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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2202860

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2202860

jeudi 4 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2202860
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantCOBLENCE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête et un mémoire, enregistrés les 8 juillet 2022 et 23 janvier 2024 sous le n°2202860, M. B G, représenté par Me Ramos, demande au tribunal :

1) d'annuler pour excès de pouvoir la décision du 10 novembre 2021 par laquelle l'inspectrice du travail a autorisé, à la demande de la société France Pélagique, son licenciement pour faute, ainsi que la décision implicite née du silence gardé par le ministre chargé du travail sur son recours hiérarchique ;

2) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision initiale a été prise par un auteur incompétent ;

- elle a été prise au terme d'une procédure irrégulière faute de consultation préalable du comité économique et social ;

- les faits reprochés ne sont pas matériellement établis ;

- l'employeur ne pouvait légalement le soumettre à un test d'alcoolémie et le refus de s'y soumettre ne constitue pas une faute disciplinaire ;

- il existe un lien entre les faits reprochés et le mandat dont il est titulaire.

Par un mémoire enregistré le 6 septembre 2022, la Copropriété du Prins Bernhard, dont la gérante est la société France Pélagique, représentée par Coblence Avocats, conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens n'est fondé.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 février 2024, la ministre du travail, de la santé et des solidarités conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- les conclusions doivent être regardées comme dirigées contre la décision expresse rendue le 10 août 2022 ;

- les vices propres de la décision prise sur recours hiérarchique ne peuvent pas être utilement invoqués ;

- les moyens soulevés par M. G ne sont pas fondés.

II. Par une requête et des mémoires, enregistrés les 10 octobre 2022, 23 janvier 2024 et 13 mars 2024 sous le n°2204061, M. B G, représenté par Me Ramos, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir la décision du 10 août 2022 par laquelle le ministre du travail a rejeté son recours hiérarchique formé contre la décision du 10 novembre 2021 de l'inspectrice du travail autorisant, à la demande de la société France Pélagique, son licenciement pour faute ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soulève les mêmes arguments que ceux présentés dans l'instance n°2202860 mais à l'encontre de la décision expresse du ministre du travail et ajoute que la décision prise sur recours hiérarchique confirme à tort une décision initiale illégale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 février 2024, la ministre du travail, de la santé et des solidarités conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- les conclusions doivent être regardées comme dirigées contre la décision expresse rendue le 10 août 2022 ;

- les vices propres de la décision prise sur recours hiérarchique ne peuvent pas être utilement invoqués ;

- les moyens soulevés par M. G ne sont pas fondés.

La requête a été communiquée à la société France Pélagique qui n'a pas produit d'observations.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code des transports ;

- le code du travail ;

- le décret n°2015-1674 du 15 décembre 2015 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Mulot, premier conseiller ;

- et les conclusions de Mme Cazcarra, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Il ressort des pièces du dossier que M. G a été embauché le 3 mai 2002 par la copropriété du Prins Bernhard, copropriété de navire au sens des dispositions des articles L. 5114-30 et suivants du code des transports, en qualité de matelot, puis de marin pêcheur confirmé, et exerçait ses fonctions sur le navire éponyme depuis le 19 juillet 2010. Depuis le 30 avril 2020, il détenait un mandat de délégué de bord, dans les conditions prévues par le décret du 15 décembre 2015 relatif au délégué de bord sur les navires.

2. Son employeur envisageant son licenciement, et M. G bénéficiant, en qualité de délégué de bord, de la protection prévue par le code du travail en application des dispositions de l'article 20 du décret susmentionné, la société France Pélagique a saisi l'inspectrice du travail qui, par une décision du 10 novembre 2021, a autorisé le licenciement sollicité. M. G a ensuite formé devant la ministre du travail un recours hiérarchique, qui a été d'abord implicitement rejeté puis a fait l'objet d'une décision expresse de rejet du 10 août 2022.

3. Les deux requêtes visées ci-dessus concernant la situation d'un même salarié protégé, il y a lieu de les joindre pour y statuer par un seul jugement.

Sur l'étendue du litige, les modalités d'examen des conclusions et l'opérance de certains moyens :

4. En premier lieu, lorsqu'un requérant conteste, dans les délais de recours, une décision implicite de rejet et une décision expresse de rejet intervenue postérieurement, ses conclusions doivent être regardées comme dirigées uniquement contre la seconde décision, qui s'est substituée à la première.

5. Ainsi, comme le fait valoir la ministre, M. G doit être regardé comme demandant l'annulation, outre de la décision de l'inspectrice du travail, uniquement de la décision expresse ministérielle du 10 août 2022, qui s'est substituée à la décision implicite née du silence gardé par la ministre durant quatre mois sur le recours hiérarchique formé par le requérant.

6. En second lieu, lorsque le ministre rejette le recours hiérarchique qui lui est présenté contre la décision de l'inspecteur du travail statuant sur la demande d'autorisation de licenciement formée par l'employeur, sa décision ne se substitue pas à celle de l'inspecteur ; par suite, s'il appartient au juge administratif, saisi d'un recours contre ces deux décisions, d'annuler, le cas échéant, celle du ministre par voie de conséquence de l'annulation de celle de l'inspecteur, des moyens critiquant les vices propres dont serait entachée la décision du ministre ne peuvent être utilement invoqués, au soutien des conclusions dirigées contre cette décision.

7. Il résulte de ce qui vient d'être exposé que les moyens tirés des vices propres dont serait entachée la décision du ministre chargé du travail du 10 août 2022 ne peuvent, comme le fait valoir l'Etat en défense, qu'être écartés comme inopérants.

Sur la légalité des décisions attaquées :

En ce qui concerne la compétence de l'inspectrice du travail :

8. D'une part, l'absence ou l'empêchement d'un fonctionnaire, qui peuvent être momentanés ou résulter de l'organisation temporaire de la charge de travail entre un responsable et ses collaborateurs, n'ont pas à être justifiés par l'administration, hors le cas d'allégations factuelles précises de la part de la partie s'en prévalant.

9. D'autre part, aux termes de l'article R. 8122-4 du code du travail, " Les directions départementales de l'emploi, du travail et des solidarités, () comportent des unités de contrôle départementales, infra-départementales ou interdépartementales () / Les unités de contrôle () sont composées de sections, dans lesquelles un inspecteur ou un contrôleur du travail exerce ses compétences / Le responsable de l'unité de contrôle est chargé, notamment dans la mise en œuvre de l'action collective, de l'animation, de l'accompagnement et du pilotage de l'activité des agents de contrôle. () Il peut en outre, sur décision du directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités, être chargé d'exercer les fonctions d'inspecteur du travail dans une section relevant de son unité ".

10. Par un arrêté du 30 mars 2021, publié au recueil des actes administratifs de l'Etat dans le département le 2 avril suivant la directrice régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Normandie a défini les unités de contrôle et sections d'inspection du travail pour le département de la Seine-Maritime et notamment décidé que la huitième section de l'unité de contrôle n°3 serait compétente pour l'ensemble du département et spécialisée en matières maritime et fluviale, notamment pour ce qui concerne le présent litige les activités de pêche en mer. La société défenderesse exerçant une activité de pêche en mer et le navire étant rattaché au port de Fécamp, l'inspecteur du travail de la section 76-8-3 était bien compétent.

11. Par une décision du 1er juin 2021, publiée au recueil des actes administratifs de l'Etat dans le département le 4 juin suivant, la directrice régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Normandie a désigné Mme D, directrice adjointe du travail, comme responsable de l'unité de contrôle n°1 (article 1), constaté la vacance de la huitième section de l'unité de contrôle n°3 (article 2) et organisé l'intérim de l'inspecteur du travail en confiant successivement compétence à Mme F E puis M. H A (article 7). La directrice a, en outre, prévu que l'intérim de Mme E et M. A lorsqu'eux-mêmes seraient absents ou empêchés serait assuré, respectivement, par M. A puis Mme D et Mme E, M. C et Mme D (article 6).

12. Il résulte de la combinaison de ces dispositions que lorsqu'elle a signé la décision attaquée, Mme D assurait l'intérim de M. A et Mme E, qui assuraient eux-mêmes l'intérim de l'inspecteur du travail de la section dite 76-8-3, ce qu'aucune disposition ni aucun principe n'interdit. Dans ces conditions, compte-tenu de la portée de l'arrêté et de la décision mentionnés précédemment, elle était titulaire d'une délégation qui lui permettait d'édicter la décision attaquée. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision n'est pas fondé et doit, par suite, être écarté.

En ce qui concerne la régularité de la procédure suivie par l'employeur :

13. Aux termes des dispositions de l'article L. 2421-3 du code du travail, " Le licenciement envisagé par l'employeur d'un [salarié protégé] est soumis au comité social et économique, qui donne un avis sur le projet de licenciement dans les conditions prévues à la section 3 du chapitre II du titre Ier du livre III () / Lorsqu'il n'existe pas de comité social et économique dans l'établissement, l'inspecteur du travail est saisi directement () ".

14. Il résulte de ces dispositions combinées avec celles de l'article R. 2421-8 du même code, d'une part, que dans les entreprises comptant entre onze et quarante-neuf salariés, le comité social et économique n'a pas à être consulté sur le projet de licenciement d'un membre élu à la délégation du personnel au comité social et économique titulaire ou suppléant ou d'un représentant syndical au comité social et économique ou d'un représentant de proximité du comité social et économique, sauf si une telle consultation a été prévue par un accord collectif conclu en application de l'article L. 2312-4 du code du travail, d'autre part, que dans les entreprises comptant au moins cinquante salariés, une telle consultation est requise dans tous les cas.

15. Si M. G soutient que l'inspectrice du travail aurait dû refuser le licenciement sollicité au motif que le comité social et économique n'a pas été consulté, il suit de ce qui vient d'être exposé que la société défenderesse comptant moins de cinquante salariés et aucune pièce du dossier n'indiquant qu'un accord collectif aurait rendu obligatoire cette consultation, la décision d'autorisation de licenciement n'avait pas à être précédée d'une consultation du comité social et économique.

En ce qui concerne le bien-fondé de la demande de licenciement :

16. En vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés légalement investis de fonctions représentatives, qui bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque leur licenciement est envisagé, celui-ci ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou avec leur appartenance syndicale. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail saisi et, le cas échéant, au ministre compétent, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier le licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi.

17. Il est reproché à M. G d'avoir, à de multiples reprises, consommé de l'alcool et des produits stupéfiants durant les escales ou la navigation. Pour accorder l'autorisation sollicitée, l'inspectrice du travail s'est fondée sur les journaux de bord des capitaines des 21, 24 et 29 août 2021, plusieurs des attestations de marins ayant navigué avec l'intéressé et les résultats de l'enquête contradictoire. Contrairement à ce que soutient M. G, la décision ne retient pas de faute à avoir décliné les tests salivaires et éthyliques proposés par les capitaines du navire, de sorte que quelles que fussent les conditions de régularité desdits tests, l'argument ne peut qu'être écarté comme inopérant. Il en va de même du refus de modification de contrat de travail. En outre, il ressort des nombreuses attestations précises et concordantes ainsi que des éléments recueillis par l'inspectrice du travail durant l'enquête contradictoire que la consommation régulière par M. G d'alcool et de stupéfiants durant l'exercice de ses missions est suffisamment justifiée et que l'autrice de la décision a pu légalement les considérer comme établis.

18. Enfin, si M. G soutient que la demande d'autorisation de licenciement présente un lien avec son mandat, l'employeur justifie que la modification de contrat qu'il a refusé a été proposée à tous les autres marins, qui l'ont acceptée, et aucune pièce du dossier ne permet de tenir pour établi un quelconque lien entre la mesure sollicitée et le mandat représentatif de l'intéressé, qui a d'ailleurs indiqué l'avoir exercé de manière " passive ".

19. Il résulte de tout ce qui précède que les requêtes de M. G doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er: Les requêtes visées ci-dessus de M. G sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B G, à la copropriété du Prins Bernhard et à la ministre du travail, de la santé et des solidarités.

Copie en sera adressée à la directrice régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Normandie.

Délibéré après l'audience du 20 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Gaillard, présidente,

MM. Bouvet et Mulot, premiers conseillers,

Assistés de M. Tostivint, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juillet 2024.

Le rapporteur,

Robin Mulot

La présidente,

Anne Gaillard

Le greffier,

Henry Tostivint

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N2202860 et 2204061

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