Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2202974
mercredi 3 août 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2202974 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Avocat requérant | EDEN AVOCATS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 20 juillet 2022, Mme C D B, représentée par Me Leprince, demande au juge des référés :
1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) de suspendre la décision du préfet de la Seine-Maritime du 17 mai 2022 portant refus de protection temporaire ;
3°) d'enjoindre à l'autorité préfectorale compétente, de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois suivant la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
4°) subsidiairement de transmettre la question préjudicielle à la Cour de justice de l'Union européenne et, dans l'attente, de suspendre l'exécution de la décision attaquée ;
5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros hors taxe à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, subsidiairement, à lui verser directement la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la condition d'urgence est remplie dès lors que son autorisation de séjour est expirée, qu'elle se retrouve en situation irrégulière sur le territoire et qu'elle ne sera plus hébergée dans la structure qui l'accueillait ; en outre, elle est dépourvue de toute ressource et n'a pas d'autorisation de travail ;
- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision dès lors que :
• elle est insuffisamment motivée ; sa situation personnelle n'a pas été étudiée dans sa globalité ;
• le préfet a commis une erreur de droit en ne procédant pas à un examen personnalisé de sa situation ; il s'est borné à mentionner l'absence de titre de séjour permanent, sans apprécier sa durée de séjour en Ukraine, ses conditions de séjour et son impossibilité de retourner au Congo ;
• le préfet a commis une erreur de droit en s'estimant en situation de compétence liée du fait de l'absence de publication d'un arrêté ministériel désignant les catégories de personnes pouvant bénéficier de la protection temporaire autres que celles désignées par la décision d'exécution du Conseil ; l'inexistence de cet arrêté ne faisait pas obstacle à la mise en œuvre du pouvoir discrétionnaire qu'il tient par l'effet de la décision d'exécution du Conseil ;
• la décision est dépourvue de base légale compte tenu de l'illégalité de la décision d'exécution du Conseil et de l'instruction ministérielle du 10 mars 2022, qui, en excluant du champ d'application de la protection temporaire les ressortissants d'État tiers non titulaires d'un titre de séjour permanent en Ukraine, méconnaissent le principe d'égalité et introduisent, en se référant à une notion propre à la législation nationale ukrainienne, une distinction qui ne repose sur aucune justification objective ; cette différenciation injustifiée la conduit à être privée du bénéfice de la protection temporaire alors qu'elle a fixé le centre de ses intérêts privés et familiaux en Ukraine ;
• la distinction instaurée par les dispositions du 2 de l'article 2 de la décision d'exécution du Conseil du 4 mars 2022 entre les personnes résidant en Ukraine au moment du conflit armé, selon qu'elles sont bénéficiaires d'un titre de séjour permanent ou temporaire, soulève des difficultés sérieuses quant à la validité de cette décision et quant à l'interprétation du droit de l'Union européenne qui justifient l'envoi d'une question préjudicielle à la Cour de justice de l'Union européenne en application du b) de l'article 267 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ; à titre subsidiaire, la notion de retour dans des conditions " sûres et durables " pose également une question d'interprétation sérieuse justifiant une question préjudicielle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 28 juillet 2022, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête au motif que :
- la condition tenant à l'urgence n'est pas remplie ; la requérante bénéficiait d'une autorisation provisoire de séjour et n'a procédé à aucune démarche pour obtenir un titre de séjour ;
- il n'existe aucun doute sérieux sur la légalité de la décision ;
• l'arrêté est suffisamment motivé et il ressort des termes mêmes de la décision qu'il a été procédé à un examen particulier de la situation de la requérante ; en outre, il était en situation de compétence liée pour rejeter la demande d'admission au bénéfice de la protection temporaire présentée par la requérante dès lors qu'elle ne justifie pas d'un titre de séjour permanent en cours de validité délivré conformément au droit ukrainien ;
• l'autorité préfectorale n'a pas compétence pour faire directement application du pouvoir discrétionnaire reconnu aux États membres par le 3 de l'article 2 de la décision d'exécution du Conseil 2022/382, l'article R. 581-18 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ayant confié cette compétence aux ministres chargé de l'immigration, de l'intérieur et des affaires étrangères ; en l'absence d'arrêté ministériel désignant les catégories de personnes pour lesquelles le bénéfice de la protection temporaire peut être étendu, il était tenu de rejeter la demande présentée par la requérante dont la situation ne correspond pas aux catégories visées aux paragraphes 1 et 2 de l'article 2 de la décision d'exécution du Conseil 2022/382 ;
• le principe d'égalité n'a pas été méconnu dès lors que la différence de traitement est fondée sur un critère de nationalité ; or, le Congo n'est pas en situation de conflit contrairement à l'Ukraine, de sorte que les ressortissants de ce dernier pays ne sont pas dans une situation équivalente aux ressortissants de pays tiers ; en outre, la requérante n'a pas vécu toute sa vie en Ukraine, elle n'a pas été naturalisée ukrainienne et ne dispose pas de titre de séjour permanent ukrainien ;
• la requérante ne démontre pas ne pas être en mesure de rentrer dans son pays d'origine dans des conditions sûres et durables ;
• le contenu de la directive n° 2001/55/CE étant clair, il n'y a pas lieu de saisir la Cour de justice de l'Union européenne d'une question préjudicielle.
Mme D B a produit des pièces complémentaires enregistrées le 29 juillet 2022.
Mme D B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 20 juillet 2022.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 30 juin 2022 sous le numéro 2202684 par laquelle
Mme B demande l'annulation de la décision du préfet de la Seine-Maritime.
Vu :
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Macaud, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus, au cours de l'audience publique du 2 août 2022 à 9 h 30 :
- le rapport de Mme A ;
- et les observations de Me Souty, représentant la requérante, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens, en précisant qu'elle a perdu son logement, se trouve actuellement à Dunkerque, dans une structure hôtelière, et a été prise en charge par la Croix Rouge ; qu'elle est titulaire d'un titre de séjour étudiant en Ukraine et qu'elle a dû fuir le Congo en raison d'un mariage forcé ; que sa situation relève également de l'asile et qu'elle déposera une demande en ce sens si elle revient dans le département de la Seine-Maritime.
La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, en application du premier alinéa de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
2. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des éléments fournis par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence s'apprécie objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de chaque espèce, et notamment des objectifs d'intérêt public poursuivis par la décision critiquée.
3. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension de l'exécution d'une décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.
4. Mme D B, ressortissante congolaise vivant en Ukraine sous couvert d'un titre de séjour temporaire délivré par les autorités de ce pays, est entrée, selon ses déclarations, en France le 2 mars 2022 et a sollicité le bénéfice de la protection temporaire. Par une décision du 17 mai 2022, le préfet de la Seine-Maritime lui a refusé le bénéfice de la protection temporaire mais lui a délivré une autorisation provisoire de séjour d'une durée d'un mois destinée à permettre l'examen de sa situation au regard du droit au séjour sur un autre fondement.
5. Pour caractériser une situation d'urgence, la requérante soutient qu'elle se trouve en situation irrégulière sur le territoire, qu'elle a dû quitter la structure d'accueil qui l'hébergeait, qu'elle est dépourvue d'autorisation de travail ainsi que de toutes ressources. Toutefois, Mme D B a attendu plus de deux mois avant de saisir le juge des référés et n'a présenté sa requête qu'après l'expiration de son autorisation provisoire de séjour, la requérante n'ayant, en outre, déposé aucune demande de titre de séjour sur un autre fondement alors qu'elle fait valoir que sa situation relève de l'asile du fait des mauvais traitements qu'elle a subis dans son pays d'origine. Il résulte en outre des observations de son conseil à l'audience qu'elle est hébergée dans une structure hôtelière dans le département du Nord. Dans ces conditions, la condition d'urgence exigée par les dispositions précitées de l'article L. 521-1 du code de justice administrative ne peut pas être regardée comme étant remplie.
6. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux sur la légalité de la décision, que Mme D B n'est pas fondée à demander la suspension de l'exécution de la décision du préfet de Seine-Maritime du 17 mai 2022. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter les conclusions à fin d'injonction ainsi que celles relatives aux frais de l'instance.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête de D B est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C D B, à
Me Leprince et au préfet de la Seine-Maritime.
Fait à Rouen, le 3 août 2022.
La juge des référés,
Signé :
A. A
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
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