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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2202514

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2202514

vendredi 5 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2202514
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4 ème Chambre
Avocat requérantEDEN AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 17 juin 2022, Mme B A, représentée par la SELARL Eden avocats, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 29 octobre 2021 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande de regroupement familial pour sa fille ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer l'autorisation de regroupement familial sollicitée, à titre subsidiaire de procéder au réexamen de sa demande, le tout dans le délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à la SELARL Eden avocats au titre de l'alinéa 2 de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, valant renonciation de cette société d'avocats à la part contributive de l'Etat.

Mme A soutient que :

- sa requête est recevable ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux ;

- elle est entachée d'erreur de droit dès lors que le préfet s'est estimé à tort en compétence liée ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation sur les conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 août 2022, le préfet de la Seine-Maritime conclut à l'irrecevabilité de la requête, et, à titre subsidiaire, à son rejet.

Il fait valoir que :

- la requête est tardive :

- les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Par une décision du 26 janvier 2022, Mme A a été admise à l'aide juridictionnelle totale.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique, le rapport de Mme Favre.

Les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante algérienne née le 31 août 1980, bénéficie d'une carte de résident valable du 2 décembre 2019 au 1er décembre 2029. Le 12 mars 2021, l'intéressée a adressé à l'Office Français de l'Immigration et de l'Intégration (OFII) une demande de regroupement familial pour sa fille. Par la décision attaquée du 29 octobre 2021, le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande de regroupement familial.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée ".

3. Par ailleurs, une demande d'aide juridictionnelle interrompt le délai de recours contentieux et un nouveau délai de même durée recommence à courir à compter de l'expiration d'un délai de quinze jours après la notification à l'intéressé de la décision se prononçant sur sa demande d'aide juridictionnelle ou, si elle est plus tardive, à compter de la date de désignation de l'auxiliaire de justice au titre de l'aide juridictionnelle.

4. Il ressort des pièces du dossier que la décision du 29 octobre 2021 a été notifiée à Mme A le 30 novembre 2021 et que l'intéressée a présenté le 21 décembre suivant une demande d'aide juridictionnelle qui a eu pour effet d'interrompre le délai de recours contentieux. La décision du 26 janvier 2022 par laquelle le bureau d'aide juridictionnelle a accordé à la requérante le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale lui a été envoyée par lettre simple. Dans ces conditions, en l'absence de preuve de notification de cette décision, le délai de recours contentieux n'a pas recommencé à courir. Dès lors, la requête de Mme A, enregistrée au greffe du tribunal le 17 juin 2022, n'est pas tardive. Il suit de là que la fin de non-recevoir opposée en défense par le préfet de la Seine-Maritime doit être écartée.

Sur les conclusions en annulation :

5. Il résulte des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et notamment de ses articles L. 434-6 et R. 434-6, que, lorsqu'il se prononce sur une demande de regroupement familial, le préfet est en droit de rejeter la demande dans le cas où l'intéressé ne justifierait pas remplir l'une ou l'autre des conditions légalement requises, notamment en cas de présence anticipée sur le territoire français du membre de la famille bénéficiaire de la demande. Il dispose toutefois d'un pouvoir d'appréciation et n'est pas tenu par les dispositions précitées, notamment dans le cas où il est porté une atteinte excessive au droit du demandeur de mener une vie familiale normale tel qu'il est protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ou lorsqu'il est porté atteinte à l'intérêt supérieur d'un enfant tel que protégé par les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant.

6. Pour refuser d'accorder à Mme A le bénéfice du regroupement familial qu'elle a sollicité en faveur de sa fille, le préfet de la Seine-Maritime s'est exclusivement fondé sur la circonstance que sa fille vivait déjà en France, pour en déduire que sa situation n'était pas éligible au regroupement familial. Il s'ensuit que le préfet de la Seine-Maritime, qui s'est cru à tort en situation de compétence liée pour rejeter la demande de regroupement familial de Mme A par le seul constat de la résidence en France de sa fille, s'est ainsi mépris sur l'étendue de son pouvoir d'appréciation et a commis une erreur de droit.

7. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision du 29 octobre 2021 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande d'autorisation de regroupement familial au bénéfice de sa fille.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

8. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet territorialement compétent de procéder à un réexamen de la demande d'autorisation de regroupement familial présentée par Mme A au bénéfice de sa fille, dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. Il y a lieu de mettre à la charge de l'État, partie perdante dans la présente instance, la somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, au profit de la SELARL Eden avocats, avocat de Mme A, bénéficiaire de l'aide juridictionnelle totale, sous réserve que la SELARL Eden avocats renonce à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 29 octobre 2021 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a rejeté la demande de regroupement familial présentée par Mme A pour sa fille est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de procéder à un réexamen de la demande d'autorisation de regroupement familial présentée par Mme A au bénéfice de sa fille dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à la SELARL Eden avocats la somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que la SELARL Eden avocats renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus de la requête de Mme A est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à la SELARL Eden avocats et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 22 mars 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Van Muylder, présidente,

- M. Armand, premier conseiller,

- Mme Favre, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 avril 2024.

La rapporteure,

L. FAVRE

La présidente,

C. VAN MUYLDER Le greffier,

J.-B. MIALON

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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