement, qu'il effectue à l'aide de cannes anglaises, il lui est physiquement impossible de repousser quelqu'un avec ses mains, faute sinon de ne pouvoir rester debout. Il indique en outre avoir d'ailleurs lui-même été victime de violences physiques de la part du surveillant, ce qu'il a d'ailleurs reconnu. Toutefois, si le médecin de l'unité sanitaire de soins somatiques du centre de détention y contre-indique la pratique du sport, le port de charges lourdes et un travail impliquant une station debout, et prescrit, pour le déplacement, l'aide de cannes anglaises, ni les documents médicaux produits, ni même ses déclarations lors de la commission de discipline, ne permettent d'établir l'incapacité physique pour M. B de se tenir momentanément debout sans aide mécanique. Il ne démontre ainsi pas que, compte tenu de son handicap, il n'a pu commettre les faits reprochés. Enfin, à la supposer même avérée, la circonstance que l'intéressé aurait lui-même été victime de violences est sans incidence sur la matérialité de ces faits. Au demeurant, il ressort des termes tant du compte-rendu d'incident que de la décision du président de la commission de discipline que M. B a été sanctionné, non pour avoir commis des faits de violence physique, mais pour avoir tenté de les commettre. Par suite, le moyen tiré de ce que la sanction prononcée est fondé sur des faits matériellement inexacts doit être écarté.

11. D'autre part, M. B soutient que, détenu non dangereux et ne posant pas de difficulté particulière en détention, cette sanction est manifestement disproportionnée et ne prend pas en compte la part que son état de santé a pu jouer dans l'incident, l'absence ou le retard dans la prise de traitement pouvant à cet égard susciter un comportement inadapté ou de l'irritabilité. Toutefois, les documents médicaux produits, nonobstant la prescription de médicaments opioïdes, ne permettent pas d'établir de telles conséquences comportementales en cas de non-prise de son traitement. Dans ces conditions, eu égard à la gravité des faits reprochés et aux faibles restrictions qu'emporte la sanction prononcée, d'ailleurs assortie d'un sursis partiel, et alors même que M. B ne serait pas un détenu connu pour son comportement inadapté en détention, la sanction prononcée présente un caractère proportionné. Ce moyen doit par suite être écarté.

12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision implicite par laquelle la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Rennes a rejeté le recours administratif préalable obligatoire de M. B contre la décision du 2 mars 2022 du président de la commission de discipline du centre de détention de Val-de-Reuil doivent être rejetées, de même que, par voie de conséquence, celles présentées au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Massardier et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 4 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Berthet-Fouqué, président,

M. Cotraud, premier conseiller,

Mme Esnol, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 18 avril 2024.

Le rapporteur,

Signé :

J. Cotraud

Le président,

Signé :

J. Berthet-FouquéLa greffière,

Signé :

A. Hussein

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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